CHRONIQUE DE MOGADOR : LE REMEDE CONTRE LE CORONA

12 Mar 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE REMEDE CONTRE LE CORONA
Posted by Author Ami Bouganim
Sitôt que la menace du corona se précisa, le légendaire Conseil œcuménique de prévention et de sauvegarde d’Essaouira, connue comme la zaouïa de la Tolérance, décida de tenir une séance pour parer à l’épidémie. Il était présidé par le très vénérable Hajj Sidna Ayoub, grand maître soufi de Mogador, qui alliait l’intelligence du cœur à celle de l’esprit. Centenaire, il était la mémoire de la ville et incarnait la Bénédiction de Mohamed qui la protégeait. Il avait connu les Français et les Juifs, les Hippies et les artistes, le pacha aveugle et le pacha véreux, et il avait survécu à toutes les épidémies qui s’étaient abattues sur la ville, du typhus à la tuberculose. Comme la plupart des hommes de sa génération, il était atteint du haut mal, mais dans son cas on ne savait si c’était une bénédiction prophétique ou une malédiction épileptique. Ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants avaient essaimé dans tout le Maroc et partout ils s’étaient imposés comme maîtres et modèles du souab souiri. Le Hajj passait ses journées à scruter à la loupe le saint Coran et à chaque nouvelle lecture il décelait des trésors de tolérance et de mansuétude.
 
La ville devait aux veillées de la zaouïa la disparition du parasite qui s’était attaqué au thuya et avait condamné les artisans de la ville au chômage technique, de même que celui qui s’était déclaré dans l’arganier provoquant la disette parmi les chèvres et privant l’humanité de l’huile d’argan qui présente l’insigne mérite de rassasier d’un rien, que ce soit des poivrons ou des oignons. C’était cette zaouïa qui donnait aux cortèges qui sollicitaient de leurs prières la chute de pluies en période de sécheresse le signe de s’ébranler. C’étaient ses incantations qui tamisaient les mauvaises haleines du Sahara et les purgeait de leur pollen trachomeux. On s’accordait encore à lui attribuer la réduction des puces, des pucerons et des punaises. C’était la zaouïa la plus noble, désintéressée, miraculeuse. Dans le passé, ses membres se réunissaient à l’insu des habitants, sans en aviser les autorités, sans même s’encombrer d’avoir la bénédiction des cheikhs des grandes zaouïas, que ce soit les Regrâgras ou les Hmadshas pour ne point parler des Gnaouas.
 
Ces dernières décennies, le conseil de la zaouïa de la Tolérance ne s’était plus réuni. D’abord parce que la situation poétique, touristique et sanitaire de la ville s’était améliorée, que le Sahara ne se montrait plus aussi revêche, que les parasites n’étaient plus aussi nombreux. Tout au début, le conseil comptait dix membres, trois musulmans, trois juifs, trois chrétiens et un « neutre » recruté parmi les maâlem d’arar qui passaient pour les plus honnêtes des Souiris. Puis avec le départ des chrétiens et des juifs, le nombre des musulmans s’était élevé à sept, parmi les personnes les plus pieuses et intègres de la cité, et l’on se contentait de la participation du père Dominique et de Baba le Pêcheur pour assurer sa composition œcuménique. Or le père Dominique s’était retiré au monastère de Tioumliline pour traduire « Le Voyageur Chérubinique » d’Angelus Silesius en arabe et le vaillant Baba, de mémoire bénie, avait dû quitter la ville pour le Home des Vieillards de Casablanca où il avait décédé.
 
