The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : UN PACTE POETIQUE

Son état ne cessait de se dégrader. Ses cheveux en broussaille lui donnaient un air dépenaillé, sa barbe hirsute un air dément. Il portait plusieurs couches de vêtements dépareillés, chaussait des savates éculées. Ses ongles longs accentuaient l’esprit sauvage qui l’animait. Il ne parlait plus, il marmonnait. Tapi dans le recoin d’une porte, guettant son protagoniste. Il ne se risquait en pleine rue que lorsque le vent chassait les passants. On le voyait alors danser en serrant contre lui on ne sait quelle compagne invisible, découvrant des dents que le haschich avait cariées. On ne pouvait rien pour lui, il était possédé par la Qandisha, on devait attendre qu’il se remette de lui-même. Ses amis ne se décidèrent à intervenir que lorsqu’il se mit à jeter des pierres sur sa mère qui le suivait à bonne distance pour l’empêcher de nuire à ceux qu’il considérait comme des « intrus ». Ils ne pouvaient rester davantage à l’écart et attendre une guérison naturelle ou surnaturelle. Le Maroc était libéral à l’égard de ses damnés et de ses aliénés ; il les ménageait et les respectait. Les autorités ne se dépêcheraient pas de l’interner. C’était un enfant du pays, le pays devait le prendre en charge.
Les trois compagnons débattirent longuement de la possibilité de le conduire à Béréshid ou à Casablanca. C’eût été trahir son amitié, trahir Essaouira et trahir le bled. On ne traite pas un Berbère aux méthodes occidentales et encore moins viennoises. On ne le drogue pas de barbituriques, on ne l’assomme pas avec des électrochocs, on ne le baratine pas. On l’aide à trouver sa voie à la guérison. On ne pouvait le soumettre contre son gré à une séance d’exorcisme. Les Gnawas montraient plus de considération que d’hostilité pour la Qandisha à laquelle ils donnaient du lala. Elle les représentait, elle les vengeait de leur longue servitude. Ils connaissaient les rihs pour se la concilier, la ranger de leur côté et combattre ensemble les autres démons sur lesquels elle régnait. Ils ne la provoquaient pas, ils n’étaient pas de taille à la chasser, ils incitaient plutôt ses victimes à se mettre en ménage avec elle le temps qu’elle lâche prise et les libère de son désir.
Les guérisseurs traditionnels ne manquaient pas. Ils avaient leurs échoppes dans les souks et vendaient leurs produits au tout venant. Seuls les plus sourcilleux ne prescrivaient pas de remèdes sans ausculter les patients. Les compagnons allèrent voir le plus sérieux de tous. Si Mohand passait pour éconduire sans ménagement les patients les plus bénins, de même que les plus incurables. Aux premiers, il disait : « Je n’ai pas de patience pour les minauderies d’el-fsosh. Vous n’avez qu’à aller vous recueillir sur les tombeaux des saints ou passer une petite semaine dans une station thermale. » Aux autres, il disait : « On ne se révolte pas contre son destin, je vous souhaite la résignation. » Il ne traitait que les malades dont les malaises résistaient à la médecine occidentale, il prescrivait le traitement qui « convenait à leur nature, à leur humeur, à leur langueur et à leur désir de vivre ». Les compagnons usèrent de tout leur charme d’artistes pour le convaincre de les recevoir sans Adal. C’était un ancien maître coranique qui vivait sobrement de sa pension et du soutien de ses enfants qui s’étaient établis à Agadir, Marrakech et Tanger. Lui aussi avait dû quitter sa maison natale dans la casbah qui menaçait ruine pour emménager avec sa femme dans un des lotissements qui émaillaient la route reliant le centre-ville à l’aéroport. Il s’abstenait de se rendre sur la presqu’île pour ne pas avoir le cœur brisé :
« On m’a dit qu’on a planté un terrain de golf sur les dunes.
– Elles ont accueilli l’hôtel le plus luxueux de la ville.
