CHRONIQUE DE MOGADOR : LE ROYAUME DE BOUDERBALA

22 Dec 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE ROYAUME DE BOUDERBALA
Posted by Author Ami Bouganim

On m’a tant pressé de donner le dénouement du récit de la prise des îles purpuraires par les Bouderbalas que ce n’est pas sans un sentiment de trahison que je contribue à les en déloger. Je n’avais pas le choix, je devais m’incliner : « Tant que vous ne les aurez pas évacués, vous serez persona non grata sur la presqu’île. » J’ai dû m’assurer de la complicité de la Qendisha, seule capable de leur communiquer des messages sentimentaux, pour leur insinuer mes exhortations. J’ai profité de l’une de ses visitations nocturnes pour la convaincre. Elle ne comprenait pas pourquoi elle dissoudrait le royaume des Bouderbalas qui garantissait mieux qu’autre chose l’extraterritorialité des îles contre la convoitise des promoteurs balnéaires (voir chronique précédente sous cette rubrique). Elle écartait mes arguments de ses rires sardoniques où l’on percevait de dangereux « claquements d’orteils ». J’ai dû recourir aux menaces. Mais je dois encore vous raconter quelles sont ces îles purpuraires que convoitent les promoteurs balnéaires.

C’est un archipel de deux grandes îles – Firaoun ou Pharaon au nord et l’île aux Pigeons au sud – plus ou moins reliées entre elles à marée basse et d’une série de grands rochers qui en rendent l’accès difficile. Elles sont connues comme les îles Purpuraires ou Purpurines (du latin purpura pour pourpre). Peut-être l’Arambys des Phéniciens ; peut-être la Tamusiga des Romains. Sous Juba II (roi de Maurétanie tingitane, 25 av. J.-C. – 23 ap. J.-C.), prince éclairé, allié de Rome, dont l’empire couvrait le Maroc et l’ouest algérien, de nombreuses teintureries se développèrent pour produire la couleur pourpre prisée par les Romains à partir d’un coquillage local connu, peut-être le murex. C’est probablement le site le plus ancien de Mogador, situé à un kilomètre environ de la côte. On trouve sur les lieux des traces du passage des Grecs, des Chypriotes, des Phéniciens, des Carthaginois, des Romains et bien sûr des Berbères qui considéraient l’archipel comme un poste avancé de la presqu’île.

Ces îles ont longtemps servi de repaire aux corsaires qui harcelaient les navires longeant la côte. Au XVIIe siècle, l’Espagne envisagea de s’en emparer pour protéger la route des Indes. De son côté, Richelieu chargea le comte Isaac de Razilly de sévir contre la course salésine. Le chevalier venait de reconquérir l'Arcadie, il n'était aucune raison pour qu'il ne vienne pas à bout de vulgaires pirates qui menaçaient le commerce de la France. Il tenta d'abord d'intimider ou d'amadouer le Sultan et débarqua en grande pompe à Safi où il fut accueilli comme il seyait à un chevalier qui prenait le Maroc pour l'Arcadie – il dut très vite réembarquer. Blessé dans son amour propre, il monta une expédition pour prendre sa revanche. Une escadre de huit bateaux bombardèrent Salé et détruisirent la poignée d’embarcations qui mouillaient dans sa rade. Parallèlement, un navire de guerre, commandé par un certain Treillebois, occupait l'île de Mogador. La seule présence des Français dissuaderait les corsaires de s'attaquer aux innocents navires d'esclaves, de mules et de clous. Treillebois se prépara à une résistance acharnée, personne n'était là pour résister ou pour l'accueillir. Les historiens attitrés de l'île, se doublant de grands conteurs, relataient encore dernièrement qu'il déchanta vite. Il demanda de l'eau – pas d'eau ; il demanda un faisan – pas de faisan ; il demanda un fruit – pas d'arbre. Il réembarqua à son tour : « Imaginez un peu ce qui serait passé si ce Treillebois s'était accroché à l'île », s’interrogeaient les conteurs d’une voix tour à tour rêveuse et désolée. « Trois ou quatre siècles plus tard, la France aurait eu un département d'outre-mer au Maroc. Si les Espagnols conservent à ce jour Ceuta et Melilla, pourquoi les Français n'auraient-ils pas conservé l'île et sa presqu'île ? »

