The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : RBI HAIM ZAFRANI
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3 Jul 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : RBI HAIM ZAFRANI
Posted by Author Ami Bouganim

Ma mère invoquait volontiers les saints. C'était sa manière de se protéger et de nous protéger. Elle ne disait pas de mal, on en disait assez dans le monde. Parmi ses camarades de classe, il en était un dont elle disait que c'était un saint dès son jeune âge. Haïm Zafrani, qui avait perdu son père à l’âge de quatre ans, était de ces enfants qui prêtaient leurs yeux à un grand-père aveugle. Chaque soir, après l'école, il lui rendait visite. Il voyait doublement – pour lui et pour le vieil homme ; il lisait doublement – pour lui et pour le vieil homme. Très jeune, il découvre le Zohar en araméen. C’est l’œuvre-maîtresse de la Kabbale qui désigne communément la mystique judaïque. Il le lit à son grand-père et reçoit, en retour, sa traduction et ses commentaires en arabe : « Je ne me voyais pas comme un petit enfant. Je fus d’emblée en contact avec les textes essentiels de la civilisation judaïque et pas n’importe lesquels, des textes de la mystique juive. » Haïm servait également de guide au vieil homme à travers les rues insolites de l'étrange ville. Depuis, Haïm Zafrani ne cessa de voir pour les autres, relayant des regards aliénés, entrouvrant des univers obstrués par de lourdes paupières, dépouillant des corpus de sciences et de merveilles. Ce n'est pas par hasard que Haïm Zafrani, qui voyait pour son grand-père, fut le premier à enregistrer David Bouzaglou, chantre aveugle de Casablanca. Il avait acquis l'habitude de lire entre les interstices de l'amnésie de son peuple re-dispersé, déshérité par-ci, déculturé par-là.
J’ai croisé Zafrani à plusieurs reprises. Pendant deux ans, il a été mon enseignant d’arabe classique à l’Ecole Normale Israélite Universelle (E.N.I.O) qu’il avait lui-même fréquentée. Nous étions une petite poignée d’élèves à sentir que nous risquions de perdre avec notre arabe une amarre linguistique au monde. L’hébreu était en train de se désacraliser, libérant un recoin dans notre intimité qui se comblait d’un vulgaire brouillon littéraire. Zafrani montrait à réciter l’arabe la délectation des grands lettrés arabisants et comme il maîtrisait l’hébreu autant que l’arabe, il ne laissait pas passer un verbe particulièrement intéressant sans tresser ses racines dans les deux langues. Il nous entraînait dans des prospections linguistiques plus anciennes que Mogador, que l’Hégire, que la Bible, dans des terreaux linguistiques qui nous restituaient à de légendaires matrices sémitiques. Zafrani traversait Paris pour s’acquitter de ce qu’il considérait comme une mission sacrée et une dette de reconnaissance à l’égard de l’Alliance.
Puis nous nous sommes retrouvés dans la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix. Célia et Haïm habitaient un immeuble cossu de la rue José Maria de Hérédia dans le VIIe arrondissement, entre le palais de l’Unesco et l’hôtel des Invalides. L’intérieur était d’une retraite exaucée, sous le regard des aïeux, avec des meubles qui, quoiqu’anciens, n’avaient pas vieilli. Parce qu’ils ne cessaient d’accueillir des chercheurs du monde entier et que c’était un haut-lieu de séminaires. Les livres et les manuscrits couraient les couloirs vers je ne sais quel bureau ou quelle remise. Zafrani souhaitait que l’on écrive ensemble sa biographie. J’étais de Mogador, j’avais été bercé par ses alizés, j’étais le mieux désigné pour s’acquitter de cette tâche. C’était ce qu’il prétendait, c’était ce dont je me défendais. Je partageais totalement son admiration pour les péripéties des présences juive et musulmane en Andalousie, leurs riches rencontres et disputes et leurs productions respectives. Je ne savais pour autant quelles tournures elles avaient prises au Maroc. J’avais besoin de me convaincre de la pertinence théologique des écrits rabbiniques et des éclaircies des compositions poétiques des quatre siècles qui s’étendent entre l’expulsion d’Espagne et les débuts de la colonisation et qui avaient été des siècles de claustration sinon de stagnation. Je ne savais où j’en étais, je n’étais peut-être pas arrivé.