– Sans les dunes, le ksob risque de se perdre par les années de grandes pluies et d’inonder le tout. »
Les murs étaient couverts de reproductions des sites de la casbah et tous les meubles étaient en arar. C’était l’intérieur d’un exilé. Les trois compagnons présentèrent les troubles d’Adal :
« Il s’est convaincu, remarqua Ahmed, qu’il est possédé par la Qandisha alors qu’il est victime d’une regrettable mésaventure sentimentale. »
Ahmed passait ses nuits à peindre des fresques inspirées des sourates du Coran et des hadiths les plus éloquents. Comme il ne trouvait pas acquéreurs, il les remisait pieusement pour la postérité. Régulièrement, il installait un chevalet sur la place du Caoutchouc, derrière la porte de l’Horloge, et peignait des tableaux représentant la ville. Les touristes étaient si émerveillés par sa dextérité qu’il n’en débitait jamais assez pour satisfaire la demande :
« Il n’est pas de vulgaire mésaventure sentimentale, tança le vieil homme ! L’amour n’est jamais vulgaire. S’il prétend être l’otage de la Qandisha, c’est signe qu’il l’est.
– Il prétend qu’elle vient du désert.
– Elle vient de partout, de Mazagan, du Zerhoun, du Soudan, de la Guinée, lui seul peut dire d’où vient celle qui l’habite.
– Que pouvons-nous faire pour le soutirer à ses charmes ? »
Les deux autres compagnons, un calligraphe qui avait son atelier dans une boutique de la médina, et un sculpteur sur pierre de grès, qui avait le sien dans les Chebanat, détaillèrent les étrangetés d’Adal :
« On le surnomme le De Vinci de Mogador. Il peint, il sculpte, il mène des recherches, il écrit des poèmes.
– J’ai entendu parler de lui, dit Si Mohand. »
Les compagnons étaient étonnés, la notoriété d’Adal ne dépassait pas le cercle des artistes :
« Nous nous réunissons entre Anciens pour échanger les renseignements sur la presqu’île. Elle nous manque tant que nous sommes mieux informés sur ce qui s’y passe que lorsque nous l’habitions. Nous en sommes exilés à seulement deux ou trois km de son horloge. J’ai lu ses textes dans la presse locale, il serait encore plus exilé que nous autres, Essaouira s’est balnéarisée au point de ne plus le reconnaître. »
Le guérisseur demanda aux compagnons de lui accorder vingt-quatre heures non sans avertir qu’il ne pourrait qu’engager Adal sur la voie de la guérison qu’il aurait lui-même à chercher. Il avait un laboratoire dans une chambre et dans une remise les denrées de la pharmacopée berbère. Sur ses balcons, il conservait des pigeons dans une grande cage et des lézards dans de plus petites. Il cultivait ses herbes et ses cactus dans des bacs sur la terrasse et dans la cour intérieure. Quand le lendemain, Ahmed se présenta, il lui remit un sachet d’herbe :
« C’est du haschich ?
– Pour du haschich, vous n’avez pas besoin de moi. C’est un mélange de son cru. »
Ahmed crut comprendre qu’il s’agissait de la Qandisha et soupçonna le vieux guérisseur d’avoir des accointances avec elle. Il ne sut que penser, il choisit de se taire :
« Comment l’utiliser ?
– Il doit fumer une cigarette par jour. »
Quand il demanda le coût du sachet, le guérisseur répondit :
« Essaouira était un coquillage, ce n’est plus qu’une scène tournante de ménestrels du mauvais goût, on ne voit plus ni papillons ni hirondelles. J’attendrai que le malheureux se remette à écrire pour percevoir ses poèmes en guise d’honoraires. »
Les compagnons attendirent qu’Adal vienne quêter du haschich pour lui proposer une première cigarette roulée avec l’herbe du guérisseur. Ils étaient dans l’atelier de Ziad installé dans une maison de deux étages. Dans la cour, encombrée de rochers et de sculptures, il travaillait son grès ; à l’étage, il recevait ses amis pour des concerts intimes. Ils s’installèrent dans une petite salle entourée de divans qui encadraient une table basse sur laquelle trônait un plateau avec une théière et des verres. Un braséro en terre cuite dégageait des relents d’encens. Les trois compagnons accordèrent leurs instruments, vidèrent un premier verre de thé et allumèrent leur cigarette ou leur pipe. Ils prirent soin d’avertir Adal :
« Ce n’est pas l’herbe habituelle, c’est une nouvelle variété. »
Adal bouda la derbouka qu’on lui tendit. Il n’était pas venu pour la musique. Les compagnons ne cachaient pas leur anxiété. Ils ne savaient quels seraient les effets de la nouvelle herbe. Le guérisseur s’était dérobé à toutes les questions :
« Je ne connais pas mieux pour le désengager de lui-même. »
Tandis qu’ils devenaient euphoriques et communiquaient leur excitation à leurs instruments, Adal donnait l’impression de se retirer. Ses traits transirent, ses regards s’hébétèrent, ses gestes s’embrouillèrent et les compagnons craignirent, derrière leurs propres brumes, qu’il ne succombe à une nouvelle crise. Bientôt il s’absenta du manège autour de lui, se recroquevilla dans un coin et sombra dans le sommeil.