Depuis, les îles purpuraires n’allaient plus connaître ou frôler la gloire. Une moquée et des bastions furent érigés vers la fin du XVIIIe siècle. En 1844, les Français bombardèrent le site. Sur l’île, une garnison de plusieurs centaines d'hommes résista longuement à leur assaut. Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, une épidémie de choléra sévissant dans le pourtour de la Méditerranée, un lazaret fut mis en place pour mettre en quarantaine les voyageurs arrivant par voie maritime, de même que les pèlerins de retour de La Mecque. Le sultan Moulay Abdelaziz (1894-1908) fit construire un pénitencier pour les Rahamna du Haouaz qui étaient entrés en rébellion en 1894. Cet espace à ciel ouvert, entouré d'un mur d'enceinte rectangulaire, dispose d’un seul accès avec cinq portes s’enchaînant et se rétrécissant pour dissuader toute évasion. Le pénitencier accueillit Moulay Ahmed Er Raïsouni, le seigneur-brigand des Jebalas, arrêté en 1889, bientôt gracié par Moulay Abdelaziz. Des trois cimetières que compte l’île, l'un abrite les martyrs de 1844, le deuxième les personnes en quarantaine décédées, le troisième les prisonniers morts en détention.

L’archipel forme comme un « rempart » naturel pour protéger la baie d’Essaouira contre les rouleaux de l’Atlantique. Depuis le début des années 50 du XXe siècle, grâce aux fouilles menées par deux enseignants de la Mission française, les îles se sont imposées comme réserve archéologique et ornithologique. Elles abritent des mouettes, des goélands cendrés, des cormorans marocains, des martinets, des pigeons bisets, des fauvettes ; elles servent les oiseaux migrateurs et accueillent entre avril et octobre des espèces rares comme les faucons d’Eléonore qui s’y reproduisent avant de reprendre leur migration vers Madagascar. Les vestiges des fortifications, une citadelle, une mosquée…, un paysage de baliveaux et de nids d’oiseaux, tout cela valut à l’archipel d’être classé en 2001 au « Patrimoine Mondial de l’Humanité » par l’UNESCO. C’est dire à quel point cet organisme aime Mogador et n’a de titres que pour elle. Cela dit, jusqu’à sa prise par les Bouderbalas, relatée dans la précédente chronique, l’île n’avait pas de nom précis.

L’entrevue avec la Qendisha n’a pas été facile. Je devais la convaincre de quelque chose dont je n’étais pas convaincu. Un jour ou l’autre, on devra s’interroger sur la vocation de l’Ile de Bouderbala. On ne peut continuer, je le concède, de l’interdire aux humains pour la réserver aux seuls oiseaux. On ne peut confier pour autant l’aménagement de leur cohabitation aux promoteurs balnéaires qui menaceraient d’en faire un Monte-Gador avec des tours de luxe en guise de phares, des résidences vitrées, des casinos et, par charité touristique, un musée ornithologique. Je tiens ces craintes de ma légendaire paranoïa (c’est une source sûre), des oiseaux aussi qui m’ont alerté, de mes collègues Bouderbalas surtout qui, comme chacun le sait, ont des sens hors du commun pour sentir les mauvaises manigances et donner des paroles aux vibrations que leur communiquent leurs appréhensions. J’ai dans mon recueil cette parole de l’un d’eux :

« Bouderbala ne voit pas ce que les autres voient. Les cornées humaines sont opaques, les siennes sont lumineuses et prophétiques. C'est pour cela qu'il est condamné à hanter sa solitude, pour ne pas être lapidé de reproches et de soupçons. Pourtant Bouderbala n'est qu'un avorton de prophète ou un monstre de poète. »

