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CHRONIQUE DE MOGADOR : LES HARCELEMENTS DE QENDISHA
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16 Apr 2019 CHRONIQUE DE MOGADOR : LES HARCELEMENTS DE QENDISHA
Posted by Author Ami Bouganim

La première victime fut un jeune peintre auquel on s’accordait à prédire un bel avenir. Contrairement à la génération précédente, composée d’autodidactes, il avait fait l’école des Beaux-Arts de Casablanca et avait fait obtenu des bourses pour suivre des stages annuels de perfectionnement auprès de grands maîtres à Paris, Berlin et Londres. Il tâtonnait encore, en quête d’un style qui inscrirait son œuvre sous l’ère digitale. Il se cherchait également un atelier. Ce ne pouvait être la rue – il serait dérangé par le manège des passants ; la cour intérieure d’une bâtisse dans la médina – les allers et venues des voisins troubleraient ses travaux sur la perspective ; les souks – ils étaient devenus horriblement touristiques ; un bastion sous les scalas ou dans la muraille – ils tarissaient la veine de leurs locataires. Il attendait que les zaouïas qu’il avait sollicitées lui donnent une réponse. Celle des Gnaouas ou des Hmadchas en échange d’un pourcentage sur les tableaux qu’il réaliserait et réussirait à vendre. Il attendait de la décantation des liturgies, des transes et des recueillements d’envoûter ses croûtes. Il n’excluait pas de déménager d’une zaouïa à l’autre pour diversifier son inspiration et sa production. Mais les zaouïas ne se pressaient pas de répondre et entre-temps il servait de guide touristique clandestin, contant les légendes qui enrobaient les hauts-lieux de sa ville natale en français, en anglais et en allemand. Cela lui permettait de sous louer une chambrette équipée d’une petite salle de bains et installée sur une terrasse de laquelle on avait une vue imprenable sur l’océan et sur l’île. C’est là qu’on le trouva mort, pendu à une poutre. Sa porte était fermée de l’intérieur, on ne trouva ni lettre ni message sur sa page FB et les voisins ne signalaient aucune visite insolite. On conclut au suicide. Ce n’était pas le premier ; ce ne serait probablement pas le dernier. Cette ville magique et envoûtante donnait le tournis poétique et à moins qu’on ne lui donne une tournure plastique, il pouvait se révéler mortel. Essaouira porta le deuil de cette promesse non tenue par le destin.
La deuxième victime était un jeune sculpteur sur bois d’arar qui maniait le ciseau avec une telle dextérité qu’il passait pour donner à cet art méconnu un retentissement international. Ses pièces trônaient dans les meilleurs musées du royaume et dans les musées nationaux de pays arabes comme l’Egypte, la Jordanie, l’Arabie Saoudite. Malgré son jeune âge, il ne comptait plus les médailles et les titres et il devait trier les invitations à participer aux expositions internationales. On disait qu’il réussissait à restituer à ses pièces, que ce soit des oiseaux ou des monstres des mythologies sub-sahariennes, l’âme de l’arbre d’où provenait la souche d’arar où il les taillait. On était saisi de l’illusion que le bois, poli précieusement au papier de verre humecté de toutes sortes d’essences, était de chair sur laquelle on décelait des volutes du vent et des caresses de sable. On le trouva pareillement pendu dans son atelier. On conclut au suicide, le pleura et lui donna des obsèques municipales.
La troisième victime était un calligraphe qui tenait son art de son père qui lui-même l’avait hérité de son père. Il avait dû s’acquitter du pèlerinage à La Mecque avant d’ouvrir son propre atelier. Ses lignes étaient si tendres et miséricordieuses, l’entrelacs des lettres si harmonieux, qu’elles tissaient comme un cocon litanique autour de l’âme de celui qui s’extasiait devant elles. Il menait une vie rangée à tous égards, s’acquittait de ses ablutions et de ses prières quotidiennes, participait régulièrement à des veillées coraniques, compulsait les traités des hadith et venait d’épouser une jeune et gentille jeune femme pieuse et discrète qui ne sortait que voilée. On le trouva pendu à un arganier et l’on aurait conclu, malgré son extrême dévotion, à un nouveau suicide dans la loi des séries qui s’acharnait contre la malheureuse ville si l’on n’avait trouvé un couteau rouillé dans une poche de sa veste.