Le lendemain, Adal quitta très tôt l’atelier. Il ne cherchait plus à savoir où il se réveillait, par quel jour et pour quel jour. Les rues étaient encore vides, livrées aux chats. Il ne croisait que de rares mendiants. Dans les jours qui suivirent, les compagnons se relayèrent pour l’attirer dans leurs ateliers et lui proposer une nouvelle cigarette. Une semaine plus tard, il n’agressait plus les étrangers ni n’invectivait les passantes. Il passait des heures sur les rochers les plus vertigineux à suivre le ballet des vagues, il nourrissait les chats, il soignait les goélands blessés. Un jour enfin, il se rendit très tôt à la plage, ôta ses vêtements, entra dans l’océan et nagea avec une rare virulence. Il se lançait à la reconquête de lui-même ne savait quoi. Il s’échoua sur la grève de l’île qui s’étendait au large sous l’ovation des oiseaux. C’était la première fois qu’il accomplissait la traversée à la nage sans bouée et sans planche. Quand il se remit de ses émotions, il héla un pêcheur qui le déposa à l’entrée du port. Il passa une journée calme à suivre le manège de la ville.
Depuis ce jour, il gagnait quotidiennement l’île à la nage et attendait qu’un pêcheur le ramène sur la presqu’île. Il écrivait peut-être, mais les textes de cette époque ne nous sont pas parvenus et l’on ne sait pas grand-chose des changements qu’il traversait. Ses compagnons se demandaient s’il se remettait de son malaise ou sombrait dans la dépression. Ils se résolurent, par amitié, à lui dévoiler le secret des cigarettes et lui arrangèrent une rencontre avec le guérisseur. Il consentit à le voir. Si Mohand était si ému de le recevoir qu’il bredouilla un texte de lui :
« Au matin, les vagues livrent leur haleine, humectent la page, délient l’écriture. Au soir, la page grise tourne au linceul du jour. La mer s'imbibe de son souvenir avant d'en prendre un deuil bleu-noir. Les vagues, elles au moins, savent se retirer sans laisser leurs ruminations littéraires sur la grève. Elles serinent la sereine litanie du néant accordé à l'éternité. »
Adal en avait des larmes aux yeux, il ne soupçonnait pas que les Anciens connaissaient ses textes. L’intérieur était austère et lumineux, il embaumait la menthe et l’absinthe. Ce n’en était pas moins l’exil, sur les murs et sur les traits du vieil homme qui conservaient les lignes des portes et des sqalas. Quand il s’intéressa à la composition de la cigarette, Si Mohand se montra réservé :
« Ce n’est qu’un mélange d’herbes et d’algues séchées dont on servait une décoction aux jeunes mères qui donnaient naissance à leur premier enfant pour leur permettre de se détacher d’une partie de leur être et se reconnaître en le nouveau-né. Les Anciens la prescrivaient aussi contre les possessions inconnues. »