J’ai revêtu la cotte de maille qui servait le mousquetaire dans ses duels sur la scala pendant les vacances scolaires pour accueillir la Qendisha. Elle ne pouvait rien contre moi, d’autant que j’avais sous l’oreiller le couteau rouillé que je tenais du vieux Charmeur des mouettes. Elle est donc restée à distance pendant toute la durée de l’entretien : « On peut demander aux Bouderbalas d’évacuer l’île et de reprendre leur errance. Les autorités m’ont assuré qu’ils ne toucheraient pas à l’île tant qu’ils n’auront pas fini de restaurer la casbah, de relever la médina et de reconstruire le mellah. – Depuis quand crois-tu aux autorités ?! Je te croyais plus sibaïesque ! – Je suis le dernier sibaïen et le resterai tant que j’aurai derrière-moi l’armée des Bouderbalas. » Elle a eu son mauvais ricanement qui participe du braiment et du hennissement : « Tes Bouderbalas ne sont que des épouvantails. Ils n’impressionnent plus les oiseaux, ce n’est pas le Makhzen qui va se laisser intimider par leurs ruminations. Tu m’as demandé de les mobiliser et de les concentrer sur l’île, j’ai exercé mes charmes pour les y attirer. Tu voulais leur donner un royaume, je leur ai donné le Royaume. Je ne comprends pas pourquoi tu veux les disperser de nouveau ? – Parce que la Dispersion est plus passionnante que la Concentration, l’Errance que l’Enracinement, le Délire que la Raison. Désormais on n’appellera plus l’île que l’Ile de Bouderbala et cela suffira pour ruiner les convoitises immobilières et dissuader toute velléité balnéaire chez les promoteurs. – Qu’attends-tu de moi ? – Que tu les libères de leur engagement. » Elle ricana de nouveau et je me sentis sur le point de me débarrasser de ma cotte de maille et de succomber à son charme, parce qu’elle était aussi envoûtante que repoussante, aussi belle que monstrueuse, aussi caressante que rêche : « Ne sais-tu donc pas que seule la mort libère mes amants ?! – Je ne te demande pas de les libérer de toi, mais de les lancer de nouveau à ta recherche. – Pourquoi le ferai-je ? En donnant un royaume aux Bouderbalas, tu m’as décerné le titre de reine. – Parce qu’il n’est pas de royaume sans chroniqueur et que si tu ne les libères pas de leur engagement, plus personne ne parlerait de toi dans ses chroniques… » Cette fois-ci, c’est à un rire en cascade que j’ai eu droit : « Parce que tu crois que tu me peux te libérer de moi d’un coup de plume ?! Je te tiens encore mieux que tous les Bouderbalas sur l’île. Sans moi, ta maniaquerie littéraire perdrait sa principale héroïne. Ce ne serait que de pâles chroniques ramollies par la nostalgie… » Je la savais démone, pas critique littéraire. Elle retrouva toute sa perversité pour m’annoncer : « Je libère tes Bouderbalas de leur engagement, ils exhibent encore le mieux ma possession par les pistes du Maroc. Je n’ai pas besoin de ta sinistre île, tu peux la laisser à ses mouettes. Je règne sur les démons du Maroc, pourquoi me contenterais-je de vulgaires épouvantails… »

Cela dit, je l’ai contrainte à laisser sur l’île un gardien. Le plus sage, auguste et grandiose des Bouderbalas. Le plus rapiécé et dangereux aussi. Il porte un manteau tissé d’écailles et de nageoires et a des hameçons aux oreilles et des colliers de coquillages autour du cou. Il prend soin de teindre ses longs cheveux et sa barbe de pourpre qu’il produit dans une ancienne teinturerie. Il ne chasse pas les oiseaux, mais les attire, il s’en remet à eux pour sa toilette et son alimentation. Il a pour mission de les entraîner pour repousser le jour venu toute incursion malintentionnée. Il est si sorcier qu’il est doué de l’insigne vertu de devenir invisible. Sitôt qu’un visiteur se risque à violer la Loi et à paraître sur l’Ile, il disparait. Mais son Histoire sainte est une chronique en soi…

Photos : Collection David Bouhadana.