CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE REHABILITATION MUSICALE

13 Nov 2019 CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE REHABILITATION MUSICALE
Posted by Author Ami Bouganim

La nostalgie embellit le passé, réhabilite ses personnages, leur donne de l’envergure. Les chroniqueurs sont des résurrecteurs, les chercheurs aussi. Ameskane piste les paroliers et les musiciens juifs qui célébraient et chantaient le Maroc. Il s’est pris d’intérêt pour Iyyoush et m’a demandé si je connaissais le personnage. Je n’ai d’abord pas su de qui il parlait. Mais quand il m’a envoyé la notice biographique, établie avec l’aide de Chetrit, qu’il avait rédigée, je me suis mis à le ressusciter à mon tour. J’ai commencé par Casablanca qu’il avait gagnée venant de Mogador via Rabat. C’était un homme de taille moyenne, le visage osseux, couvert de ces lunettes à grosses lentilles qui diluaient les pupilles dans un regard épars et ébahi. Il accompagnait au oud Zohra El Fassia, la grande diva de la chanson judéo-arabe, de plus en concurrencée par les nouveaux orchestres qui rock and rollisé les salles, faisaient twister les jeunes et se permettaient un ou deux airs populaires pour rassurer les grands-parents présents sur place. La shikha répétait d’autant plus intensément qu’on boudait ses prestations. C’était dans la cour de la villa qu’elle habitait, dans la rue de l’Eure reliant la rue de l’Allier, la rue de l’Oise et la rue de la Nièvre et se déversant dans le boulevard Gouraud. Nous habitions alors au-dessus de la villa et nous nous pressions à la fenêtre pour suivre la débâcle musicale d’une génération qui persistait à andalouser plutôt qu’à singer. Dans cette même rue, qui se cherchait un nom arabe pour réhabiliter sa musique, vivait Raymonde qui n’était pas encore Raymonde. C’était dans les premières années 60 du siècle qui a tant déchanté qu’il n’a plus su dans quel style chanter.

Dans sa notice, Ameskane donne les traits biographiques de Nissim Benmoyal, fiche d’état civil à l’appui. Il est né à Mogador en 1902 dans une rue dont je ne saurais vous dire si elle était bénite ou maudite. Ce n’était rien moins – ironie coloniale – que la rue du Cimetière juif qui devait être longue pour avoir des numéros et réserver le 42 à Benmoyal. La fiche le donne « sans profession », comme s’il était alors un juif à Mogador qui n’avait pas de profession. On était mendiant sinon bedeau, chantre sinon rabbin, charcuteur sinon circonciseur, rebouteux sinon marabout, coursier sinon crieur, courtier sinon consul. Les juifs avaient tous plusieurs métiers, c’étaient seulement les agents municipaux qui n’avaient pas de patience pour les démêler. Alors ils marquaient « sans profession » et les logeaient à la « rue du Cimetière juif ». Se seraient-ils intéressés de plus près à eux, ils auraient découvert qu’ils avaient tous un surnom et qu’ils étaient mieux connus par lui que par leur nom. Benmoyal était connu comme Iyyoush. Pourquoi Iyyoush ? Allah i arf.

Iyyoush avait bel et bien une profession, il était artiste, comme tous les Souiris qui, aujourd’hui comme alors, n’ont pas de métier (ce n’est pas contradictoire ! et le serait-ce que ce serait… mogadoresque !). Il priait, il écrivait, il priait, il siestait, il priait, il grattait du oud. Ce n’était pas de tout repos, mais le shabbat il se reposait : il chantait, il priait, il accomplissait sa tournée hebdomadaire de l’océan, il se bourrait de shkhina pour la semaine, il chantait, il priait, il chantait de nouveau. La veille il s’était acquitté du plus sacré et délicieux de ses devoirs religieux. Sinon il était « sacochier de paroles » qu’il vendait à la qsida. Dans la sacoche dont il ne se séparait que le shabbat, il avait une précieuse collection de qsidat et lui-même, parce que c’était un collectionneur invétéré, ne savait lesquelles étaient de son cru, lesquelles étaient remaniées par lui et lesquelles étaient de son maître, le vénérable David Iflah coéditeur avec l’inestimable David Elkaïm et l’auguste Shlomo Afriat du « Shir Yedidot » qui berce à ce jour les aubes hivernales des juifs du Maroc. Il n’était ni plagiaire ni auteur, il était, dans la meilleure des traditions berbères, aède (aussi !). Quand on lui demandait des paroles, il mettait sa vanité entre parenthèses, plongeait sans sa sacoche et proposait celles des autres qu’il mettait au goût du musicien. Dans une contrée où les traditions orales sont plus impérieuses que les écrites, un parolier (un métier de plus ? le même ?) était un enregistreur de paroles. Seuls les intellectuels, de France et de ses ex-colonies, prétendaient distinguer entre le pastiche, le plagiat et la citation et se posaient en essayistes pour perdre leurs lecteurs et distraire leurs non-lecteurs.

