CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE VUE SUR JARDIN

4 Jun 2021 CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE VUE SUR JARDIN
Posted by Author Ami Bouganim

Michel Vu, alias Vu Cao Thoaï (« Eloquent en Petit Comité »), fils de Vu Cao Dam (« Paroles élevées ») est un artiste chaste. Il est soulevé par la beauté, désarmé par elle, et comme il est prude, il ne dévoile pas la nature de ses liaisons, ni avec les éphèbes devant lesquels il tombe en adoration ni avec les madones, à l’instar de « la madone de Taghazoute », mannequin à Londres, dont il traîne le souvenir dans les sanctuaires de sa mémoire. Ce serait la paternité sans ses démêlés, l’amitié sans sexualité, le culte sans contraintes et sans rites. C’est la chasteté d’Essaouira, avec ces silhouettes, graciles et sveltes, sorties des tableaux de Botticelli, qui l’aurait subjugué et lui aurait révélé sa chasteté dormante : « Ce que d’abord je remarquais à Essaouira, c’était cette impression de mystère […] au spectacle de ces femmes drapées, ombres lumineuses dans leur haïk blanc, créatures immatérielles et inépuisables sources de vie. » Sa découverte d’Essaouira participe de l’illumination sinon de la révélation. Il est séduit par les décors alanguis que désertaient les derniers Hippies et envoûté par la liturgie des couchers de soleil, le passage des cavaliers messagers du destin et la musique des gnawas du temps où ceux-ci avaient encore des vertus exorcistes. C’était dans les années 70 et pendant près d’un demi-siècle, Michel s’inscrit dans l’aurore qui colore Essaouira et se recueille dans l’incandescence du soir qui la décolore.

C’est à Sidi Kaouki que Michel a une première expérience maraboutique qui devait déterminer son choix de vie. Il se secoue des derniers vestiges des mondanités et se met au diapason des vibrations de la région. Ses marmonnements, ses salutations, ses silences. Il bâtit sa maison à Ghazoua, la meuble de thuya et couvre son sol de tapis défraichis pour qu’ils ne rivalisent pas avec les tableaux sur les murs. Dans le lit de je ne sais quel ruisseau qui grossit le ksob par les années pluvieuses, assez basse pour qu’elle se dérobe aux assauts du Chergui. Sans eau courante, sans électricité, auprès des arganiers. Sans grandes relations avec les voisins, à l’écoute des oiseaux, sur le bord d’un océan dont les plages seraient autant de caresses du continent. Il découvre les vertus médicinales de la huppe et celles exorcistes du caméléon. Il croise les personnages qui firent la légende de l’Essaouira alanguie de cette période, nous proposant un portrait de Georges Lapassade : « Il ne parlait pas, il criait. » C’était un hôte somme toute attachant qui avait trouvé dans les lieux une cour de récréation plutôt qu’une université ouverte et qui ne reculait devant rien pour arraisonner ses interlocuteurs et se les attacher. C’est dans ce contexte que Michel découvre et célèbre le large haïk d’Essaouira dont la reconstitution des lignes respectait l’interdiction coranique de figuration où il décèle une incitation à l’« abstraction avant l’heure ». Sa rencontre avec ce large vêtement, plutôt blanc, où se drapent les femmes d’Essaouira pour se dérober aux regards et se protéger contre les avances du vent, « transfigure » sa peinture qui accusera les traits mobiles qui bruissent chez Matisse, chez Chagall et dans l’œuvre de son propre père et participera « d’un art sacré sans dogmes ».

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Dans un texte qui s’intitule « Un vent chasse les esprits faibles », un dicton souiri, Michel (né 1941) retrace ses souvenirs et ses péripéties artistiques de Saint-Paul-de-Vence à Essaouira en passant par Deyà. Son père est vietnamien, sa mère bretonne. Le premier est de ces artistes vivant à Paris qui accueillent Ho Chi Minh venu en France négocier un accord qui éviterait la guerre. A Saint-Paul-de-Vence, il passe de la soie au panneau en bois pressé et de la gouache à l’huile, plus propices aux audaces. C’était un grand admirateur de Picasso, de Matisse et de Chagall qui « comme lui vivait toujours dans le monde qui l’avait vu naître ». Michel a une enfance et une adolescence heureuses dans ce village que hantait une bohême plus fantasque qu’extravagante. Elle se livrait à un manège dont nul ne cherchait à percer ou à briser les ressorts. On était pris dans le tournis d’un destin qu’on voulait extraordinaire. Michel croise les célébrités qui s’ébrouaient sur les lieux. Yves Montand, haut en couleurs, et Simone Signoret, tendre et cordiale. Picasso et Prévert, Bardot et Sagan. Les vedettes de ces années-là sollicitaient volontiers le sens de leurs sens et de leurs arts.

