CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MUSEE DES OISEAUX

12 Sep 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MUSEE DES OISEAUX
Posted by Author Ami Bouganim

Ce sont les célèbres membres du parlement de Mogador. Il manque quelques-uns. Si Mohand est alité par un rhume des foins qu’il ne souhaite pas voir se dégrader en rhume des vents, Si Miloud a été convoqué une énième fois pour des arriérés d’impôts dont il s’est toujours acquitté avec la compulsion d’un Souiri de souche, Si Abdel est en villégiature au bled. Maintenant, je vais vous présenter ceux qui sont présents et je m’excuse à l’avance si je tais leurs noms pour leur épargner d’éventuelles poursuites de la part du Makhzen pour constitution d’un parlement para-constitutionnel et la tenue de propos incitant les mouettes et les goélands à la sécession.

Ce sont, malgré ou grâce à leur âge, des irréductibles. Ils résistent contre la mondialisation, la sclérose et l’arthrose. Ils ne sont pas sur Facebook et n’ont pas l’intention de s’y connecter. Ils tiennent à continuer de débattre de vive voix, à préserver le recueillement avec lequel ils évoquent leurs souvenirs contre les nuisances des musiques du monde, à la confidentialité de leurs commentaires politiques et à la banalité de leurs remarques sur les rigueurs de la vieillesse. Ils auraient pu se retrouver sur un banc face à l’océan, ils auraient été distraits par le ballet des vagues ; sur le seuil d’une mosquée ou d’une zaouïa, ils se seraient sentis liés par sainteté du lieu ; autour d’un canon sur l’une des deux scalas, ils auraient été importunés par le vent ; sous l’une des nombreuses portes, ils n’ont pas assez de pièces pour toutes les mains tendues. Ils changent en permanence de lieu de réunion pour tromper la vigilance des services secrets et… conspirer à leur aise. Sur cette photo, ils ont choisi le seuil de cette boutique pour honorer la mémoire de son propriétaire qui vient de décéder. Ils ne risquent d’être dérangés ni par lui ni par ses clients. Les membres présents ce jour-là ne savent pas s’ils sont retraités ou mendiants. Ils vivent, comme ils disent, « de la main à la bouche ».

Le premier, de gauche à droite, a été crieur public du temps où les crieurs annonçaient les bonnes et les mauvaises nouvelles. Il est d’Azaghar en pays Haha où siégea le légendaire caïd El Hajj Abdellah ou Bihi, né d’une mère noire et d’un père berbère, qui réunit sous son autorité les douze tribus de la région de Haha. Le deuxième était laitier ; il promenait sa vache très tôt le matin et la trayait en présence des clients ; il est originaire de Zag dans le Sahara. Le troisième, surnommé l’Ammaâdour (le loufoque en amazigh) était postier, originaire de Tazeroualt. Le quatrième, qui vient des Ida ou Isarme en bord de mer, a été gardien de l’arganier sacré sur les branches duquel les femmes nouent des chiffons et plantent des clous. Le cinquième, trouvère haha, chantait les chants du raïs Aïsar dont le très célèbre « Eloge à mon rabab » où il se désole de l’abandon du rabab pour des instruments comme le banjo et le luth et appelle au sauvetage de la langue tachelhit :

« Où sont passés ceux avec qui j’ai la parole en partage ?

Si tu es fatigué, moi aussi je n’en peux plus, mais

Je suis le parieur qui ne perd jamais.

Si le sommeil vient à manquer,

On peut toujours récupérer,

Et si je meurs, c’est cette parole que je vous lègue :

Je la transcris dans les livres

Pour celui qui la lira.

S’il n’existe aujourd’hui

Il existera demain. »

Les parlementaires ne se sont pas remis du décès de l’oiseleur. Contrairement aux prévisions, ses fils n’ont pas fait le déplacement pour les obsèques :

« La piété, dit l’un, n’est plus ce qu’elle était.

– Les distances, corrige l’autre, ne sont plus ce qu’elles étaient.

– L’un est à Marseille, l’autre à Heidelberg et allez savoir si la nouvelle de sa mort leur est parvenue. Les autres se sont dispersés aux quatre coins du globe et de l’oubli.

– Je me demande ce que va devenir sa maison.

– Je ne sais si les autorités vont se soucier du sort des pauvres oiseaux. »

