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CHRONIQUE DE MOGADOR : TAYEB EL MAJDOUB
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5 Dec 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : TAYEB EL MAJDOUB
Posted by Author Ami Bouganim

Je n’ai rencontré Tayeb Saddiki qu’une seule fois. C’était à Paris, à l’occasion d’un colloque sur l’humour, dans les années 90, sous l’égide de je me souviens plus quel institut. C’était alors le monstre sacré du théâtre marocain. Le hasard de la programmation nous avait réunis autour de la même thématique et Dieu ! je n’ai jamais aussi peu parlé et autant ri. Sa tignasse, son grand visage, sa présence ogresse, sa voix burlesque faisaient de lui un comédien vingt-quatre heures sur vingt-quatre et son talent le mettait instinctivement en scène. Le soir, nous nous sommes retrouvés dans le domicile du mécène. Saddiki était d’autant plus entouré qu’il n’arrêtait pas de raconter ses histoires, de se faire remplir son assiette – c’était un grand mangeur, et son verre – c’était un grand buveur. Il ne s’adressait aux serveurs qu’en arabe pour mieux les embarrasser :
« C’est ma manière, dit-il, de savourer ma victoire personnelle contre le colonialisme. »
Saddiki était de cette génération pour qui les excès des colons avaient entaché les charmes de la France.
Je n’ai pu m’empêcher de lui accoler un surnom. Il était de Mogador où les surnoms sont des titres de noblesse, je pouvais me permettre de le lui révéler :
« Vous évoquez pour moi Gargantua.
– Shkoun hada ? »
Il parlait l’arabe dialectal souiri et comme il avait passé sa jeunesse avec des juifs, le patois judéo-souiri plutôt que le patois musulman. Il me soupçonna, l’œil menaçant :
« Le personnage de Rabelais.
– Rabelais, tu as dit, il est de Mogador ?
– Il l’aurait déconstruite. »
Il avisa un plateau qui passait, l’arracha au serveur, me le tendit et me forçant à le tenir, il s’attaqua à lui avec une telle gloutonnerie, enfournant dans sa bouche toutes « ces cochonnailles gauloises » qu’il m’illustra son… nouveau surnom en lui faisant honneur. Il s’essuya la bouche d’un double revers de la manche et me délestant de mon plateau, il arbora son sourire généreux :
« Maintenant tu ne me traiteras plus de Gargantua mais de… Sadikki. »
Il était, je crois, de ces agnostiques pour qui le manège des hommes conserve un côté absurde. Il aimait citer cette phrase d’Alphonse Allais : « Il s’installa dans un confortable fauteuil et ne fuma pas un excellent cigare. » Lui ne s’en priva pas, il serait mort son cigare aux lèvres.
*
En 1954, Tayeb Saddiki participe à un stage d’art dramatique organisé par le Ministère de la Jeunesse et des Sports à Maâmoura ; en 1957, il poursuit des études théâtrales à « La Comédie de l’Ouest » à Rennes puis au Théâtre National Populaire (T.N.P) à Paris sous la direction de Jean Vilar. De retour au Maroc, il cumule les missions et les fonctions. Directeur Artistique du Théâtre Mohammed V de Rabat (1964) ; Directeur Général du Théâtre Municipal de Casablanca (1964-1977) ; fondateur du Festival Musical d’Essaouira (1980) ; Chargé de Mission au Ministère du Tourisme (1980-1982). Il passe pour n’avoir cessé de monter des théâtres dont « le Théâtre Ambulant », « le Théâtre Ouvrier », « le Théâtre des Gens » (Masrah Ennas). De son théâtre privé de Mogador, localisé à Casablanca, il disait, c’est « un théâtre privé… de moyens ».