Cette fois-ci, on ne se résolut pas à la thèse prétendant que les suicides sont aussi contagieux que les modes ni ne consentit aux conclusions de la police qui s’empressa de boucler l’enquête. On ne se suicide pas lorsqu’on est hajj fils de hajj et qu’on a l’insigne baraka d’auréoler le monde de ses versets coraniques. La police était peut-être débordée, ce n’était pas une raison pour classer toutes les morts étranges et inattendues. Très vite, la rumeur populaire, excitée par la présence du couteau rouillé dans la poche du calligraphe, incrimina la Qendisha. C’était elle qui sévissait contre les meilleurs enfants du pays, ce ne pouvait qu’être elle pour porter la mort sans laisser de traces. On devait l’arrêter avant que la ville ne perde toutes ses promesses. Il en allait de sa réputation poétique. On avait tant loué ses talents qu’elle passait pour une cité des arts où le vent inspirait les meilleures œuvres. La tournée touristique ne prenant qu’une petite journée, on venait surtout pour goûter l’ivresse poétique connue pour transmuer les hystéries et les névroses en nonchalances et en exaltations.
Essaouira succomba à la paranoïa et c’est derrière chaque femme portant haïk que l’on soupçonnait une Qendisha. La police qui avait désormais le gouverneur sur le dos ne négligeait aucune piste. Les personnes dénoncées, par mail, par lettre ou par pigeon-voyageur, étaient convoquées au commissariat et invitées à… se déchausser. Au bout d’une longue inspection de toutes les femmes dont nul ne contestait les charmes, on dut se rendre à l’évidence que pour hanter le Maroc depuis des siècles, la Qendisha était plus maligne que ne le laissaient penser de vulgaires Souiris pris d’hystérie amoureuse pour un succube. Elle n’était ni parmi les Souiries de souche ni parmi celles du bled. Ce ne pouvait être qu’une étrangère, une migrante descendue de l’Atlas ou sortie du Sahara. La police se résigna à se montrer plus ingénieuse que de coutume et mit en place une cellule de crise qui alerta les services de renseignement qui dépêchèrent un de ses retraités qui, reconnaissant qu’on se souvienne encore de lui alors qu’il s’apprêtait à tourner son arme contre lui-même, conçut un plan imparable pour débarrasser le Maroc de la sorcière.
On recruta un jeune et pétulant artiste qui prétendait maîtriser tous les arts et passait davantage pour un courtier ès arts racolant des clients pour les véritables artistes. Il n’en était que plus cordial et amical, sans cesse à aborder les touristes pour les introduire dans les arcanes de l’art souiri. On ne lui connaissait que des liaisons avec des étrangères et elles duraient le temps que durait l’engouement de celles-ci pour Essaouira. Il habitait un bel appartement dans les nouveaux immeubles qui donnent sur la corniche et chaque jour était un miracle renouvelé. On l’envoya à l’Académie chargée de former les agents de renseignements du royaume pour un stage d’un mois où on le nourrit exclusivement à l’avoine pour tuer provisoirement chez lui tout désir, le dota de talismans pour le protéger contre les charmes de la Qendisha, l’arma d’un couteau rouillé pour le planter à ses pieds afin de contenir ses ardeurs et l’entraîna au close-combat pour la neutraliser. Puis on le lâcha dans la ville où il devait s’exhiber sous son meilleur jour. Il était chargé de sillonner les rues de la médina, s’attardant en particulier à proximité des fontaines publiques. Quand on le surprit rodant sur le rivage, on lui reprocha vertement de trahir sa mission :
« Ce n’est sûrement pas en racolant les touristes que tu tomberas sur la Qendisha ?! C’est peut-être une Berbère, peut-être une Arabe, ce n’est sûrement ni une Suédoise ni une Chinoise. »
Au bout d’un mois dans la médina, par les rues noires, insalubres ou croulantes, les rues chassieuses, borgnes ou aveugles, les rues timorées, grincheuses ou coléreuses, les rues égrillardes, lascives ou paillardes, les rues coraniques, bibliques ou évangéliques, les rues bistres, basanées ou brûlées, les rues boueuses, sinistres ou hantées, les rues véreuses, austères ou sorcières, les rues caramélisées, safranées ou farinées…, on le trouva pendu dans une zaouïa du quartier des haschischins et l’on ne sut s’il s’était suicidé de sa claustration dans la médina ou sous les charmes de la Qendisha.