Le père Dominique n’était plus très jeune, mais tel qu’on le connaissait, il se dépêcherait d’honorer la convocation du Hajj Sidna Ayoub – n’en allait-il pas du sort de l’humanité ?! En revanche, nul ne ressusciterait Baba. C’était le membre le plus tonitruant du conseil, le plus querelleur et le plus bouillonnant. Il avait une manière de provoquer Dieu, de le débusquer de son silence et de le mettre en demeure d’intervenir qui manquera assurément à la prochaine veillée. Malgré ses dérives charnelles, il présentait d’incontestables lettres de sainteté, puisque c’était le seul descendant du Saint qui prenait soin de redistribuer aux pauvres les dons que les pèlerins lui laissaient, contrairement à ses cousins et neveux qui les convertissaient en résidences secondaires et tertiaires. On n’avait d’autre choix que de lui trouver un remplaçant. Or la ville n’avait plus de Juifs. Une petite poignée de nostalgiques avaient bien une résidence où ils paraissaient par intermittence, à l’occasion d’un festival ou d’un pèlerinage, pour un bain rituel dans le vent surtout. Ils avaient quitté les lieux, ils n’arrivaient pas à s’en détacher, ils ne pourraient les protéger de leurs prières. Il était bien un bazariste qui vivait à demeure, dont la galerie regorgeait des pierreries, des perles et des souvenirs du Souss, du Tafilalet et du Sahara. Des bracelets, des diadèmes, des chevalières, des bagues… des poignards pour les hommes. Mais il se récusa sous prétexte que Mogador était protégé par son vent, ses remparts, Barakat Mohamed et que si la prédiction qu’elle serait emportée par l’océan, énoncée il y a des siècles, ne s’était pas réalisée jusque-là, ce n’était pas un vulgaire virus qui allait avoir raison de sa légende.
 
En définitive, le choix du conseil se reporta sur Bouganim. Les annales de la ville conservaient de son père, Fils-du-Serpent, le souvenir d’un honnête homme qui ne manquait aucun de ses trois services religieux, réglait régulièrement ses patentes et corrigeait assidûment sa progéniture. Bouganim passait pour connaître par cœur « Les Psaumes », « L’Ecclésiaste » et « Le Cantique des Cantiques ». Certains de ses biographes ajoutent « Le Livre de Job » ; d’autres, « L’Evangile selon saint Marc » ou le « Kama Sutra ». Le vénérable conseil ne connaissant pas le sens du mot « hérésie », exclu de son vocabulaire œcuménique, l’invita à incanter de concert avec ses membres pour chasser le virus. On savait ses problèmes de déplacement, il n’avait qu’à prendre une ambulance volante. La sauvegarde de l’humanité, son état sanitaire, son équilibre mental, sa tranquillité domestique, son retour à la normale qui se révélait, maintenant que le virus perturbait et menaçait tout, un cours de croisière, dépendait de sa mobilisation. Là où les chercheurs dotés de milliards échouaient – arrêter un vulgaire virus ! –, des incantations, qui ne réclamaient qu’une veillée nocturne menée par le vénérable Hajj Sidna Ayoub, réussiraient – ne serait-ce qu’à rasséréner les esprits et leur communiquer le vaccin mental sans lequel aucun vaccin médical n’agirait. Cela a toujours été ainsi dans le passé, ce le sera cette fois encore. Barder le mental du monde réclamait une séance, comme seule Essaouira savait en proposer pour chasser les mauvais relents, haleines, pensées et ramoner les méninges d’une humanité prise au dépourvu par un vulgaire virus de chauve-souris.
 