En 1950, Iyyoush quitta Mogador avec ses enfants et sa sacoche pour des cités en quête de paroles. En 1956, il se donne enfin une profession digne des Français : « Auteur mélodiste ». Il propose ses paroles aux meilleurs chanteurs, qu’ils soient musulmans ou juifs. On lui attribue des textes, on lui conteste d’autres. Il compose même un éloge de Mohammed, Messager d’Allah, qui, interprété par Ahmed Pirou, grand maître du gharnati, investit les ondes dans les années 60, avant la visite du président égyptien Gamal abd el Nasser et la mise à l’écart partielle des auteurs mélodistes juifs qui irritaient les oreilles du Caire. En 1967, il retrouve ses coreligionnaires souiris dans une banlieue méridionale de Netanya où l’on se branchait aux petits quarts d’heure radiophoniques en judéo-marocain pour ne pas être pris dans les ondes russo-polonaises qui pleuraient même quand elles chantaient. Les interludes musicaux revenaient à Samy el Maghribi dans « Amrei mnsak ya mama » et l’on ne savait de quelle mère il se languissait ou à Jo Amar, le seul qui avait réussi sa reconversion et célébrait Barcelone en guise de diversion. Sinon il n’était question ni de Zohra el Fassia qui achevait de se décrépir à Ashkelon ni de David Bouzaglou el Bidaoui qui piyyoutisait dans les faubourgs de la Méditerranée. Les plus jeunes n’avaient d’autre choix que de se surexiler aux Amériques pour vivre de leurs services religieux. La musique andalouse n’avait pas encore la côte, elle peinait à percer la surdité orientale d’un tympan russo-polonais. Raymonde se préparait à être Raymonde.

Contrairement aux immigrants des années 50, ceux des dernières années 60 se montraient plutôt conciliants. Le quartier d’Ezorim, dans le sud de Natanya, était ce qu’à Casablanca on appelait un « habitat » si ce n’est qu’il était plus soviétique, se protégeant contre de nostalgiques neiges, que corbuséen, s’ouvrant au soleil et au vent. Des cubes de trois étages sur piliers entourés de pelouses teigneuses et d’arbres éméchés qui ne donnaient pas d’ombre. Les synagogues aménagées dans des cabanes de bois, de tôle et d’amiante étaient trop partagées pour s’entendre sur un rite : on évitait de chanter pour ne pas susciter de nouvelles controverses liturgiques. D’un côté, elles donnaient sur le dispensaire où l’on devait s’armer de patience pour ne pas mourir d’impatience ; de l’autre, sur le centre commercial dont les boutiques formaient un angle. L’une vendait des miches de pain commun, du lait en sachet plastique et de la margarine en guise de beurre, l’autre les puces des exils. La plus intéressante était aménagée en parlement où l’on débattait du cours sublime de l’univers et du cours scabreux de l’histoire, à moins que ne se désintéressant de l’un et de l’autre, on ne simulât de battre des cartes qui ne présentaient d’autre mérite que de s’être conservées du Maroc. Fils-du-Serpent, boutiquier dans la rue des Epices, débattait de la section hebdomadaire de la Loi avec Sebbag le Pharmacien, le commis de Paoletti qui avait sa pharmacie sur la place du Caoutchouc face à la synagogue Coriat, et Iyyoush le Luthier qui attendait des commandes de l’un ou l’autre des musiciens qui se souvenaient encore de lui. C’étaient de mémorables retraités, ils prenaient leur retraite d’un exil bimillénaire et ils en étaient comblés même s’ils n’avaient pas de pension. C’était à Dieu à la leur verser et Dieu, comme Dieu, continuait de réclamer ses prières en échange d’une retraite au paradis. Ils ne se plaignaient pas, ils étaient exaucés. 

 Au début des années 80, les premières mères mouraient et on ressortit « amrei mnsak ya mama ». La Mimouna s’imposait comme célébration maroco-israélienne contre le colonialisme polono-russe et l’on reprit le grivois « dor beha shibani ». Raymonde, qui commençait à percer, se souvint du sacochier de qsidat promu parolier à part entière. Cheikh Mouizo aussi, d’autres encore. Mais c’était un peu tard pour Iyyoush, il était à la retraite, il n’endiablerait plus les noces. Sa réhabilitation, il ne l’aura que quarante plus tard sous la plume d’Ameskane qui lui décerne le titre de « Maâlem Ayyoush Souiri » à l’occasion des Andalousies atlantiques 2019 et de l’interprétation de son Mohammed, Messager de Dieu, par la chanteuse Dalila Maksoub. C’était un artiste, un parolier, un luthiste, un mélodiste. La gloire lui serait venue de sa tolérance…