Dans ces rencontres, on discutait de choses et d’autres, de Mogador surtout. C’était l’heure du Tea Time mogadorien qui se perpétuait dans cette rue guindée. La mère de Célia avait encore étudié à l’école anglaise de Stella Corcos et si Célia avait quitté la ville à l’âge de trois ans pour Casablanca, Mogador ne l’avait pas quittée. Elle se perpétuait dans les mœurs, les rites et les menus. Elle hantait les récits et les légendes. Le grand-père de Célia avait été consul honoraire d’Allemagne avant 1914, son oncle consul d’Autriche. Elle-même avait je ne sais quoi d’autrichien. Cette sobre beauté dont elle ne se départait pas, un peu de l’impératrice Sissi par Simone Signoret, le sourire intelligent et lumineux. Elle demandait à quelle saveur je souhaitais mon thé. J’avais le choix entre la menthe, l’absinthe et la verveine. Je me demandais toujours s’il ne fallait pas demander un arôme british. Un Mogadorien, un vrai, est si gêné par ce genre de questions qu’il ne sait que répondre et laisse la décision à son hôte qu’il embarrasse davantage qu’il ne le met à l’aise. Les biscuits étaient aromatisés à l’anis ou au sésame. Ce qui était sûr, ce qui restera incontestable, c’est que Célia était le plus beau poème de Haïm Zafrani.
Ce dernier a fait ses petites classes rabbiniques avant d’entrer à l’école franco-israélite. Quand celle-ci ferma en 1931, il rejoignit l’école de l’Alliance qui venait d’inaugurer ses nouveaux bâtiments hors des remparts de la ville. Il poursuivit ses études secondaires au Cours complémentaire de la Mission française qui présentait l’inconvénient d’ouvrir le shabbat. En 1938, il présenta le concours de l’Ecole Normale Israélite Orientale, située à Paris, qui préparait les enseignants de l’Alliance pour ses établissements dans les communautés du pourtour méditerranéen. La guerre le surprit en France où les habitants se sentaient sûrs derrière leur ligne Maginot, ne doutaient pas de leur victoire et ne donnaient pas plus de six mois à la guerre. Haïm Zafrani préféra rentrer au Maroc avec la poignée de condisciples marocains et il dut accomplir le périple d’Oran pour passer ses examens. En 1940, il fallait trente heures de car et de train pour gagner cette ville via Casablanca. Ce jour-là, le 10 juin, l’aviation italienne bombarda des positions françaises en Algérie. Les cinq ou six élèves qui présentaient l'examen se réfugièrent dans l'abri de la rue d'Arzeu qu’arpentait la jeunesse dorée de la ville.
Zafrani est d’abord muté à Mogador. Selon la charte de l’Alliance, les nouveaux enseignants devaient « faire une année dans le bled » et Zafrani se retrouva en 1945 à Boujad. Sans vagues, sans vents, sans arbres, il découvrit les Berbères juifs dont les enfants ne montraient pas une grande endurance pour les bancs plutôt raides de l’Alliance. Il prépare les uns au Certificat d’études, ouvre un atelier de reliure et un atelier de radio pour les autres. Zafrani qui avait commencé à accumuler les diplômes, s’était assuré un diplôme de radioélectricien dans l'intention d’immigrer en Palestine qui réclamait des mains plutôt que des esprits. Son sacerdoce terminé, il est muté dans des écoles professionnelles à Casablanca où se retrouvaient les élèves, pour certains légèrement délinquants, dont l’Alliance ne voulait pas et auxquels il assure une formation… électrique. Parallèlement, Zafrani donnait des cours d'alphabétisation aux dockers, devenus pour certains syndicalistes ou hommes politiques avec lesquels il conserva des liens. Lui-même fut secrétaire général de l'Union marocaine des travailleurs (UMT).
