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CHRONIQUE DE MOGADOR : LE PERE DU VENT
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4 Sep 2019 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE PERE DU VENT
Posted by Author Ami Bouganim

J’étais à la recherche de la Qandisha depuis des lustres, je suis tombé sur Éole qui m’a soufflé :
« Je suis Éole, je me suis expatrié, j’habite désormais Mogador. »
Vous imaginez un peu ma consternation :
« Quel Éole ? fils d’Hippotès, d’Hellen ou de Poséidon ? »
Le malheureux s’est étranglé comme s’il était pris d’une tornade :
« Que me veut ce Fils-du-Serpent ? me gronda-t-il de la voix de mon père légitime, je suis Charki, Alizé pour les Français, Éole pour les classiques.
– Donc fils des anticyclones de Poséidon.
– Quel Poséidon ?! Je ne connais pas cet hurluberlu. Je suis le fils de la Qandisha. »
Vous imaginez un peu mon accablement. Je n’ai pas voulu le ridiculiser :
« Va pour Charki ! Mais je n’ai pas connaissance que la Qandisha ait un fils. Je crois bien connaître toutes ses biographies, autobiographies et mythologies, nulle ne lui en prête.
– C’est que j’en suis le bâtard.
– Ca, tu n’avais pas besoin de me le préciser, je me doute bien qu’avec tous les amants qu’elle a eus, la Qandisha ne saurait dire avec qui elle t’a conçu. »
La Qandisha possédait la ville et je tenais à l’en exorciser. Les Gnaouas, reconvertis comme vous le savez dans les musiques du monde, ont perdu leurs pouvoirs thérapeutiques, ils ne se livrent plus à des séances, ils ne donnent, yaani, que des concerts. Or depuis qu’ils ne remplissent plus leur mission, la ville n’arrête pas de se déglinguer, malgré ses hôtels ou à cause d’eux, entre deux festivals, deux alertes sur la visite de Sa Majesté, deux campagnes de presse sur la convivialité. Le mellah n’est plus qu’un terrain de gravats, la médina serait bientôt privée – un précédent dans ce commerce symbolique – de son classement au patrimoine universel (matériel ou immatériel ? ma naarf) de l’humanité, la casbah de déclarer son indépendance. La muraille résiste mais elle perd des croûtes entières tant elle s’inquiète de voir les vagues redoubler d’intensité. Mogador risque bel et bien d’être la première ville martyre du réchauffement climatique et de la montée des océans. Alors, moi, vous comprenez, plutôt que de crier avec les tenants de la COP je ne sais quel numéro qui se réunit tous les mardis gras pour crier en chœur contre la serre, qui a remplacé comme chacun sait la peste de Camus, je cherche la Qandisha pour la convaincre d’arrêter de manger les hommes et de briser les charmes qu’elle exerce sur moi. Cela me permettrait de composer le grand poème épique digne d’Homère et de Virgile que mérite Mogador et qui me donnerait droit, moi aussi, de m’offrir mon propre festival qui serait, tenez-vous bien, un festival universel de poésie transensuelle ! Or c’est cette maudite Qandisha, incarnation de l’anti-muse, qui, me liant par ses charmes, ne me permet de déblatérer que des délires qui m’aliènent les rares lecteurs encore lucides qu’il me reste : ils attendent de moi une épopée poétique et je leur sers des chroniques de plus en plus grinçantes.
Pendant des années, je n’ai pourtant reculé devant rien dans mes recherches et mes prospections pour ré-enchanter la ville. J’ai invité K., encadré par ses aides, à reconstituer le cadastre du mellah en vue de sa réhabilitation par la Société Internationale de Construction Kafka Ltd. J’ai fait appel à Baudelaire et Bâtards de la Section de Voierie de la ville de Paris pour procéder au ravalement poétique de la médina. J’ai ressuscité Cervantès qui s’est présenté stoïquement à la porte de Marrakech en tirant la mule sur laquelle trônait Don Quichotte en gilet pare-puces et armé de sa lance contre les mauvais livres pour éventer les nuisances littéraires qui lestent les embruns. Je n’ai vraiment rien épargné pour tenter de poétiser Mogador et l’inscrire au patrimoine littéraire des cités moisies et tendres, crédules et succulentes, délirantes et sages, enchanteresses et suicidaires.
