The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : UN CHOUCAS PARMI LES MOUETTES

Un jour on vit un arpenteur étranger prendre les mesures de la ville. D'une porte à l'autre ; d'une fontaine à l'autre ; d'une mosquée à l'autre. De l'hôpital au cimetière ; du palais du gouverneur à la gendarmerie ; de Dar Souiri à Dar Raha. De la zaouia des Gnaoua à celle des Hmadcha ; de l'allée des écrivains à celle des artisans ; de la scala du Port à celle de la Casbah ; du caoutchouc des Hirondelles à celui des Perruches. De la maison consulaire du Danemark à celle du Portugal et de celle de la France à celle de l'Allemagne. Il négligeait son attirail d'arpenteur – et il était muni des appareils les plus sophistiqués – pour mesurer les distances de ses pas, accomplissant les mêmes trajets trois à quatre fois pour se contrôler. Il procédait à un relevé topographique des lieux et nul ne doutait que c'était pour une grande et noble cause. Il avait les traits taillés au burin, des abîmes derrière les yeux, les cheveux noirs, les oreilles décollées, si mince dans sa redingote qu'il donnait l'impression de n'être qu'une silhouette.
L'arpenteur avait bien deux aides mais ils ne lui servaient à rien. Ils avaient l'air de le déranger plus que de l'aider. Il lui arrivait même de les chasser en les invitant à aller prendre un bain ou à aller se faire pendre. Ils allaient pieds nus et portaient un sac de jute posé sur la tête qui leur couvrait les épaules et leur descendait à la ceinture, comme les débardeurs à l'époque où l'on exportait encore des amandes. Ils se chamaillaient en permanence et ne s'interrompaient que pour se livrer de concert à moult grimaces sitôt qu'on les regardait. On ne savait si c'étaient des anges dégénérés ou des monstres régénérés. Ce qui était sûr c'est que l'arpenteur n'avait aucun pouvoir sur eux et qu'il était si contrarié par leur conduite qu'il aurait été soulagé d'en être débarrassé.
L'arpenteur était logé à la Villa blanche, hors des murailles, en bordure du parc de la Mouette, sur le front de mer. Personne ne se souvenait plus qui l'avait construite et qui en était le propriétaire ; rares étaient ceux qui se risquaient à l'intérieur, voire passaient à proximité d'elle, tant les chiens étaient dangereux et imprévisibles. On savait seulement que c'était la maison de Monsieur l'Ingénieur des Travaux publics sans que nul ne sache s'il existait un ingénieur et de quels travaux il s'occupait. Ses aides lui préparaient ses deux repas du jour. Le matin, il s'entêtait à ce qu'ils aillent lui chercher des beignets frits à l'huile et comme ils traînaient sur le chemin du retour, échangeant des grognements en anglais comme s'ils sortaient de L'Amérique, des simagrées en tchèque comme s'ils sortaient du Château, des versets en latin comme s'ils sortaient du Procès, les beignets arrivaient toujours froids. L'arpenteur prenait l'air éhonté de l'hôte mécontent du service et congédiait ses aides pour la journée. Le soir, rentré de ses mesures, il nouait une serviette autour du cou, consultait longuement le menu, commandait toujours la même chose, une soupe hrira, plutôt tiède, un tagine à l'agneau, plutôt froid, et un citron doux. Comme la Villa blanche n'avait pas de bière, il buvait une eau gazeuse qui avait perdu ses bulles. Il passait la soirée à jouer aux échecs contre lui-même.
Au bout d'une semaine, on remarqua que l'arpenteur ne se rasait plus la barbe et comme on le vit s'attarder au mellah, plus que partout ailleurs alors que ce n'était plus qu'un champ d'éboulis, on se prit à croire qu'il était chargé par un promoteur de le restaurer ou d'en faire un vaste musée à ciel ouvert. Les Souiris qui depuis longtemps ne cherchaient plus à comprendre les mesures des Autorités ou les plans du Conseiller le laissèrent à ses allers et venues, s'accommodant de sa présence silencieuse et du manège de ses aides. Les ennuis ne commencèrent que lorsqu'il il s'avisa de prendre les mesures sur l'île aussi. Déclarée réserve ornithologique, son accès était interdit au public et on ne comprenait pas pourquoi il avait besoin d'arpenter l'île pour restaurer le mellah. Il n'arrêtait pas de déposer des requêtes auprès du maire, du pacha, du gouverneur. Partout on enregistrait sa demande et promettait une réponse. Or il n'était mandaté par personne, ni par une internationale juive ni par une multinationale de construction, ni par le cadastre national ni par la société d'ornithologie… ni par le ciel ni par la terre. Pris de pitié, connaissant la légendaire incurie des pouvoirs publics, des pêcheurs se proposèrent pour le déposer clandestinement sur l'île et revenir le chercher à la tombée du jour. Mais il ne tenait pas à braver l'Autorité et encore moins violer la Loi. Il ne se risquerait sur l'île qu'avec une autorisation. Pendant tout ce temps, sa barbe ne cessait de s'allonger, ses yeux de se creuser, sa silhouette de flotter dans le vent. Rien pourtant ne trahissait des velléités de démission.
Un jour, on vit les deux aides troquer leurs sacs contre des blouses blanches et conduire leur maître en camisole de force au car. Ils consentirent enfin à parler : « Nous ne sommes pas ses aides », dirent-ils, « mais ses geôliers, chargé par le Château de le surveiller et l'empêcher de s'exténuer au travail. Il était en permission, il a choisi de la passer à Mogador. On n'a cessé de l'exhorter à profiter des charmes de la ville, se livrer à la pêche, ramasser des coquillages, chercher une sirène, consommer des sardines. En vain. Il est incurable. Partout où il se rend, il doit prendre la Distance. Pourtant, vous êtes témoins, on n'a rien épargné pour le distraire. – Que va-t-il lui arriver ? – Soit comparaître devant le tribunal qui reprendrait son interminable Procès littéraire, soit échouer dans un un terrain vague où sera exécuté le Verdict, soit finir ses jours dans l'obscur et étrange musée où il est interné. »
Pendant toute la durée de sa présence dans la ville, un choucas se mêlait quotidiennement aux mouettes et aux goélands…
Photo : Collection David Bouhadana