En 1956, à l’accession du Maroc à l’indépendance, Zafrani est nommé membre de la Commission royale chargée de la réforme de l'enseignement et inspecteur principal dans les écoles de l'Alliance passées sous administration marocaine. Avec Célia à ses côtés, il préparait du matériel pédagogique pour les écoles qu’il sillonnait pour des tournées d’inspection. Celles-ci lui permirent de découvrir les communautés juives du Maroc et de pister les manuscrits de leur patrimoine comme elles permirent à son collègue, Elias Harrus, délégué de l’Alliance de constituer la plus fabuleuse collection des photos des juifs du Maroc. C’est, me semble-t-il, à cette époque que Zafrani découvrit à Tinghir du Todgha une version berbère de la Haggadah de Pessah – le récit rituel de la sortie d’Egypte que l’on récite la veille de Pâque en hébreu-araméen et en judéo-arabe ou en judéo-berbère – qu’il publia accompagnée d’une étude comparative avec des Haggadot (puriel de Haggada) en hébreu, arabe et castillan. Parallèlement à ses activités comme co-délégué de la l’Alliance, Zafrani poursuivit des études universitaires à Rabat et enseigna à l’Ecole Normale Hébraïque de Casablanca, créée sur le modèle de l’E.N.I.O. par des militants pédagogiques venus d’Algérie.
En 1962, Zafrani reçoit l’invitation de Georges Vajda, grande figure de la recherche sur le judaïsme en France, de reprendre la chaire de langue hébraïque et de civilisation juive de Langues O. Il dirigera également l’UER des études slaves, orientales et asiatiques de Paris VIII. Les articles et les livres n’allaient cesser de se succéder. Sa thèse de doctorat porte sur « Pédagogie juive en terre d'Islam : l'enseignement traditionnel de l'hébreu et du judaïsme au Maroc ». « Juifs d’Andalousie et du Maghreb », « Deux Mille Ans de vie juive au Maroc » ne sont que les pièces majeures d’une œuvre étonnante. Les nominations et les titres consacrèrent ses rôles de pédagogue et de chercheur. Il a été membre de l’Institut des hautes études sémitiques au Collège de France, du Conseil de coopération Collège de France-universités, du comité de parrainage de la revue « Horizons maghrébins », de même que membre correspondant de l’Académie du Royaume du Maroc.
Haïm Zafrani a ravaudé le tissu déchiré du judaïsme marocain. Il n’a pas été dupe des prétendues méthodes des sciences humaines et sociales qui trouvent leurs limites respectives dans le souci de pluridisciplinarité qui était le sien. Il reconstituait l’atelier de production des textes sur lesquels il travaillait et qu’il tentait de sauver de l’oubli. Il alliait l’indulgence hagiographique à la critique historique. Il n’enterrait pas les textes, il les ressuscitait et leur restituait une aura entamée par leur marginalisation interne – au sein de la communauté juive – et externe – par les autorités académiques. Toute recherche vouée à lever une occultation et à panser une mémoire est volontiers apologétique. Sinon, elle bascule dans le dénigrement qui se pare de prétentions critiques. La lecture des ouvrages de Zafrani est requise de qui s’intéresse au judaïsme marocain. Présenter son œuvre sera pour un autre post.
A Mogador, il était un titre que nul ne donnait parce qu'il se donnait de lui-même et lorsque cela se produisait, personne ne trouvait à redire. Il était plus prestigieux que celui de professeur. C'était celui de Rbi. Dans nos rencontres je l’appelais Rbi Haïm. Davantage qu’un grand et minutieux chercheur, il était pour moi le maître d'une Andalousie à venir. Lumineuse ; précise ; scintillante. Laboratoire de disputes, de recherches, de traductions et de rêves qu'on caresse pour une humanité mieux conciliée avec ses sens et ses doutes.

