The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE RECIT DE L'HORLOGE

Cette horloge a longtemps dit l'heure de Mogador. Depuis qu'un certain Chabert l'a installée en 1828 dans une tour surplombant une porte pour laquelle on cherchait un nom. Son heure n'était pas toujours celle du Maroc et encore moins de Paris ou de Manchester, mais c'était la nôtre. Plus indolente qu’exacte ; plus artisanale que mécanique. Il lui arrivait d'avancer ou de retarder, mais personne ne le savait vraiment ni ne se souciait de le savoir. Chaque jour, un régleur escaladait l'échelle faite de barres de fer fixées sur la tour pour remonter le mécanisme et régler les aiguilles en se fondant sur je ne sais quel cadran solaire, quelle grenouille qui croassait dans son puits, quel coq qui se chargeait de lever le jour sur la ville ou quel railleur impudent de l'heure mogadorienne qui pourtant n'accusait pas plus de cinq à dix minutes de retard ou d'avance.
Les autorités municipales étaient si contentes de leur ouvrage qu’elles décidèrent d’aménager le Mechouar que la tour dominait, de la porte du Minzeh – qui passe pour le salon de thé du Sultan – à la porte de la Ferblanterie. Elles plantèrent des jardins et couvrirent la muraille de plantes et de fleurs. Elles poussèrent la vocation champêtre qu’elles caressaient pour la ville jusqu’à installer au pied de l’horloge le quai principal des calèches noires et rouges attelées à de braves chevaux qui reliaient l’hôpital au cimetière, la grande église à la grande mosquée, la porte de la Marine à la porte de Doukkala d’un trot de villégiature que seul le vent accélérait ou ralentissait. On percevait l’horloge des quatre coins de l'ancienne Mogador : elle carillonnait tous les quart d'heure et si mes souvenirs sont bons, elle sirénait le vendredi à midi ou à treize heures. On n'avait ni montre au poignet ni au gousset et comme rien dans les lourds réveils que l'on peinait à remonter ne garantissait qu'ils sonneraient pour prendre un car ou se rendre à l'école, on s'en remettait sagement à elle.
Quand le régleur, qui se doublait d'un acrobate pour ne pas être précipité du haut de la tour par un coup de vent, tombait malade, il n'était personne pour le remplacer et c'était l'horaire de la ville qui était chamboulé. Elle se réveillait tard, sautait les repas, manquait les prières et se couchait plus tôt encore que les mouettes. En définitive, elle tombait malade à son tour et ne se rétablissait qu'avec le régleur. Quand ce dernier décéda, l'horloge s'arrêta et l'on ne chercha plus à la remettre en marche. Les aiguilles s'arrêtèrent sur un horaire qui était tantôt du jour tantôt de la nuit selon les saisons et Mogador entra alors dans une période burlesque qui trahissait un lancinant désarroi spatio-temporel. Elle ne savait plus sur quelle heure s'aligner, quelle mode privilégier, à quel régime se mettre. Elle était si désenclavée sur sa presqu'île battue par l'océan qu'elle se demandait si elle était toujours rattachée au Maroc. Dans sa dérive atemporelle, elle se permettait toutes sortes de libertés que l'horloge n'autorisait pas jusque-là, comme d’accueillir des artisans de paix qui ne demandaient qu’à brouiller toute notion de temps et de pratiquer la grasse matinée permanente et générale et le retard chronique convenu entre les retardataires.
Cette période devait se révéler de stagnation sinon de marasme. Les pêcheurs peinaient à ramener du poisson, les conserveries fermaient leurs portes, les grands négociants juifs hibernaient au Canada, se repentaient en Israël ou prenaient leur retraite à Casablanca ou à Toulouse. Les murs pleuraient les départs et les absences, les verrières se couvraient de contre-plaqué pour mieux résister au vent, les cours s'ombrageaient de sourdes angoisses… les palmiers se décharnaient et devant cette absence de tout carillon, les mouettes et les goélands s'enhardissaient à disputer aux chats leurs malheureux détritus. Certains chroniqueurs attribuent la dépression mogadorienne au départ des chrétiens, d'autres à celui des juifs, moi, je crois que c'est le mauvais œil de l'horloge qui ressentait ses aiguilles comme des poutres moisies dans ses cadrans. Les poignets s'étaient couverts de montres (on raconte que certains en portaient deux pour que l'une pallie à la panne de l'autre) et il en était même pour glisser une montre circulaire parmi les osselets qui remplaçaient les perles dans leur chapelet. Dans les rues on ne demandait plus l'heure, on vivait dans l'éternité. Les araucarias, sentinelles impavides chargées d'instaurer la sérénité dans les lieux, trouvaient leur bonheur à ce silence à l'étale du paradis.
Cet ennui présenta néanmoins l'insigne mérite de susciter des vocations poétiques et d'imprimer une nouvelle renaissance à Essaouira. La ville succomba au tournis artistique dont elle ne se serait pas remise à ce jour. Dans la peinture autant que la sculpture, dans la musique surtout où l'on rangea les chants gnaouas sous les musiques du monde, mit l'andalouse au goût de l'Atlantique et ressuscita le malhoun souiri. Certains jours, c'était harmonieux ; d'autres, dissonant. On s'avisa alors que s'il était une musique qui manquait c'était… le carillon de l'horloge. On commanda un mécanisme qui n'aurait plus besoin d'être remonté ni réglé et l'horloge se remit à carillonner pour le plaisir des touristes. On me dit qu'elle respecte les horaires et qu'elle retient son carillon pour ne pas rivaliser avec l'appel du muezzin…

