CHRONIQUE DE MOGADOR : UN MANIFESTE MOGADORESQUE

8 Mar 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : UN MANIFESTE MOGADORESQUE
Posted by Author Ami Bouganim

Les Mogadoriens ne sont pas tous des anges ; on dénombre parmi eux des malotrus qui ne savent où passe la frontière entre la chronique et la manigance. Deux retraités se demandaient comment ils pouvaient venir en aide à ceux parmi leurs compatriotes – une poignée de poètes qui cherchaient leur style et d’activistes qui cherchaient leur cause et que l’on désignait communément comme les Pleurnicheurs – qui n'arrêtaient pas de protester contre l'exclusion de leur riche patrimoine des programmes scolaires et de la production culturelle en Israël. Les commissions n'avaient cessé de se succéder et de formuler des recommandations qui, bien qu'adoptées par le gouvernement, ne débouchaient sur… rien. Cela ne décourageait pas ces valeureux qui persistaient dans leurs récriminations et quand on leur demandait de décliner les pièces de leur patrimoine, ils réclamaient des budgets pour mener les recherches nécessaires et en établir l’inventaire. On avait beau leur rétorquer que les programmes scolaires étaient chargés des poètes et des penseurs de l'Andalousie, en laquelle ils se reconnaissaient, qu'il n'était pas une ville où les rues ne déclinent leurs noms, d'Ibn Gabirol de Malaga à Judah Halévi de Tolède, de Maïmonide de Cordoue à Crescas de Saragosse, ils voulaient sans cesse plus. Ils ne se résolvaient pas à reconnaître que le Maghreb n'avait pas produit de grands noms et qu'à partir de 1492, date de l'expulsion des juifs d'Espagne, le centre de gravité de la production juive était passé à l'Italie et à la Hollande avant de migrer vers l'Europe de l'Est. En outre, le meilleur de la production maghrébine aux XIXe et XXe siècles étant en français et en espagnol, ceux qui ne connaissaient pas ces langues n'en devinaient ni les grandeurs ni les misères. Ils excipaient de traités rabbiniques restés en l’état de manuscrits pour présenter leurs auteurs comme des… décisionnaires émérites. La situation des Pleurnicheurs devint pathétique quand dans la surenchère nationaliste de ces dernières décennies, ils s'avisèrent de rivaliser avec les Russes et les Polonais sur la paternité du… sionisme. Ils exhumèrent un rabbin tunisien, un commis algérien et un pamphlétaire marocain. Les deux malotrus mogadoriens, malintentionnés sinon ignares, conclurent que les Pleurnicheurs n'avaient rien de particulièrement intéressant à opposer à « Autoémancipation » de Leo Pinsker, « L'Etat juif » de Théodore Herzl, « A la croisée des chemins » d'Asher Ginsberg dit Ahad Ha-Am… sans parler des écrits d'Aharon D. Gordon, le Tolstoï sioniste.

Les deux compères devaient se révéler plus malhonnêtes que patriotes du Maroc et de sa diaspora juive, que ce soit en France, au Canada, au Venezuela ou en Israël. Ils ne comprenaient pas comment les Pleurnicheurs persistaient à brandir des lambeaux de commentaires rabbiniques, des haillons de responsa juridique et des pièces poétiques synagogales qui n’étaient qu’autant de variations sur la grande création andalouse pour rehausser un patrimoine qui ne convainquait que les incultes parmi leurs partisans et les condescendants parmi leurs détracteurs ?!  Ils se scandalisaient de ce que l'on investisse des sommes considérables dans la recherche sur des brouillons alors qu'on pouvait encourager de nouvelles créations chez une jeune génération particulièrement cultivée, ingénieuse et talentueuse : pourquoi consacrait-on des études comparatives à des auteurs gâteux qui s'étaient attardés dans des visions doucereuses du monde qui ne rimaient à rien et n’encourageait-on pas des compositeurs, des scénaristes, des producteurs, des écrivains ? Ils comprenaient d'autant moins la manie nécrophile des chercheurs qu'elle s'exerçait sans distinction sur les dépouilles de testaments qu'ils rembourraient de leurs divagations académiques. Les deux compères se déclaraient volontiers anti-académiciens et se délectaient, les gueux, à la lecture de « Bouvard et Pécuchet » auquel ils prédisaient un meilleur sort littéraire qu'à « Emma Bovary »…

Face au marasme intellectuel des Pleurnicheurs, ils décidèrent de concocter un document qui ridiculiserait leur participation à la surenchère et à la roue nationalistes. Ils s'assurèrent la collaboration de l'un des nègres souiris les plus inconnus qui avait à son acquis le succès des meilleures plumes philosophiques et historiennes sur la place de Paris et le chargèrent de composer un manifeste qui abuserait les chercheurs. Ce dernier céda vite à la tentation de semer encore plus le trouble – c'était son combat, son vice, son mal… mogadorien – dans « la mare des crapauds et la basse-cour des paons ». Ce devait être un document historique pré-herzlien qui montrerait que les juifs maghrébins étaient les véritables pionniers de l'amour d'Israël et de la renaissance de l'hébreu sans être pour autant les partisans d’un nationalisme étriqué. Les trois complices cherchèrent longuement un auteur à qui l'attribuer. Ce ne pouvait être un inconnu – il n'attirerait aucune attention ; ce ne pouvait être un auteur connu – on décèlerait vite le trucage. En définitive, leur choix se porta sur (Moses) Elias Levy (Yuli ou Yulee), né à Mogador en 1782, peut-être le premier enfant à avoir vu le jour sous les auspices des alizés qui balaient cette presqu'île et de l’esprit de grandeur qu’ils inspirent. En 1828, Lévy-Yuli publia à Londres un opuscule qui passait – à Mogador surtout ! – pour le premier pamphlet abolitionniste dans l'histoire de l'esclavage en Amérique sous le titre : « Plan for the Abolition of Slavery. Consistent with the Interest of all Parties. » De même, il avait acquis 50,000 à 100,000 acres (200 à 400 km2) en Floride, près de Jacksonville, pour fonder une Pilgrimage Plantation – une Nouvelle Jérusalem si l'on veut – qui accueillerait les juifs persécutés en Europe de l'Est. Malheureusement, elle n'attira pas grand monde et fut détruite en 1835 par les forces du Sud sous la Second Seminole War. Levy mourut le 7 septembre 1854 à White Sulphur Springs en Virginie, une prestigieuse et pastorale station balnéaire, connue comme la Queen of Watering Places, dont les sources attiraient en été la High Society de Virginie. Elle devait devenir un haut lieu des compétitions de golf et elle était censée accueillir le Congrès en cas d'attaque nucléaire. Surtout ledit Elias Levy Yuli entra dans l'histoire comme le père de David Levy-Yulee, le premier sénateur juif des Etats-Unis qui, retournant la veste de son père, se remarqua par son… esclavagisme.

