The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE RETOUR DE BOUDERBALA

Quand Bouderbala rentra, il ne reconnut plus rien, à part la baie qu’activait le minuscule port sous la surveillance de l’île. Ce n’était plus la ville alanguie où les araucarias intimaient le silence, où les goélands dessinaient des arabesques dans les airs, où les musiciens se mettaient au diapason du vent, les peintres internaient leurs démons sur des croûtes et où le haïk n’autorisait qu’une suave visitation du désir. Essaouira avait changé d’allure et de traits, de mœurs aussi. Ce n’était plus le coquillage dentelé qu’il avait dans ses souvenirs, mais une monstrueuse pieuvre qui étendait ses lotissements dans tous les sens. Il ne reconnaissait ni les souks, plus encombrés que dans ses souvenirs, ni les places, moins latentes que du temps où leurs caoutchoucs saluaient le passant.
La station balnéaire rutilait tous les deux ou trois mois d’un chahut musical, dans lequel son oreille, exercée pourtant aux musiques du monde, ne décelait ni les sourdes sarabandes des gnaouas ni les somptueuses chorégraphies de l’Andalouse. Bouderbala chercha les vigiles de la ville, chargés de sa croisière dans l’histoire, ils avaient tous disparu. C’était tout juste si un trait, par-ci, par-là, échouait à cristalliser un vague souvenir dans l’oubli. Quand il croyait reconnaître un personnage, il se sentait désarmé par sa vieillesse et renonçait à l’aborder. Une vie était donc passée et la ville ne conservait pas trace de ceux qui l’avaient vécue. Les ateliers étaient devenus autant de galeries pour touristes, les boutiques autant de babioleries. Les poètes cherchaient leurs mots, les peintres leur style, les musiciens leurs clés sur les partitions d’une mémoire enténébrée. La cohue surtout avait changé, elle était plus intense et sourde, impersonnelle et dépenaillée. Sans voiles et sans gandouras. On n’en sollicitait pas moins sa bénédiction comme si l’aura de tous les saints qu’il avait courus collait désormais à son être ou comme si s’accomplissaient en lui cette prédiction de Jalâl ad-Din Rûmi :
« Je suis devenu comme une prière par tant de prières que j’ai faites ; quiconque voit mon visage me demande de prier pour lui. »
Ce Bouderbala n’avait cessé de pousser ses pérégrinations au-delà de l’horizon. Il avait sillonné les continents et les archipels, les civilisations et les cultures. Il avait pris ses augures aux arbres sacrés et aux sources enchantées et avait honoré les épouvantails et les sirènes. Il avait parcouru de sordides contrées où les barreaux étaient invisibles et des contrées bariolées où l’on brandissait tant de drapeaux que l’on ne savait plus quels hymnes entonner, des villes sinistres où les passants se hâtaient à leurs cases et des villes luxuriantes où l’on paressait à loisir. Il avait connu toutes les saveurs du plaisir et les couleurs de la douleur. Il avait bien sûr cherché Dieu dans les sanctuaires, les bouges, les coulisses et jusque dans les ateliers où l’on dissolvait ses passions et ses humeurs dans de l’encre pour légender le silence universel. Il ne s’était pas tant porté vers l’autre homme qu’il l’avait évité, passant à côté de lui pour ne pas se l’aliéner, l’aimer et le haïr, ne pas heurter Dieu.
Il ne pouvait se résoudre, il s’en souvenait encore, à mener une vie sédentaire, d’une charge à l’autre, d’un poste à l’autre, passeur dans le relais des générations. Il souhaitait donner à sa vie le genre d’un périple. Ni conquêtes ni représailles ; ni charges ni débâcles. Ce serait un hedaoui travesti en Bouderbala qui pousserait ses prospections sans cesse plus loin. Il donnerait à sa vie l’allure d’un chantier où tout serait matériau à ruminer. Les sensations, les sentiments, les rires, les drames, les larmes, les passions, les désirs. Il ne laisserait rien passer, il ruminerait tout. Les aubes lumineuses et les aubes blêmes. Les soirs sereins et les soirs sinistrés. Les lectures gracieuses et les lectures ardues. Les visites guidées et les visites risquées. Une vie du pas au pas, en quête de sens dans le non-sens. Sa patrie serait le monde. Ni la beauté, éphémère, ni l'or, détestable. Il partirait sur les traces du poète des Fleurs du Mal : « J'aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages. » Il avait donc entrepris ce long périple pour tenter de résoudre la question qu’il incarnait et pendant un demi-siècle, ses souvenirs ne prenaient pas le temps de s’imprimer sur le journal des jours qu’ils cédaient la place à de nouveaux. Il était rentré à Essaouira pour mourir comme il était né, inspiré par le vent, bercé par les vagues et célébré par les oiseaux.
Sa passion pour l’océan restait entière. Sa manière de lécher la ville. De toutes parts. De monter à l’assaut des murailles. De ruer contre les rochers. Il assistait volontiers au coucher du soleil, pendant de longs moments, seul, installé sur les créneaux de la muraille qui donnaient sur l’océan. Les vagues lui communiquaient leur humeur, mouillaient son être, dilataient mon âme. Elles le lavaient de toutes les souillures. Elles lui serinaient la sereine litanie du néant et de l'éternité. Il lui arrivait encore de gribouiller sur l’un de ses carnets bien que l’encre commençât à cramoisir avec sa sève :
« Rien n'est plus sûr et décevant qu'une vague. Rien n'est plus éloquent qu'une plume de cormoran sur le sable. Rien n'est plus solitaire et pathétique qu'un pêcheur armé de sa seule canne. Rien n'est plus lancinant qu'un voilier courant le long de l'horizon. Rien n'est plus triste que le suicide d'un papillon se risquant au large. En se retirant de l'autre côté de la mer, le jour m'emmènera peut-être avec lui, dans le rêve et le cauchemar de la mort. »
Le soir, sur la mer dénuée de vagues, c'était la page grise qui tournait au linceul du jour. Les vagues, elles au moins, se retiraient sans laisser leurs ruminations littéraires sur la grève. Bouderbala rentrait dans son gourbi. Quand on est hedawi, qu’on ne s’applique qu’à s’acquitter du prochain pas, on ne manque de rien. Le hedaoui passe sa vie à raturer l’homme pour mieux céder au vertige des étoiles et libérer son âme pour un périple encore plus éternel.
Bouderbala ne savait quand et à qui il restituerait son âme. Il ne s’encombrait pas de ces considérations. Ce serait une vague qui l’emporterait, celle de Rûmi censée lui garantir « le fanâ », les éboueurs qui le ramasseraient. Il avait toujours attendu la mort pour la nuit et ses réveils n’en avaient été que plus miraculeux. Il envisageait sereinement de gagner l’île. Il savait son accès interdit mais on n’interdit pas une île à un vieux Bouderbala qui n’a plus sa mémoire. Il s’était infiltré partout à travers les murailles les plus barbelées et les frontières les plus closes, ce n’était pas son île qui lui résisterait. Les oiseaux ne divulgueraient pas sa présence ni d’ailleurs les pêcheurs. Il avait couru tant de marabouts, partout dans le monde, qu’on ne dénoncerait pas un marabout qui était rentré parce que ses pieds ne le portaient plus.
Une nuit, les cormorans se présentèrent pour le conduire à l’île. Ils avaient préparé un sac à partir d’algues pour passer inaperçus. Il comprit qu’il ne servait à rien de continuer à huiler la charnière de plus en plus rouillée du jour. Il se laissa poser dans le sac et porter par les oiseaux. Traîner en vain était indigne d’un hedaoui…

