CHRONIQUE DE MOGADOR : SOPHIE LA FOLLE

21 Jul 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : SOPHIE LA FOLLE
Posted by Author Ami Bouganim

C'est de nouveau la rue des Amandes. Chacune des portes et des fenêtres a son histoire. Le premier porche à droite livrait accès au magasin du plus galant et élégant courtier d'amandes dans l'histoire de la courtoisie marchande de la ville qui a pourtant connu de grands personnages. Il ne paraissait que tiré à quatre épingles, le costume de la même couleur que ses cheveux, la pochette se mariant avec la cravate, chaussé de mocassins à l'époque où elles étaient une rareté et qu'on devait les commander à un chausseur romain. Il habitait une vaste maison au-dessus de son magasin meublé par sa maîtresse dont on ne savait si elle était de Gibraltar, de Rhodes ou de Smyrne et maîtrisait le dosage entre l'ancien et le moderne, la France et l'Angleterre, l'Arabie et la Berbérie. Je ne connaissais pas homme plus silencieux. Il n'était ni timide ni réservé, il était… mogadorien.

Plus loin, toujours sur la droite, le deuxième porche livrait accès à l'escalier qui menait à sa demeure et à celle du pharmacien. Ce dernier avait aménagé un minuscule musée dans une aile. Il le sous-louait à un vieux Castillan qui donnait l'impression, cinq siècles plus tard, qu'il venait d'être expulsé de Tolède ou de Madrid. Le pharmacien s'était donné une suave synagogue espagnole pour les jours de pénitence et de célébration qu'il acheva de déserter, par un mauvais matin, pour l'océan. La première maison à gauche était de porcelaine, de délicatesse et de caramels. Des jouets traînaient partout et je me souviens même d'une armoire où dormaient des poupées géantes qui se réveillaient sitôt qu'on ouvrait les portes. La fenêtre la plus intéressante sur ce tronçon est la première à gauche qui conserve sur ses carreaux, je n'en doute pas, l'empreinte des traits de Sophie la Folle.

Les aliénés de Mogador n'étaient pas moins nombreux que ses honorables négociants, ses illustres lettrés, ses brouillons poètes ou ses riches mendiants. Sophie la Folle ne crachait pas sur la mer ni ne bravait le vent. Elle parlait toute seule, comme l'on disait, et ne sortait de son marmonnement que pour sermonner les passants au nom de la France, ses Lumières, son ministère des Colonies et son Maréchal. Elle aussi s'acquittait de sa procession du soir. Elle avait toujours un colis sous le bras qu'elle n'envoyait pas, peut-être parce qu'il était vide, peut-être parce qu'elle ne retrouvait pas le chemin de la poste. La ville n'était pas clémente avec ses aliénés, elle ne comprenait pas encore qu'ils étaient les hérauts les plus éloquents du vent. Sophie avait vite fait de regagner son logis sous les huées des badauds. Elle n'était pas tant folle que maléfique puisqu'elle laissait derrière elle comme un sillage de sortilèges.

Je ne sais qui elle était ni ce qu'elle est devenue. Elle se fardait aux couleurs de Paris et ne semblait pas dans le manque. Une institutrice épuisée, une infirmière débordée, une épouse délaissée, une commerçante ruinée. On ne lui connaissait ni mari ni enfants. Une grande victime d'on ne savait de quels amours, langueurs, détresses… démons. J'ai longtemps cherché à en savoir plus. J'ai pisté ses traces dans les livres et les archives. Les témoins de l'époque ne se souviennent pas d'elle, ils incriminent ma propension à confondre littérature et réalité, ils prétendent qu'elle n'a existé que dans mes souvenirs. Bien sûr, ils ne comprennent pas plus la littérature que la réalité. Autrement ils sauraient qu'il n'est de réalité que littéraire et de littérature que réelle. Elle était sûrement l'auteure d'une Métaphysique du Vent dont aucun éditeur ne voulait et que ceux d'aujourd'hui, plus portés à la déconstruction, se disputeraient pour le disséminer à tous vents.

Je continue de chercher de ses nouvelles. Si vous en détenez, envoyez-les moi via Messenger, même si elles sont truquées et qu'elles traitent d'un autre personnage. Car si je ne retrouve pas son testament, je devrai reconstituer sa Métaphysique du Vent pour mieux l'immortaliser et ma version serait assurément moins coloriée et lisible que la sienne.

En revanche, je saurai la reconnaître sur une photo. Mais vous savez comme moi que les philosophes de l'époque étaient des incarnations du vent qui ne se laissaient pas prendre en photo…