The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LES MILLE ET UNE FEUILLES

Comme tout juif qui se respecte mon père, le très honorable Fils-du-Serpent, craignait Dieu et observait sa Loi. Il avait ses maximes qui faisaient de quiconque mange dans la rue rien moins qu’un chien. Parce qu'on devait se laver les mains, prononcer une bénédiction avant de manger et une autre après, et qu'à Mogador Dieu était particulièrement regardant sur les prescriptions de ses rabbins. Aussi nous arrivait-il d'acheter un maïs grillé et d'aller le grignoter dans une rue obscure pour n'être vus de personne. On se cachait de même pour siroter un verre de lait d'amandes censé nous donner un avant-goût je ne sais plus quelle sérénité qui nous attendait sur sa légendaire terre promise où le lait était censé couler avec le miel.
Un jour il commit le sacrilège pâtissier de m'envoyer acheter deux gâteaux chez Driss. Nous raffolions de ses mille-feuilles et ceux de Rachel, sa concurrente juive, n'avaient ni le goût ni l'arôme de ceux de Driss. Il n'était pas question pour nous de les manger sur la place publique et encore moins à la maison où il aurait fallu les partager en dix et les manger à petites doses sur deux ou trois jours. On se réfugia dans la rue de la Kabbale, qui était si obscure que même Dieu ne reconnaissait pas les siens, et c'est ce goût sacrilège qui motive ma consommation effrénée de mille-feuilles malgré les dangers du diabète de type marocain qui menacent ma vue, m’interdisant toute lecture et ne m’autorisant que de fades chroniques.
J'ai la recette de Driss, je me suis engagé à e ne pas la divulguer, même sous la torture consistant à relire Dostoïevski ou Joyce. Ses mille-feuilles, je peux vous l'assurer, sont les meilleurs au monde. Les mille-feuilles israéliens restent, malgré une grande agitation, laborieux (Chez Oz, ils sont harassants, Chez Yehoshoua nerveux, malgré sa mère mogadorienne ou à cause d'elle, en revanche, ils conservent leur saveur biblique chez Agnon). Les mille-feuilles français sont savoureux dans certaines pâtisseries (Chez Flaubert bien sûr, Chez Modiano et peut-être aussi Chez Duras), indigestes dans d’autres (Chez Goncourt, Chez Houellebecq). On me dit qu'à Alger aussi, ils ne seraient pas mauvais (Chez Camus sûrement, Chez Yacine aussi). A Prague (Chez Kafka), à Lisbonne (Chez Passoa)… à Aracataca (Chez Marquez) ! Partout, à Athènes et Rome, à Barcelone et Amsterdam, à New York et Londres, à Moscou et Dakar, il est de la pâte de papier où l’on se délecte d’une belle narration, d’une intuition lumineuse, d’une remarque pertinente… d’une phrase si bien tournée qu’elle se grave dans le palimpseste de notre âme littéraire. Mais aucune feuille n'aurait le goût alizéen de la crème rangée entre les pâtes feuilletées de Driss…
Photos : Collection David Bouhadana.

