CHRONIQUE DE MOGADOR : LES GRADINS DU MONDE

29 Dec 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : LES GRADINS DU MONDE
Posted by Author Ami Bouganim

Ce pan de mur au croisement de la rue principale de la Médina et de la rue des Epices attirait immanquablement le regard des passants et l'on venait d'aussi loin que Diabat pour le consulter et découvrir le film qu'on donnait et celui qu’on annonçait. C'était l'époque de Charlot, Dracula et Tarzan. Le cinéma était magique et l'on ne se pressait pas dans l'unique et minuscule salle de la ville sans se sentir sur les gradins du monde. Les deux enfants qui se tiennent si amicalement passeront plus de temps à se remémorer le film à l'affiche et à le reconstituer qu'ils n'ont passé à le voir. C'étaient, je le sais parce que je l'étais, des critiques de cinéma émérites.

Lorsque le port de Mogador gagna en charme ce qu'il perdit en trafic et qu'il n'importait pas plus qu'il n'exportait, Mogador acheva de perdre ses consuls et ses courtiers. Ils cédèrent leurs bâtisses aux grands commerçants, aux prêteurs sur gage et aux trieurs d'amandes. C'étaient de grandes résidences de deux et trois étages, elles devinrent des musées où s'accumulaient les souvenirs des précédents exils et les vieilleries glanées par les négociants du roi dans leurs périples commerciaux. L'aménagement le plus intéressant consista à convertir une maison consulaire dans la rue des Artisans – celle du terrible et industrieux consul d'Allemagne, météorologue patenté ? – en salle de cinéma.

C'était un cinéma de poche, il n'en avait pas moins des loges pour les abonnés et un balcon pour les plus aisés. Pendant des années, il n'allait pas désemplir. Il ne changeait de film que lorsque la salle commençait à s'éclaircir. Certains étaient si populaires qu'ils restaient à l'affiche plusieurs semaines de suite et les plus passionnés le voyaient tant de fois qu'ils en connaissaient les répliques par cœur. Une fois l'an, l'Alliance Israélite Universelle nous conduisait en file indienne à la séance annuelle qui déclenchait les turbulences précédant les grandes vacances. C'était la première salle de cinéma digne de cet art, ce devait être la dernière.

Comme la première partie de la semaine se passait en commentaires sur le film à l'affiche et la deuxième en pré-commentaires sur le film annoncé, le cinéma doublait la chronique platement domestique de la ville. Le film de la semaine se déroulait parallèlement à la cavalcade des rumeurs et s'insinuait merveilleusement dans nos esprits. Crin Blanc courait les rues, Laurel et Hardy se chamaillaient dans les souks et Charlot se dandinait d'une boutique à l'autre. De semaine en semaine, de nouveaux acteurs s'invitaient à Mogador qui, chaque jour, donnaient… leur film. De nouvelles merveilles, de nouveaux récits, de nouvelles répliques. Des contrées, des chants, des bêtes. Achille donnait naissance à Tanger sur notre écran, Dracula s'installait dans les maisons hantées de Mogador et nous en étions à souhaiter que la Qendisha le séduise. Le cinéma investissait la réalité et il n'était pas rare qu'un des personnages donne son nom à un habitant de la ville resté sans surnom.

Le cinéma nous conquit d'autant plus irrésistiblement que les décors autour de nous se proposaient comme studios à toutes sortes de réalisateurs qui investissaient la ville pour leurs prises de vues en extérieur. On ne se remettait pas de l'un que l'autre arrivait. L'engouement cinématographique pour Mogador culmina dans le tournage d'Othello qui reçut la Palme d'or au festival de Cannes en 1952. Elle ne s'en remit jamais, le Maroc non plus.

Ca, c'était du cinéma, ce l'est resté. Un peu comme Platon et Aristote persistent à titrer la philosophie par excellence. Plus tard la télévision ferait de nous des commentateurs politiques et Facebook des commentateurs de nos pauvres souvenirs…

Photo : Collection David Bouhadana.