CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE MEMOIRE EN ARAR

1 Dec 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE MEMOIRE EN ARAR
Posted by Author Ami Bouganim

Encore enfant, son père lui raconta l’histoire de l’arar et de ses pionniers. Le premier, Cheikh Brik, s’était initié à la marqueterie auprès de Jilali El Alj, un artisan renommé au palais de Fès. Il travailla l'acajou, l'ébène, le citronnier. De retour à Mogador, il fut parmi les premiers à exercer ses talents sur le thuya. De son côté, Omar el Aj s'éprit tant de la marqueterie syrienne qu’il enrichit la gamme des arabesques qu’elle gravait sur le cèdre. Pendant très longtemps, les artisans de la ville rivalisèrent de talent et d’ingéniosité pour réaliser la plus belle table du Chayla dont les pieds sont calqués sur les arcades de la porte qui trône sur la place de ce nom. Son père, artisan-arariste, tenait son art de son propre père qui le tenait de son père dont la légende familiale racontait qu’il était originaire de Fès où il avait suivi les cours de la prestigieuse Quaraouiyine. Ses ancêtres s’étaient mis à l’arar pour son moucheté, son élégance, son odeur, volontiers balsamique, sa solide plasticité et sa teinte qui se mariait avec les rochers et les grès qui encadrent les portes et les lucarnes.

Contrairement à ses collègues, son père le maâlem n'était pas tant inquiet de la concurrence déloyale que leur livraient les petits ateliers industriels qui employaient de très jeunes enfants à la chaîne que de l'état des forêts de thuya dans la région. Bientôt ce serait fini des berceaux taillés dans la loupe qui passaient d'une génération à l'autre, des tables et des commodes à tiroirs secrets. Il n'avait rien contre les touristes auxquels on vendait des babioles, il ne tenait pas à ce que ses propres pièces, incrustées avec patience, minutie et tendresse, aillent à des acheteurs dénués de toute prédisposition liturgique pour le bois. Il ne comprenait pas plus ce que ferait une table ou une commode produits à Mogador dans un salon parisien ou berlinois que ce que ferait un meuble vieille époque dans son propre salon. Ses meubles et ses articles devaient partager la vie de ceux qui les entouraient et c'était pour cela qu'il se montrait sourcilleux sur les mobiles de ses clients et qu’il avait longtemps rechigné à vendre quoi que ce soit à des musées : « Ce sont les cimetières de l'art où les visiteurs se doublent de pèlerins. » Il savait qu'il était totalement dépassé par ce qui se passait autour de lui, mais ce n'était pas à son âge qu'on changeait. Sa principale œuvre, celle dont il était le plus fier, était une table-échiquier dont les pièces et les tiroirs étaient également en thuya. C’étaient ces vers d’Omar Khayyâm qui la lui avaient inspirée :

« Tout n'est qu'un Echiquier de nuit et de jour

Où le destin joue avec les hommes pour pièces

Cà et là, il les fait bouger et les écrase et les égorge

Et, un par un, les remet dans la boîte »