Le secret s’était transmis de génération en génération, de maître à disciple. Si Mohand ne la léguerait qu’à un disciple digne de le recevoir. Adal avait rempli la première condition, il en avait consommé et en avait tiré vertu, il devait encore accomplir le parcours initiatique pour se charger de la baraka du Maroc. Ils discutèrent de choses et d’autres. De la migration intérieure qui vidait les campagnes et bondait les villes et de la migration extérieure qui poussait les plus jeunes et les plus talentueux hors du Maroc en quête d’un emploi. Du retour des colons dans les villes impériales et les villes portuaires. Des incidences du tourisme sur les mœurs, les traditions et le patrimoine. Des menaces de l’islamisme radical sur le soufisme maraboutique. Des dangers qui pesaient sur la coexistence arabo-berbère au Maroc. Ils discutèrent aussi de la Qandisha :
« Selon les Gnawas, précisa Si Mohand, ce serait la dame des génies. Au Zerhoun, une légende circule selon laquelle Sidi Ahmed Dghoughi chercha une femme pour son maître Sidi Ali Ben Hamdouch. Celui-ci ne voulait que de la fille du roi du Soudan pour qu’elle l’assiste dans son combat contre les esprits maléfiques. Après bien des péripéties, Sidi Ahmed ramena Aïcha Qandisha qu’il avait réussi à enlever. Là, il trouva que son maître était mort. Il s’assena un coup de hache et se mit à sillonner le Maroc ensanglanté en hurlant sa douleur. Aïcha serait passée de l’autre côté du miroir, de l’autre côté du monde des vivants. Son esprit hanterait toujours le Zerhoun, émettant de bonnes ondes. En définitive, Sidi Ahmed Dghoughi, connu comme le fondateur des Hamadcha, du nom de son maître, se serait installé dans le village de Beni Ouarad qui abrite son tombeau à ce jour. On raconte encore que du temps où les Portugais avaient des comptoirs sur la côte, Lala Aïcha sévissait contre eux dans la région de Mazagan. Elle passait alors pour Amazigh. Selon une autre légende, remontant au XVIIe siècle, elle ne serait ni soudanaise ni amazigh mais portugaise. Amoureuse d’un notable de Safi, elle passait ses nuits à tenter de le séduire. Au cours de ses tentatives, elle croisait toutes sortes d’hommes qui tombaient amoureux d’elle. Finalement, elle se convertit et épousa l’homme qu’elle aimait. Dans le Rif, son seul nom passait pour donner des troubles à l’ennemi espagnol. Capturée par eux, elle séduisit un comte espagnol et devint la comtesse Aïcha Qandisha. Ce serait également l’épouse de Hamou Qiyou, mieux connu sous le nom de Sidi Hamou, qui serait le djinn des abattoirs, voire le maître des sebtiyyin. »
Adal demanda à Si Mohand ce que lui-même pensait de tout cela. Celui-ci se recueillit longuement avant de chuchoter :
« Pour certains, c’est la mère du Maroc, la troisième et dernière épouse du Prophète, la mère des croyants ; pour d’autres, l’anti-mère, sans responsabilité maternelle, libre et redoutable. Elle est tour à tour célébrée et décriée. Elle est belle, elle est laide ; elle est envoûtante, elle est repoussante. Pour les gens des côtes, c’est une sirène ; pour ceux de l’intérieur, elle rode dans les parages des sources et des ruisseaux. On est protégé par la mère, poursuivi par l’anti-mère. »
Adal ne savait que penser des considérations de Si Mohand. Elles lui semblaient mystérieuses, elles n’auraient pas retenu son intérêt s’il ne souvenait de l’étrange possession qui s’était emparée de lui. Le vieil homme devinait ses pensées :
« Je sais, tu ne peux croire à cette histoire, pourtant Aïcha Qandisha est l’un des deux personnages qui hantent la mémoire populaire marocaine.