Je savais la ville des alizés, je n’aurais jamais cru que le vent aurait quitté son homérienne île de Stromboli, dont la côte passe pour être de bronze, « infrangible muraille », pour la souffreteuse et lumineuse presqu’île de Mogador qui n’est un château de sable que pour un certain Claudel qui n’y a jamais mis les pieds (à Mogador, on ne sait que ces deux mots du poète). Je la savais le royaume d’Icare et de son armée de goélands. La capitale universelle de toutes les mystiques qui pratiquent la douce démence. Le dernier réduit sibaïesque en terre de Makhzen à préconiser thbel terbeh. Le seul lieu au monde où l’on traite les exorcistes par la musique pour assurer la paix aux malheureux démons contre lesquels on s’acharne depuis des millénaires sans considération pour leur contribution à la névrose universelle, au génie poétique et à la déconstruction littéraire. Je la savais surtout le site privilégié de la Qandisha qui trône sur ses sirènes et qui perd les hommes contraints de s’exiler dans un Ministère à Rabat, une Université à Casablanca, un atelier à Paris ou une cellule à Béréshid :
« Mogador n’a plus rien à craindre de la Qandisha, me rassura Charki, je l’ai reléguée dans les abîmes marins sur lesquels j’ai posé un volcan qui se réveillerait et cracherait du souffre sitôt qu’elle s’aviserait d’en remonter avec des palmes de dinosaure ou une queue de baleine. »
Je n’avais aucune raison de mettre en doute ses allégations, je n’ai jamais récusé celles d’Homère et il m’arrive d’en émettre de plus vaseuses :
« Mais c’est scandaleux, dis-je, on devrait te mettre aux fers ! Chasser sa mère est indigne d’un fils !
– Entendez-le donc ! Il passe sa vie à tenter de chasser la Qandisha, il se ruine en consultations à Vienne et à Paris, ne répugne à aucun divan confessionnel, assomme ses lecteurs avec ses doléances sur ses nuisances réelles ou imaginaires et il me reproche de réussir là où il a lamentablement échoué.
– Ce n’est pas ma mère !
– C’est ta maîtresse !
– C’est pour mieux rompre avec elle et réaliser de nobles et ambitieux desseins poétiques. C’est de l’avenir de Mogador qu’il est question. Débarrassé de la Qandisha, j’en ferais un radeau universel de la poésie du monde.
– Mais qu’avez-vous donc tous avec ces festivals ?! Tous les jours ne sont pas des jours de fête pour qu’on enchaîne les festivals de la sorte. C’est d’autre chose qu’Essaouira a besoin. »
Je n’ai pas souhaité exciter sa mauvaise humeur en lui faisant remarquer qu’on venait de créer un Festival du Vent où l’on danse avec lui et plane avec Icare avant de s’écraser contre l’écume des vagues. Ce jour-là, il devait être particulièrement revêche pour me confiner dans ma chambre à chercher désespérément la première strophe du monument poétique qui arracherait Mogador à sa décrépitude :
« Qu’attends-tu de moi ? »
J’étais décidé à ne rien lui concéder sans lui soutirer des renseignements plus psychanalytiques sur la Qandisha :
« J’attends de toi de composer un poème qui chanterait mes louanges. »
Je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire. Décidément, on était tous en quête d’un peu de poésie. Je n’allais pas lui composer un poème alors que je peinais à en produire sur Mogador, régulièrement malmenée par lui :
« Je veux bien mais tu dois me libérer des charmes de la Qandisha qui convertit tout ce je compose en babils indignes d’une bouée de sauvetage poétique.
– Puisque je te dis que je l’ai exilée en un lieu où elle ne nuira plus ni contre les humains ni contre les démons. »
J’étais assez averti des sales tours de la sorcière pour croire le vent à la hauteur de cet exploit. Quand elle ne bouchait pas toute inspiration, elle n’autorisait que des balivernes. Tout le bled vous dira que même le vent, qu’il fût son bâtard naturel ou surnaturel, ne pouvait rien contre elle et comme Mogador est somme toute, malgré ses ambitions festivalières, un beau promontoire du bled sur l’océan, elle ne démentirait pas les rumeurs de son arrière-pays sur les manigances de la Qandisha :
« Qu’as-tu besoin d’un poème qui ne contribuerait, je le crains, qu’à accentuer tes méfaits ?
– Tu chanteras mes vertus.
– Tes vertus ?
– Tu n’es pas sans savoir que le vent tient les rênes des vagues et que les déserts sont son œuvre.
– Dans ce cas tu sais qu’aucun poème ne rivaliserait avec les rimes des vagues et les volutes du Sahara.
– J’en ai besoin pour mon dossier de candidature au Patrimoine universel de l’UNESCO. »
Je constatais à quel point ce sacré organisme, à l’assaut duquel on devrait lancer un jour cent Don Quichotte armés de brûlots littéraires, exerçait ses charmes jusque sur le vent qui passe pourtant pour railler la vanité. Il dédaignait la candidature du Fils du Bled par excellence, le plus constant, résistant et immuable pour toutes sortes de ruines qui n’intéressent personne, des escaliers qui ne mènent nulle part, des phares qui n’éclairent plus rien, des produits indigestes que personne ne consomme plus, des papillons éphémères. Les légendaires courtiers du roi ont quitté pour des marchés plus mirobolants – lui est resté ; les Français sont partis – lui est resté ; les Juifs ont quitté – lui est resté ; les chercheurs se sont rabatisés ou parisianisés – lui est resté :
« Pourquoi t’adresses-tu à moi alors que nous sommes des milliers à nous poser en poètes et à déclarer notre passion poétique pour Mogador ? »
Il partit de son rire en cascade qui sort les portes de leurs gonds et arrache les volets à leurs charnières avant de m’abattre :
« Parce que tu es mon père. »
Photo : Michel Vu