Dans sa jeunesse, l’après-midi après les classes, Adal retrouvait le maâlem dans l’une des anciennes soutes de la batterie de la scala qui lui servait d’atelier. Il commença par lui enseigner le bois : « Le bois », dit-il, « se dilate, bouge… vit, il a une âme et des veines. On ne travaille pas le thuya comme on travaille le noyer. Je vais te révéler l’âme de chaque bois. » Puis le maâlem se mit à chanter les vertus du thuya, plus luisant et précieux, dont l’âme était immunisée contre les termites. Il prenait le ton d’un prophète pour annoncer : « Le thuya est le revêtement d’Essaouira, il la protège contre l’humidité et donne leur lustre à ses intérieurs, sitôt qu’il viendra à manquer et que l’artisanat du thuya disparaîtra, Essaouira se désagrégera. » Adal passa ainsi des années à prospecter les vertus de l’arar. Le choix des madriers, la préparation des planches, leur assemblage en plateau. Il le rabotait délicatement pour éviter qu’il n’éclate. Il apprit à le polir pour en révéler le vinage. Quand il termina de maîtriser le maniement des outils, il s’attela à sa première réalisation. Ce ne pouvait être, dans la tradition des grands maîtres, qu’une table. Il dessina au burin et au couteau des motifs géométriques inspirés des symboles d’Essaouira. Des rosaces, des dentelures, des crénelures, savamment et harmonieusement agencées les unes aux autres. Il les incrusta de nacre extrait des ormeaux de même que de ronces de citronnier et d’oranger. Le maâlem dirigeait délicatement ses gestes sans prononcer un mot. Adal avait l’impression de s’inscrire dans une vénérable tradition et il accordait sa propre respiration à celle, haletante, de son père. Lui aussi conçut les pieds de ses tables sur les modèles des portes de la ville. La porte des Lions, celle  de la Marine, celle  de l’Horloge, celle de Marrakech, celle de la Mer, celle enfin de la Prairie. Quand il termina le lustrage de sa dernière table, le maâlem mourut. Dans le cortège, on disait qu’il était mort de sciure et de poussière de bois et Adal en ressentit du remords. Il s’attarda longuement sur sa tombe, pleurant à chaudes larmes. Il se promit de perpétuer son souvenir et son œuvre. C’était sa première mort.

Adal se mit à créer ses propres œuvres. Ses commodes, ses coffres… ses couvre-livres. Un jour, on lui proposa une telle loupe de thuya, parcourue de nervures qui dessinaient la calligraphie d’un sésame inconnu, qu’il décida qu’elle accueillerait l’œuvre des œuvres, la plus importante. La densité de la loupe, excroissance au niveau du collet de l’arbre, est plus élevée que celle du tronc ou des branches. La pièce qu’on lui proposa était si monumentale et intéressante qu’il la laissa à l’extérieur de l’atelier, le temps de le vider des œuvres qui s’étaient accumulées et de lui ménager la place qu’elle méritait… le temps aussi qu’il se libère pour entamer le grand-œuvre de sa vie. Mais sans cesse lui parvenaient de nouvelles commandes, que passaient les musées marocains et étrangers, les ministères et toutes sortes d’institutions qui souhaitaient s’honorer de l’une de ses pièces dans leur mobilier d’apparat. Les années passaient et il n’ouvrait ni ne fermait son atelier sans considérer la loupe, se demander ce qu’il en ferait et se promettre de ne plus recevoir de nouvelles commandes pour s’acquitter de ce qu’il considérait comme son testament à la ville.