– Le deuxième étant ? demanda Adal curieux. »
Si Mohand évoqua Mejdoub, personnage extatique, atteint par la Jedba, ravissement sanctionnant l’« attraction » pour et par Allah. Il ne savait dire s’il était le protagoniste de la Qandisha dans la Grande Intrigue du Maroc. Les Mejdoubs se reconnaissaient en Sidi Abd-er-Rahmane El-Mej-doub, né au mois de ramadan 909 de l’hégire (1504), peut-être au village de Tit près d’Azemmour, peut-être à Meknès où son père s’était établi. Il emménagea à Oulad Bouziri où il créa sa zaouïa et où il mourut en 1569. Plus tard, sa dépouille fut transportée à Meknès où se trouve son mausolée. Il reçut son enseignement soufi du grand mystique Omar Ben Khatab du Zerhoun qui lui donna le titre de Mejdoub tant il se montrait « illuminé », « éclairé », « aimanté », « enthousiaste », s’exposant volontairement, en soufi malamati, « à la suspicion et au blâme pour combattre l’orgueil ». Sidi Abd-er-Rahmane Mejdoub aurait laissé un fils à Bouziri, dit Sidi Mohamed Sbaâ et une importante confrérie dont les membres, appelés Oulad El-Mejdoub, résidaient principalement chez les Masmouda du Gharb et au Mont Sarsar.
Ce n’étaient peut-être que des mythes, ce n’en étaient pas moins ceux du Maroc. Ils s’incrustaient dans l’islam, couraient les villes, les bourgs et les villages. Ils habitaient les esprits, ils s’insinuaient dans les hantises, ils tramaient le soufisme maraboutique. Adal sentait le besoin de pister l’une, de se lancer sur les traces de l’autre. Il connaissait les risques, il savait qu’il risquait de tomber de nouveau sous les charmes de la Qandisha, il n’en sentait pas moins comme une impérieuse inspiration à tenter de décomposer ces mythes et de les recomposer. Parce qu’ils concentraient en eux la légende des légendes, la plus courante et la mieux enracinée. Il devait accomplir son grand pèlerinage du Maroc en quête de sa poésie et de sa propre âme. Essaouira avait perdu ses charmes avec son désenclavement. Ce n’était plus la cité casanière de ses berceuses, elle se proposait sans distinction aux touristes qui la dévoilaient sans gêne. Elle ne lui inspirait plus grand-chose. Il devait courir les cavernes et les sanctuaires, les veillées et les moussems, les estuaires et les déserts. Du Djbel ʿAlam où reposait ʿAbd al-Salām ibn Mashīsh au Djebel Zagora et sa Zaouia Naciria en passant par la Vallée des Roses près de Ouarzazate. Il avait les sons du bendir et de l’imzad à l’oreille, le goût des cerises et des mûres à la bouche. Dans le grand chamboulement qu’il connaissait, le Maroc avait troqué sa poésie contre une publicité touristique. On devait la lui restituer. Sans cela elle se perdrait dans sa croissance et sa décroissance, sa restauration et son dépérissement. Il ne savait s’il serait à la hauteur, il devait s’acquitter de cette mission poétique. Sinon ce serait le régime de la prébende et de la veulerie. Son pèlerinage leur permettrait de recouvrer l’intimité avec les décors, les mœurs, les récits pour mieux les traiter et contribuer sa part au Grand Poème qui s’était enrayé sur de lassantes recherches historiques qui embaumaient davantage le passé qu’elles n’ouvraient de nouvelles éclaircies dans un ciel plus plombé que clément. Les goélands avaient chassé les hirondelles, les tours les cigognes. Mais on signalait la reproduction de moineaux dorés qui annonçaient peut-être un nouvel éclat et un nouveau gazouillis. Le moment était venu de conclure un nouveau pacte poétique entre les tributs avant que celles-ci ne se délitent dans le brassage de la modernité et de la dissidence dont il s’accompagnerait.
Adal se sépara de ses compagnons en ces termes :
« Par ces temps de détresse et de misère, de pain rassis et de miel rance, de dattes fripées et de thé livide, je ne vais pas me lamenter et continuer de pleurnicher, je vais plutôt larguer les amarres, gagner le large et jeter mes filets, les champs sont à ceux qui les labourent, les arbres à ceux qui les gaulent, l’océan à ceux qui l’écument. »
Le jour où il entama le pèlerinage qui devait le conduire aux quatre coins du Maroc, à la rencontre de ses personnages, de leurs litanies, de leurs démêlés avec la Qandisha et des enseignements qui instruisaient leur vie et leur habitation du Maroc, il veilla à se séparer de Si Mohand qui versa de l’eau sur ses pas pour s’assurer qu’il reviendrait un jour « en Mejdoub et non en Bouderbala »…
Photo : Michel Vu