Saddiki est l’auteur de nombreuses pièces où il s’inspire des traditions orales de la halqa sur la place de Jamaa El Fna où ce serait l’ensemble du Maroc qui se donnerait en représentation en permanence. Il distingue entre le conte mystique qui reprend les narrations coraniques, le conte poétique, où le conteur se doublant d’un poète invente des contes fantastiques, « comment un petit prince est né d’un œuf d’autruche, comment une rose produit mille et un papillons », le conte comique qui parodie la vie quotidienne, le conte majdoubin enfin, œuvre de charlatans « à la chevelure longue et à la robe bigarrée », qui lisent l’avenir au nom des étoiles et des saints. Saddiki était un inconditionnel du théâtre : « Tout est faux dans le théâtre, mais avec tous ses éléments, on arrive à créer une vérité à partir de ce faux. » On le surnommait le Molière ou le Gogol marocain, on disait de lui qu’il était un personnage de la Comédia Del Arte. Saddiki avait sa touche propre, à la fois intellectuelle, poétique, surréaliste et parfois burlesque, avec un humour souvent noir qui n’appartenait qu’à lui : « La dérision », disait-il, « est le summum de l’humour. » C’était Joha conteur, Joha acteur, Joha metteur-en-scène, Joha producteur… Joha de Mogador. C’était le maître de la comédie et de l’humour marocains, parodiant les scènes les plus célèbres du répertoire classique dont les fables de La Fontaine qu’il traduisait en arabe dialectal dans lequel leur solennité se diluait en dérision, à l’instar du « Laboureur et ses enfants » qui était son morceau fétiche.
Saddiki a adapté en arabe le meilleur du théâtre mondial. Molière bien sûr dont il serait comme tous les comédiens de sa génération un enfant ou, pour reprendre un mot dont il n’aurait pas récusé la connotation coloniale, un bâtard. Molière présentait l’insigne mérite d’allier le comique à la peinture des mœurs. On pouvait se secouer de la protection de la France, répudier la marâtre, on ne pouvait – et l’on ne peut toujours pas – se séparer de lui. Gogol aussi qui ne pouvait que séduire un Maroc qui ne savait pas toujours comment prendre le Makhzen et encore moins ses représentants comme dans le Révizor et le Journal d’un Fou. Saddiki s’était mesuré également aux monstres sacrés du XXe siècle, que ce soit Beckett avec « En Attendant Godot », Ionesco avec « Les Chaises ». Saddiki était partout, il est resté partout. Dans ses pièces bien sûr, ses mises en scène, les films auxquels il a participé et jusque dans la vidéo « La Mosquée Hassan II ». Il était célébré tant en France que dans les pays arabes. En 1984, le film « Zeft » (Le goudron, la poisse) a remporté le prix de la première œuvre au festival des Journées cinématographiques de Carthage en Tunisie. Saddiki a été parmi les premiers artistes marocains à visiter Israël pour découvrir ce pays et sa population « marocaine ». Il restera dans les annales du Maroc comme l’un des pionniers de son théâtre moderne. En 1967, avec son Diwân Sidi ‘Abd al-Rah’man al-Majdoub, il ressuscitait le zajal marocain ; en 1971, ses Maqamat Badi al-Zaman d’Al-Hamadhani, (« Le livre des délectations et du plaisir partagé ») d’après Tawhidi, fondent un genre théâtral nouveau qui mobilise le malhoun pour mieux édifier et distraire.