Le nègre mogadorien fit un excellent travail. Il s'imprégna si bien de la tournure d'esprit d'Elias dans son texte sur l'abolitionnisme qu'il n'eut aucun mal à repérer ses tics de langage, les tournures de ses phrases, le choix de son vocabulaire et à maîtriser son style. Il maîtrisait si bien la philosophie politique de l’époque qu'il n'eut aucun mal à boucler son manifeste en deux ou trois mois. Il proposait une structure bipolaire avec le plus de communautés satellitaires possibles. Le premier pôle serait en Amérique, le deuxième en Palestine. De-ci, la terre promise, de-là, la patrie symbolique, la première réalisant les desseins que la seconde caresserait pour l'humanité. Il n'excluait pas que toute l'Amérique fût juive, habitée par des judéo-juifs, des judéo-chrétiens et des judéo-musulmans, comme l'avaient été les premiers chrétiens et peut-être les premiers musulmans. Il préconisait du reste d'étudier les périodes préchrétienne et prémusulmane et d'en dégager les circonstances des divorces de ces religions avec le judaïsme pour mieux préciser les conditions nécessaires à des retrouvailles entre elles autour du culte universel du Dieu Un. L'Amérique ne demandait qu'à recevoir des immigrants, la Palestine qu'à se régénérer, il n'était aucune raison pour ne pas s'atteler à cette grande œuvre de civilisation parallèlement à l'abolition de l'esclavage. De plus, il préconisait d'étendre la diaspora juive aux quatre coins du monde plutôt que de la restreindre. Les grandes concentrations en Pologne, en Russie, en Ukraine risquant d'exciter les passions antisémites, les juifs devaient s'installer partout en Amérique du Sud, en Océanie et dans… l'Antarctique et pousser de la sorte la Dispersion à l'Eparpillement. Et c'était aux juifs de Mogador, roués au commerce international avec leur riche expérience au service du Sultan, à leurs proches et à leurs représentants sur les places du commerce européen, tant à Londres qu'à Amsterdam, Gibraltar que Livourne, Smyrne que Venise qu'il était dévolu d'orchestrer cette vaste campagne d'évangélisation, de colonisation et de libération.

Les trois compères étaient contents du résultat. Le programme tenait la route. Il s'inscrivait très bien dans le contexte socio-historique mondial qui prévalait au milieu du XIXe siècle et son plan était somme toute plus ambitieux et généreux que celui du sionisme post-herzlien qui ne se souvenait plus que Herzl avait voulu un Etat cosmopolite où tous se sentiraient à l'aise sur une terre ouverte à la diversité des langues, des cultures et des religions. Ils donnèrent le pamphlet à traduire en hébreu médiéval et sitôt qu'il parut, il créa une telle sensation en Israël que l'on commença à s'intéresser à Mogador, à ses chantres, à ses rabbins, à ses négociants du roi et très vite la cité des alizés devint un symbole des lumières maghrébines avant que les lumières russes et polonaises ne les occultent. Le ministère de l'Education inséra des extraits du pamphlet dans les programmes scolaires, des chercheurs s'intéressèrent de près à Elias et David Levy Yulee et publièrent des monographies en hébreu et en anglais, des recensions des ouvrages du premier parurent dans les journaux. Les trois compères poussèrent la malice jusqu'à convaincre l'Institut Ben Zvi, spécialisé dans la conservation des patrimoines de Diaspora, d'organiser un colloque international sur « la philosophie sioniste et diasporiste d'Elias Levy ». Les Maghrébins israéliens avaient trouvé leur Herzl, ils rivalisaient enfin avec leurs compatriotes polonais, russes… KKniens. Quand les actes du colloque parurent, en anglais à Boston et en Hébreu à Jérusalem, on organisa une série de présentations de l'œuvre d’Elias Levy Yuli dont une recension dans le New Digital Times disait : « This little book is even more important than The Jewish State of Theodor Herzl. It has the merit to revisit the new Jewish condition in all over the world. This remarkable thinker, forgotten for almost two centuries, has been resuscitate to save his people from the grips of narrow nationalism. It makes no doubt that it will impulse a new revival to the Jewish People and impart him a vocation more compatible with its raison d'être among the nations… »

Plutôt que de se dénoncer et de présenter des excuses publiques, étourdis par leur succès, pris à leur jeu, les trois compères, partiellement pénitents néanmoins, retournèrent à Essaouira pour reconstituer sa communauté juive et ériger un monument immortalisant l’œuvre d’Elias Levy-Yuli…

Photo : La ruelle où se trouvaient l’Eglise franciscaine et un ancien hôtel qu’auraient habité les Lévy-Yuli ( ?).