The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE TESTAMENT DE BOUDERBALA

Je n'ai pas besoin de vous le présenter, vous le connaissez tous. Vous l'avez croisé, dans une zaouïa, sur une place, au détour d'une rue, le long d'une route… sous le portique d'une bâtisse. C'est un Bouderbala dans la riche galerie des personnages hirsutes du Maroc. Ils sont les messagers de l'on ne sait jamais quelles bonnes ou mauvaises prédictions. Tout en haut, les Bouderbala souverains, libres comme le vent, écumant avec les vagues, ne se souciant aussi peu de leur présence que parce qu'ils la vivent comme absence en Dieu. Tout en bas, les Bouderbala délurés, se prenant pour des chats ou des lions, des rats ou des serpents. Entre les uns et les autres, le cortège des amants de la Qendisha, prisonniers de ses charmes, sans cesse sur ses traces, dans sa traîne, victimes du mal d'amour, d'une zaouïa où ils savent trouver du pain à une autre où ils espèrent trouver du répit. Certains n'arrêtent pas de parler et de conter la mésaventure romantique où se coulent désormais leur destin, d'autres entourent les manigances de la sorcière d'un silence vacillant pour ne pas brouiller ses ondes et dissiper ses sortilèges. Ces immuables Bouderbala incarnent la conscience bigarrée et hirsute du Maroc. Ils cherchent de l'or, ils ne trouvent que du sel ; ils quêtent la bénédiction, ils se heurtent à la malédiction ; ils cherchent le salut, ils ne cessent de se perdre. Ils sont en quête de Tout et de Rien.
Le Bouderbala sur la photo a commencé sa carrière comme vendeur de fiente de pigeon aux tanneurs, pour laver les peaux, et de crottin de vaches aux paysans, pour régénérer les terres. Il ne se souvient pas où il est né, il est du vaste Maroc ; il ne se souvient pas davantage de sa date de naissance, Il est éternel. Il ne sait d'où il vient, il ne sait pas vraiment où il se trouve, il ne sait pas davantage où il se rend. Pourquoi s'encombrerait-il de tout cela ? Il est Joha le Niais, Bouraq le Messager, Suleiman le Magnifique. Il n'a accepté de poser ni pour une pièce ni pour un repas, mais pour le plaisir de se moquer du photographe et de tous ceux qui souriront à voir sa photo.
Le jour où moi-même l'ai rencontré sur cette photo, je lui ai demandé de me dire ce qu'est un Bouderbala et de qui reçoit-on l'investiture pour le devenir. Il m'a considéré d'un air indulgent, de collègue à collègue ou de victime à victime. Il m'a détaillé de haut en bas pour s'assurer que j'avais la silhouette requise. Puis il a sorti un paquet de sa gibecière et me l'a tendu. Ce semblait être un livre. Il était emmailloté dans ces langes en coton qui ont disparu en faveur des langes jetables que réclame l'industrie de la natalité et de la mortalité. J'ai demandé : « C'est quoi ? » Il m'a toisé avec toute la commisération dont il était capable pour un être du commun : « C'est mon testament », dit-il en s'éloignant. Ce n'était ni de l'arabe ni de l'hébreu, ni du grec ni du latin. C'étaient les caractères tifinagh. Je n'avais plus le choix, je devais me mettre à l'amazigh ou m'aider d'un ami amazigh. Je ne pouvais me dérober au testament et qui plus est celui d'un Bouderbala.
Quand je découvris sa teneur, près d'un siècle plus tard, je compris que Bouderbala est la version marocaine de Zarathoustra. Son livre était un recueil d'aphorismes dont je vous livre un premier :
« Zarathoustra se pose en prophète de l'éternel retour du même. Bouderbala veut bien mais encore demande-t-il à voir. Seule l'hirondelle revient et c'est peut-être la même. Seul le vent revient et c'est peut-être le même. Seule la poussière revient et c'est sûrement la même. Zarathoustra ne cesse de se répéter. De retraite en retraite et de retour en retour. De rêve en rêve et de convalescence en convalescence. De lecture en lecture surtout. Des hauteurs aux abîmes d'un prophète qui ne saurait plus quoi prophétiser. Que comprend-il à l'homme pour répandre sa scabreuse nouvelle sur la mort de Dieu et se livrer à cette mascarade de liquidation de la plus sensée des illusions ? Ne sait-il donc pas que Dieu ne cesse de ressusciter et de mourir en chacun ? Que sait Zarathoustra du vent ? que comprend-il à ses insinuations ? Que sait-il du sable ? que comprend-t-il à ses remous ? Que sait-il du désert pour médire de ses oasis qui ne seraient, à l'en croire, qu'autant de socles d'idoles. Zarathoustra n'en a pas moins cette grande parole : "C'est dans le désert qu'ont toujours vécu les véridiques, les esprits libres, maîtres du désert ; mais dans les villes habitent les sages illustres et bien nourris – les bêtes de trait." »
J'aurai passé ma studieuse et ingrate vie à m'encombrer des manuscrits de toutes sortes d'énergumènes alors que je ne demandais qu'à me délester des miens…

