CHRONIQUE DE MOGADOR : POTERIES JUIVES

21 Jul 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : POTERIES JUIVES
Posted by Author Ami Bouganim

Ils dédaignent tant le photographe qu'ils attendent qu'il plie sa boite de malheur et disparaisse pour reprendre leurs ruminations bibliques, leurs controverses talmudiques et leurs hallucinations kabbalistiques. Il les dérange dans leurs conciliabules sur les mystères de l'univers. Les noms de Dieu pourraient lui écorcher les oreilles et il s'empresserait de les accuser de sorcellerie.

Cette photo, je le sais, court les réseaux. Mais je suis le seul à pouvoir mettre des noms sur les visages. Ce sont de droite à gauche : Rabbi Shamash Tov, grammairien et astrologue de renom, auteur de « Sherout Shamayyim » qui traite du service du ciel ; Rabbi Isho Platoni, charcuteur de volaille à ses heures perdues et circonciseur à ses heures de grâce, auteur du célèbre commentaire mogadorien sur le Cantique des Cantiques, « Shir Shir Ha-Shirim », avec une postface de Rabbi Sigmund Freud ; le très vénérable Rabbi Moshé Ha-Lévi Sagui-Naor, poète de l'éberluement et chantre bénévole, auteur d'une dizaine de traités de kabbale, connus sous le titre « Bab el-Alam », qui bouleverseraient les études kabbalistiques s'ils venaient à être traduits en hébreu, en anglais ou même en français ; Rabbi Akken Ha-Nazir, guérisseur patenté, auteur de « Mafteah Ha-Halomot », traduit en allemand et en chleuh ; Rabbi Abraham (Baba) Abécassis, correspondant de J. L. Borges, maître es rhétorique rabbinique, auteur d'un traité contre l'épicurisme, « Shivhei Apikoros » ; Rabbi Mimoun Benmoussa, décisionnaire, auteur du « Séver Panim », commentaire monumental du « Mishneh Torah » de Maïmonide ; Rabbi David Avi-Tefela, auteur d'une anthologie en deux volumes de proverbes judéo-mogadoriens, « As-Hsak el-Aryen » et « El-Khatem a Moulay », de même que d'un précis de morale politique, le très célèbre « Thebel Terbeh ». En revanche, je n'ai pu identifier la personne assise de dos.

Ce n'est pas ce photographe preneur de mirages et profanateur du shabbat - on le voit à la boutique fermée et à l'accoutrement de nos vénérables - qui perturberait l'éternité de ces derniers, tout au plus lui donnerait-il un cliché. On ne se prête pas à des photos quand on est à l'image de Dieu et qu'on ne peut prendre Dieu en image. Son cliché se diluera dans les embruns qui brouillent tout et si par hasard il leur résistait, il se trouvera toujours un commentateur pour dire qu'ils ne se pliaient pas plus aux photographes qu'aux missionnaires. Ils n'étaient plus de chair, ils étaient de lettres. De dignité aussi.

Deux mille ans plus tard, ils conversaient et mendiaient en silence. Ils étaient devenus des monuments de l'exil. Ils étaient tous rabbins, tous mendiants, tous saints. Quand on est venu les prendre, on n'a pas compris qu'ils étaient autant de pièces dans le Grand Musée de Dieu. Pendant deux mille ans, ils s'étaient abstenus d'accomplir le saut périlleux de peur qu'ils ne chutent dans une cuisante gloire messianique.

Je préfère m'arrêter là pour ne pas commettre un sacrilège encore plus grand que celui du photographe…