Ces dernières années, les acheteurs d’oiseaux se faisaient de plus en plus rares. Par-ci, des survivants des temps anciens qui croyaient qu’une cage dans une maison était le meilleur porte-bonheur et le gazouillis de ses oiseaux la meilleure berceuse ; par-là, un touriste qui prenait le risque de traverser la douane avec un chardonneret pour mettre l’accent de son pépiement à la sarabande de ses jours. L’oiseleur n’avait pas plus de quatre ou cinq oiseaux dans sa boutique et ils lui tenaient lieu d’enseigne davantage qu’ils n’étaient à vendre. Il les prenait la nuit chez lui et les ramenait au petit matin. Ce n’étaient jamais les mêmes. Sinon, en journée, il n’était presque jamais à sa boutique et quand un acquéreur se présentait, il se trouvait toujours un gamin pour courir le chercher en échange d’une commission symbolique sur la tractation. On le trouvait au souk des épices ou à celui aux grains, à la zaouïa des hamadchas ou des regragas. Le plus souvent, on le croisait dans la rue chargé des immuables paniers où il transportait tout ce qu’il récupérait pour nourrir ses oiseaux. Il faisait les cuisines des riads et des hôtels, il sillonnait les cantines des écoles. C’est que sa maison était une immense volière où se croisaient les oiseaux les plus rares. Ses fenêtres étaient grillagées et l’on ne pouvait entrer ou sortir sans traverser un corridor grillagé aux deux extrémités. C’était une bâtisse dans la vieille casbah, l’une des plus délabrées, où il était né, avait grandi, avait emménagé avec sa compagne, avait donné naissance à une couvée d’enfants et avait fermé les yeux de ses vieux parents et de sa belle et bonne compagne. Les oiseaux avaient été toujours là, ils l’avaient accueilli à sa naissance et ses derniers rêves, car il était mort dans son sommeil, étaient animés de leurs gazouillis. Il ne se séparait pas d’un oiseau sans chagrin et souvent, il n’augmentait son prix que pour le garder. En revanche, il se ruinait à l'achat d'oiseaux qu'on lui amenait de toute la région. Le soir, de retour chez lui, il procédait à une tournée, armé d'une lampe de poche. Sitôt qu'il décelait un oiseau sur le sol, il le récupérait. Quand il n'était que malade ou blessé, il l'hospitalisait dans une des chambres qu'il avait aménagé en salle de convalescence où il le traitait jusqu'à son rétablissement. Quand ils étaient morts, il passait la nuit à les empailler. On racontait qu’il maîtrisait l’art insigne de créer les conditions propices à l’accouplement du chardonneret avec le canari pour obtenir des mistouris qui se distinguent par leur double chant.

Les cinq compères sont préoccupés par la situation des oiseaux dans la bâtisse. Ils n’ont pas encore vu les autorités se décarcasser, ni les services météorologiques ni ceux de la voierie. Ils se demandent s’ils ne doivent pas prendre les choses en main jusqu’au moment où la mairie donnera signe de vie :

« Elle ne donne pas signe de vie depuis des décennies, ce n’est pas dans les prochains jours qu’elle va ressusciter.

– On devrait plutôt alerter le Habbus.

– Pourquoi le Habbus ?

– Parce que si ses héritiers ne se manifestent pas, c’est lui qui héritera de la bâtisse.

– Il détient tant de bâtisses que bientôt il passera pour le propriétaire de la ville.

– Ce n’est pas le Habbus qui va se soucier des oiseaux, il a du mal à nourrir les mendiants. »

Les parlementaires décident de lever la séance et de se rendre sur les lieux pour s’assurer de l’état des oiseaux. Ils n’ont pas besoin de la clé, la porte est ouverte. Ils tirent le verrou qui commande la première grille, s’engouffrent dans le couloir, referment la grille derrière eux, ouvrent la seconde grille et quand ils se risquent dans la cour, couverte elle aussi par un grillage, ils tombent sur le… deuil des oiseaux. Des dizaines d’oiseaux sont perchés sur les rebords des fenêtres intérieures, sur les poutres qui saillent des murs, sur les squelettes des arbres plantés dans des bacs pour servir de perchoirs et tous sont silencieux. Des traquets, des gravelots, des guêpiers, des rossignols, des rouges-gorges, des canaris, des chardonnerets… des perroquets. Ils ne donnent pas plus de signes d’anxiété que de curiosité. Ils semblent savoir, ils sont en deuil, accablés par la mort de l’oiseleur, résignés ou résolus à mourir d’inanition.

Les compères se risquent dans une première chambre. Des étagères courent les murs et derrière des vitrines des dizaines d’oiseaux empaillés, des hiboux et des chouettes, des faucons et des aigles. Dans une seconde chambre, la piétaille des moineaux, des passereaux, des pigeons, des tourterelles. Dans une troisième, les grands et élégants oiseaux de la réserve du Souss-Moussa, des cormorans, des ibis, des cigognes, des flamands. Dans une quatrième, les volailles des basse-cours marocaines. On savait que l’oiseleur passait ses nuits à empailler les oiseaux morts dont les propriétaires ne voulaient pas se séparer, on ne savait pas qu’il le faisait aussi pour son compte. On ne se doutait surtout pas qu’il s’était constitué au fil des ans un véritable musée. Les cinq parlementaires sont désemparés. Ce n’était pas le Habbus qui allait prendre en charge ces momies :

« Pourquoi ne proposerions-nous à Monsieur le Conseiller de construire sur les lieux un musée ornithologique ?! » 

Le Conseiller de S. M. passe pour le personnage tutélaire de la ville, de ses sites et de sa mémoire. Malgré ses connivences avec le Makhzen, ils auraient été le voir s’ils ne le savaient impliqué dans nombre de chantiers. Dans l’attente de trouver une solution pour les oiseaux empaillés, ils conviennent d’arracher le grillage qui plombe la cour pour permettre aux oiseaux vivants de recouvrer leur liberté. Le lendemain, ils sont de retour avec des échelles et des pinces. Mais les oiseaux refusent de quitter les lieux. Ils ont beau les inciter à grands gestes, les traquer avec des plumeaux fixés à de longs roseaux, ils se contentent de se mouvoir d’un perchoir à l’autre.

Quand ils revinrent le lendemain – on était au cinquième jour après la mort de l’oiseleur – les oiseaux avaient disparu. Les parlementaires tinrent une nouvelle séance pour statuer sur le sort des oiseaux empaillés et ne se résignant à voir une œuvre aussi monumentale enterrée dans les sables et désespérant du Makhzen, ils décidèrent de lancer une souscription sur Facebook, par l’intermédiaire de l’un des Bouderbalas du réseau, pour réunir la somme nécessaire à la création du Musée ornithologique d’Essaouira à la mémoire de l’oiseleur auquel ils décernèrent le titre de « membre d’honneur du Parlement de Mogador à titre posthume »…

Photo : Collection David Bouhadana.