La cellule de crise décida de recourir aux seules armes que la Qendisha redoutait. On convint d’une séance extraordinaire de plusieurs jours des maîtres-exorcistes les plus réputés au sein des confréries. On avait des représentants des Aïssaouas, des Hmadchas, des Regragas, des Ouled Ahmed ou Moussa. Au terme de longs conciliabules, on avait décidé de renoncer aux maâlem gnaouas locaux qui s’étaient compromis avec les musiques du monde et d’en amener du Soudan et du Ghana qui avaient gardé intacts leurs pouvoirs exorcistes. On recruta également des exorcistes portugais et espagnols puisque la Qendisha passait pour une comtesse portugaise et une princesse espagnole. On prit soin d’interdire la ville aux journalistes de tous les médias, tant nationaux qu’internationaux, pour ne pas rabattre la sorcière dans la clandestinité où on la soupçonnait de se retirer sitôt que la ville était investie par les festivaliers. Et pendant quatre jours, la ville se mit à embaumer le benjoin et à retentir de musiques plaintives, écorchées, stridentes et assourdissantes. Les cohortes d’exorcistes sillonnaient les rues, marquant des pauses devant les portes des bâtisses et les seuils des boutiques. C’était un grand précédent dans les annales exorcistes du Maroc.
La dernière nuit, toute la ville était saisie de transes. Partout dans les zaouïas et les écoles coraniques, les souks et sur les scalas, à toutes les portes, de celle de la Marine à celle de la Prairie, de celle des Lions à celle de la Mer, des assemblées ardentes, menées ici par des Bouderbalas, là par des maâlems patentés, se repentaient et se castagnaient et se tambourinaient et se guembérisaient et se contorsionnaient et se déliaient pour chasser la Qendisha de leur sein. On déplora des centaines d’évanouissements, des dizaines de malaises et une petite poignée de morts – tous de mort naturelle, sans corde et sans strangulation, sans blessures et sans saignements. Quand les exorcistes quittèrent les lieux, la ville était si silencieuse, l’océan si calme, sans trace de vent, les mouettes valsant en silence, qu’on crut que la ville était libérée de tous ses démons, les rouges et les noirs, les marécageux et les océaniques, les cancérigènes et les écœurants, les domestiques et les politiques, les sebtiyyin et les nesriyyin. Mais sitôt que le vent se manifesta de nouveau, on déplora une sensationnelle, démentielle, déprimante petite hécatombe. Le même jour, on découvrit trois nouvelles victimes de la Qendisha. Ce n’étaient peut-être pas des artistes confirmés, ils n’en aspiraient pas moins à le devenir. Ils étaient au chômage et paressaient davantage qu’ils n’exerçaient leurs dons. L’un se posait en musicien, le deuxième en danseur, le troisième en… designer. On aurait tant aimé que l’une des victimes soit une femme, ne serait-ce que pour enrichir le personnage de la Qendisha, mais celle-ci ne semblait montrer aucune inclination pour les femmes.
La cellule de crise se réunit de nouveau avec la participation des élus et des notables et l’on se résigna à ameuter le Centre d’’éthno-psycho-psychiatrie de Paris qui passait pour pallier aux carences des exorcistes traditionnels et d’intervenir sur des lieux hantés qui résistaient aux exorcistes patentés de l’Eglise, de la Synagogue et de la Mosquée à travers le monde. Se piquant pour les arts et les lettres, ses membres seraient à même de s’interroger sur ce brusque retournement de la Qendisha contre les artistes dans une ville dont le vent, connu pour son inspiration poétique, était l’une de ses principales ressources naturelles et son plus grand employeur. Or, le très sérieux, renommé et onéreux Centre, connu comme l’un des plus intrigants au monde, les orienta vers Bouganim qu’il assurait être de ses éminents membres. De plus, originaire d’Essaouira il était censé connaître les lieux, leurs légendes, leurs hantises, leurs démons artistiques et leurs malins génies littéraires. La réponse dudit Bouganim plongea la ville dans la consternation. On s’attendait à ce qu’il invoque des empêchements médicaux – on se disposait à lui envoyer un avion médicalisé ; des empêchements politiques – on se disposait à s’adresser au Palais pour le nommer ministre plénipotentiaire honorifique ; des empêchements dus à une dégénérescence littéraire avancée – on se disposait à mobiliser les meilleurs critiques parmi les gérontologues de l’humanité pour distinguer dans ses divagations entre le délire et la sagesse. Il écrivit :
« Je suis au regret de ne pouvoir répondre à votre invitation. Je suis retenu prisonnier dans mon trou par la Qendisha et moi-même ne sais comment m’en libérer. Cela sera, je l’espère, pour vous rassurer… »
Photo : Collection Youssef Azzabi