Or Bouganim ne se décidait pas, il ne savait que penser de ce virus. Il prétextait toutes sortes de réticences poétiques pour ne pas blesser le vénérable Hajj. Il n’était plus sûr de mettre du cœur aux incantations comme par le passé. La science les avait liquidées, c’était à elle à trouver un placébo pour les remplacer. En définitive, il se rendit aux pressions. Parce que la ville tenait sa magie des échos mêlés des chœurs liturgiques des trois religions. Parce que c'était peut-être la dernière veillée qu’animerait Hajj Sidna Ayoub et que ce serait une grave négligence que de ne pas mobiliser sa baraka. Il consentit à participer à la veillée par vidéo-conférence et l’on installa un écran et des caméras dans la zaouïa. La nuit se passa en litanies et en psalmodies. Le Hajj récita l’anthologie de morceaux coraniques qu’il avait établie au fil des ans et régulièrement tous les participants – une cinquantaine de vieux pêcheurs atteints des maux de terre, d’artisans aux bronches gorgées de poussière de sciure de bois, de retraités reconvertis dans les sciences divines, survivants pour certains du typhus, de la tuberculose, de la malaria – reprenaient en chœur le verset : « Ô gens ! Une exhortation vous est venue, de votre Seigneur, une guérison de ce qui est dans les poitrines, un guide et une miséricorde pour les croyants. » Les incantations contre les shoubouhat incitaient à lever « les cadenas sur les cœurs » et le Hajj, se concentrant, répétait avec insistance et jusqu’à l’exténuation la légendaire « Barakat Mohamed » gravée sur son âme autant que sur les murailles de la ville. Le père Dominique aussi récita des extraits de son bréviaire personnel où il avait conservé les morceaux qui l’avaient le plus servi durant son magistère. De larges extraits de l’Evangile selon saint Mathieu, des passages patristiques et bien sûr des aphorismes d’Angelus Silesius dont celui-ci qu’il commenta longuement dans le contexte du « désarroi que connaît l’humanité » :
« Homme, si tu projettes
Ton esprit par-delà lieux et temps
Tu peux à chaque instant
Vivre dans l’éternel. »
Le père Dominique consentit même à réciter le texte de la renon-ciation de Satan auquel il accolait le mot Corona :
« …je te conjure, Satan Corona,
qui trompes le genre humain
Reconnais l'Esprit de la vérité et de la grâce,
Qui repousse tes embuscades
Et embrouille tes mensonges ;
Va-t'en […]
Retire-toi donc, Satan Corona !,
Au nom du Père, du Fils
et du Saint Esprit… »
 
Bouganim récita « Les Psaumes », « L’Ecclésiaste » et son « Can-tique des Cantiques » que lui avait enseignés Fils-du-Serpent sitôt qu’il avait été sevré et banché à Dieu. On insista pour qu’il ajoute des morceaux kabbalistiques :
« Le Cantique des Cantiques, dit-il, est le couronnement de l’incantation juive. Rien n’est plus charmeur et envoûteur. Tant qu’on est sensible à ses invites et à ses harmoniques, on recherche les transes d’amour et rien n’est plus galvaniseur. »
Finalement, il dut se résoudre à s’acquitter d’un morceau kabbalistique qui mettrait le corona sous pulsa de nura :
"Les Anges de la destruction s’abattront sur lui. […] Il est passible de toutes les malédictions de la Torah. Puisse-t-il décroitre jusqu’à disparaître de sur la surface de la terre. Qu’il soit maudit, maudit, maudit ! »
 
C’était une veillée si mémorable qu’on ne douta pas qu’elle liquide-rait le virus, vite de nos jours, maintenant et pour l’éternité, sans plus tarder, inch Allah. On demanda même à Bouganim de publier un post pour garantir un plus grand retentissement à ses incanta-tions et à l’anathème prononcé contre le virus. Ce serait, pour pas-ticher maître Cervantès, comme un baume pour briser l’enchantement. Celui de don Quichotte se composait, entre autres, de « quatre-vingts Pater noster, autant d’Ave Maria, de Salu et de Creco… ». Mais celui-ci se voulait d’exhortation et de consolation, de complicité entre les hommes, réunis dans une même lutte contre une menace aveugle aux distinctions de race, de religion, de culture. Bouganim ne désespérait pas que le post échoue sur la page de quelque chercheur qui s’aviserait de la transcrire en solu-tion sanitaire qui calmerait les craintes, susciterait la bonne humeur et contiendrait le virus. Du moins espérait-il, un rien sournois, que sa chronique se révèle plus divertissante que toutes les amulettes des rabbins de Jérusalem pour la simple raison qu’il ne demandait rien en échange de sa lecture – et de l’immunité toute instantanée qu’elle assurerait –, ni droits d’auteur ni dons pour ses œuvres, ni de voter pour lui aux prochaines élections ni de prier pour la con-servation de son inspiration avec sa bonne humeur…