Au bout de trois décennies, il se réveilla avec la vision que Mogador était, malgré ses rochers, ses murailles et ses grès, une ville en arar. Elle en avait la couleur, variant au gré du jour, tour à tour lumineux et grisâtre, la même solidité derrière une impression de friabilité. Il décida que la loupe accueillerait un monument qui symboliserait Mogador. De ce jour, il chercha ce que ce pouvait être. Ce ne serait pas une maquette de la ville – on n’avait cessé d’en produire – ce serait sa mémoire. Il la lui restituerait avant qu’elle ne la perde totalement. Il courut les sites des musées sur internet à la recherche des œuvres consacrées à ce thème. Si les monuments de commémoration étaient nombreux et prenaient une multitude d’allures selon les âges, les civilisations, les thèmes de commémoration, les œuvres consacrées à la Mémoire étaient rares. Pendant des mois, il n’avait plus la tête à ses autres travaux, il cherchait avec une intensité démoniaque. Il n’arrêtait pas de s’interroger sur la nature de la mémoire. Qu’était-elle chez l’homme au-delà de l’ensemble de ses souvenirs ? Que serait la mémoire d’une ville comme Mogador ? C’était plus que l’ensemble de ses monuments de commémoration, que ses vestiges archéologiques, que ses monuments historiques, que ses lieux de culte. Il voulait tout cela et plus que cela dans une seule et même œuvre. Elle restituerait la caresse du vent, son revirement et son mugissement. Le claquement des volets protestant contre la muraille. Les assauts répétés des vagues contre les rochers. L’accalmie entre deux obsèques, deux marées, deux averses. Les embruns dans les yeux des passantes voilées par le soir. Le ballet des goélands qui mendient plus qu’ils ne rient ou pleurent. Les chuchotis des araucarias et les larmes des palmiers. Le goût de la poudre de pois-chiches sucrée, des graines de sésame relevées d’anis, des beignets croustillants, de la sardine grillée… de la lavande. Les toiles d’araignées sur les murs, les boules de naphtaline dans les tiroirs. Les vociférations des hommes possédés par la Qendisha. L’appel du muezzin répercuté aux quatre coins de l’univers. Les litanies aux portes de la ville déclinant la mendicité. L’assourdissant exorcisme des gnaouas qui s’exténue en musique de réconciliation avec les démons. Les gribouillis mêlés des démences ; les odeurs douçâtres du benjoin, du cumin et de la cannelle ; les relents des charognes de bêtes dans les caniveaux. Les ombres des consuls coloniaux qui continuaient d’intervenir dans les légendes de la ville. La persistance des échos liturgiques des juifs et des chrétiens. La traînée des pétales et le sillage des drogues de ces créatures psychédéliques qu’avaient été les hippies. Le chamboulement des festivals qui débordent les uns sur les autres en une sarabande qui désoriente plus qu’elle ne divertit malgré le flux des touristes qu’elle draine. La mémoire de Mogador était d’autant plus échevelée que c’était depuis le début du XXe siècle une ville tournante pour les vagues des migrants de l’intérieur qui apportaient avec eux leurs mœurs, leurs arts, ses rites et laissaient leurs souvenirs, leurs commémorations et leurs… absences. C’était tout cela qu’il devait rendre dans son œuvre.

Adal interrogeait les gens : « Quel serait le meilleur symbole de la ville ? » Certains répondaient le goéland, d’autres la rose des vents ; les uns proposaient la Bénédiction de Mohamed, d’autres l’appel du muezzin. Il ne se décidait pas. Un berceau conçu pour exprimer la nostalgie du berceau davantage que pour servir de lit à un nourrisson. Une horloge pour conserver la patience qui caractérisait l’intensité du temps vécu sur un mode artisanal avant qu’il ne soit scandé par les gestes digitaux qui relaient désormais les gestes artisanaux. Un guembri dont les cordes taillées dans les nerfs de bêtes rendraient les notes et les accents de douleur, de nostalgie et de sérénité de la ville. Ce serait à la fois une boussole, une girouette, un gouvernail, un astrolabe, un sextant. La sollicitation de la loupe se faisait de plus en plus pressante. Elle gardait les traces des ans et les caresses de ses regards désolés.

Quand Adal s’avisa de prendre sa retraite, il plaça les plus précieuses de ses œuvres, dont il refusait de se séparer, dans les meilleurs musées du royaume, rétrocéda tout le reste aux galeries et céda son atelier à un marchand de souvenirs qui envisageait de l’aménager en espace moderne proposant des soieries, des lainages, des cotonnades, des bijoux et des produits berbères. Il se contenta de mettre la loupe, telle que les ans et ses regards l’avaient vernie, sous verre et d’installer la grande cloche au rez-de-chaussée de sa bâtisse. Telle qu’elle se présentait, c’était encore la plus éloquente Mémoire de Mogador. Son père était mort d’un œdème dans des poumons gorgés de sciure de bois, il aurait peut-être une mort plus sereine. C’était le dernier arariste de sa lignée. Ses fils aussi avaient migré vers d’autres villes, d’autres contrées, d’autres métiers. L’un était médecin, l’autre physicien, le troisième programmateur digital…

Photos : Hassan Broumi.