*Sadikki n’arrêtait pas de revenir à Mogador, de se lover dans ses décors, de chercher ses personnages et de promouvoir la désolation qui avait été la sienne pendant les trois dernières décennies du XXe siècle. En 2004, il publie un livre, « Mogador, fabor », qui s’ouvre sur cette merveilleuse phrase qu’il aurait héritée de son père, grand érudit de la ville : « Je suis bien à Mogador parce que je suis moins bien ailleurs. » Il se reconnaîtrait en son conteur Hmida qui déclare : « J’ai quitté Mogador il y a un an. J’ai cherché la solitude dans la foule et le silence dans le bruit. Je n’ai pu supporter l’exil et je suis revenu pour retrouver les yeux des femmes souiries qui savent émouvoir les cœurs et émoustiller les sens. » Saddiki situe sa narration à cette période charnière où les israélites partaient « là-bas », les Français retournaient « chez eux », les jeunes musulmans quittaient la ville pour poursuivre leurs études. Mogador se hantait progressivement des témoins et des souvenirs de la grande brassée des communautés, des mœurs, des religions, des langues, des personnages, dont elle avait été le site. Mogador avait alors honte d’Essaouira et Essaouira s’insurgeait contre Mogador. Diabat n’était qu’un village de l’autre côté des créneaux de l’on ne savait plus quel fort enlisé, l’île une réserve de Bouderbalas et d’anachorètes soufis. On ne savait quel sort attendait la ville, elle était à vendre, on ne savait qui la rachèterait, et quand débarquèrent les Hippies prônant l’amour et la paix, on leur permit de squattériser Diabat que les dunes menaçaient de recouvrir. La ville était trop abattue et décharnée pour leur résister. Puis Georges Lapassade tenta d’en faire une université à ciel ouvert et Frédéric Damgaard un atelier de peinture et de sculpture. Elle était alors peuplée de toutes sortes de personnages plus mogadoresques les uns que les autres qui trompaient leur ennui au bordel ou chez chez Khaddouj Sir F’halek : Le conteur Hmida… Diabolo le Bossu … Naw-Naw le musicien… Qaîla petite cervelle… Aïssa l’aveugle… : « Le fondouk est peuplé de personnages sortis de l’enfer de Jérôme Bosch. Personnages aux trente-six métiers, trente-six misères. » Ils s’amusaient à braver le vent et se livraient à la pitrerie musicale. L’amour et la tendresse n’étaient pas absents, même si les communautés étaient plus étanches les unes aux autres que ne le laisse penser le mythe que la nostalgie brode de nos jours autour de la ville. Les amours entre personnes de religions différentes étaient plus malheureux que comblés, à l’instar de celui de Khalid et Soltana. Cette dernière décide : « Mogador est trop petite pour contenir mon cœur, je pars. » Mais elle ne partira pas et se laissera écheveler par le vent. Khalid s’exile à Salé où il meurt de solitude et d’alcool : « Ce jour-là, Soltana s’est vue dans un rêve enterrée avec Khalid, dans un cercueil à deux places. »
Les chapitres – autant de couches d’un palimpseste que Sadikki gratte pour le reconstituer – se terminent par le mot « fabor » qui, dérivé visiblement de l’espagnol favor, signifiait à l’époque « gratuit ». Tous étaient démunis et l’on s’échangeait des faveurs. L’un donnait du sucre gratuitement, l’autre sa musique. On naissait pour rien, on trimait pour rien, on mendiait pour rien, on mourait pour rien. Mogador même était gratuite, ses bâtisses proposées pour rien. Fabor, c’est la gratuité et la volatilité de la vie, c’est le prix du hasard. Dans le texte de Saddiki, Mogador n’a plus vraiment sa mémoire et c’est peut-être pour cela que les périodes se fondent l’une dans l’autre. Aujourd’hui, le récit ne serait pas passé. C’est trop crû, trop libre. Ni Pantagruel ni Gargantua ne seraient du reste passés de nos jours…
*
Ce jour-là, au milieu des années 90, Saddiki proposa :
« Tu ne veux pas venir au Maroc pour écrire le Gargantua marocain ? »
Je n’ai écrit ni le Pantagruel ni le Gargantua marocains, ce sera à un autre de le faire, maintenant que Saddiki est mort, je ne vois pas qui pourrait les incarner. En revanche, dans un récit rabelaisien qui s’étend sur quatre livres, je me suis permis d’ajouter un nom à ceux, déjà nombreux, de la ville : Tarédant…