Déjà à Saint-Paul-de-Vence, Michel Vu est intrigué par des intérieurs plus étranges les uns que les autres. Une des voisines rêve de se donner une maison sur le sommet d’une colline dont les parois seraient en verre pour permettre au monde entier de suivre sa vie de jour et de nuit : « Je serai un exemple vivant qui édifiera les foules. » Elle envisage de se présenter aux élections locales pour cultiver la légende du village comme cité des arts et pousse la fantaisie jusqu’à porter ses doléances et ses propositions sur des rouleaux de papier hygiénique : « Je paierai de ma personne : avec un âne portant des paniers remplis de fruits, pieds nus, en robe de Dior, un petit singe sur l’épaule. » Une autre voisine se donne une maison-gruyère percée de trous d’un mètre de diamètre, avec des chambres de l’amour où elle reçoit, allongée sur un lit à baldaquin, les artisans pour parapher l’honneur qu’elle leur faisait de la servir gratuitement. Elle était du genre à s’exhiber avec un nain accoutré en académicien et ne souhaitait rien moins que finir ses jours dans un souk. Plus tard, Michel découvrira la propriété pharaonique qu’un expatrié construisait à Marrakech et il retournera sagement aux instructions de Hassan Fatih croisé un moment dans ses pérégrinations. Le grand architecte égyptien trouvait des ressemblances entre les pyramides des Egyptiens et celles des Mayas et était l’auteur d’un livre, devenu un classique depuis : « Construire avec le peuple ».

Dans les années 70, Michel est de plus en plus désemparé par les tournures que prenait l’art s’inscrivant sous le signe du « bad painting ». Son marché se présentait comme « un vaste poker-menteur » où c’était le prix qui déterminait la qualité de l’œuvre, sans considération pour le talent de l’artiste. L’art abstrait vendait à l’acheteur le leurre d’en être l’interprète sinon le créateur. Michel se désole de la disparition de l’excentricité, de l’extravagance, et déplore « l’édulcoration de toute chose ». Les voix atones, les univers étriqués, les silences pesants. La substitution du virtuel au réel, l’insipidité générale, la désincarnation de l’humain achèvent de l’exaspérer. Son texte se présente, en certains passages, comme un manifeste contre les ravages technologiques et les régressions qu’ils provoquent dans la production artistique. Il dénonce la réduction des questions esthétiques à des considérations sur les techniques de création qui ne contribueraient qu’à exclure le bonheur que l’on peut trouver aux œuvres. Le commerce s’allie aux techniques nouvelles pour éculer l’art. Surtout dans le dernier quart du XXe siècle, à Essaouira autant qu’à New York et à Bâle, dans les musiques autant que dans les arts plastiques. Les machines ne sont aussi nuisibles que parce qu’elles sont dénuées d’imagination et qu’elles ne rivaliseront jamais avec les réalisations de l’esprit humain. Plutôt que de le libérer, le progrès aliène l’homme de la nature ; plutôt que de le servir, il l’asservit.

Michel se désole par ailleurs des dégâts du tourisme qui détruit la magie des lieux et les prive de leur âme. Il l’exclut du Royaume qu’il a trouvé à Essaouira et dans ses proches environs. Ses démêlés avec les autorités locales sont illustrés par un incident avec le gouverneur. Il a peint un portrait du roi, il souhaite le lui faire parvenir. Le gouverneur se dérobe. On ne sait si ce dernier souhaite le garder pour lui ou si cela déroge au protocole. Les gendarmes s’en mêlent, menacent le peintre d’expulsion. Il doit faire intervenir des gens du palais. Il vit des heures plus cocasses que menaçantes. Tout à son enthousiasme souiri, il n’avait pas remarqué que le Maroc est la patrie du temtil et que sa réclusion volontaire faisait de lui un personnage de la siba qui ne se perpétuerait qu’en ces expatriés qui ont succombé à la magie, à la rumeur et au silence du Maroc et que le chahut touristique serait en train de sortir de leurs gonds. Michel se rabat sur sa mystique asiatique, à la croisée du taoïsme, du bouddhisme et de l’hindouisme : « Nous portons en nous une part du divin qui peut s’épanouir ou disparaître selon notre manière de vivre. » Porté au spiritisme et à la spiritualité depuis toujours, il émaille le texte de sa vie de citations du Tao Te King dont il pratiquerait l’enseignement, d’une voie à l’autre et d’une clairière à l’autre, se délestant de tout ce qui encombrerait sa distinction esthétique, se perdant parmi les arganiers.

Michel a quitté la scène mondaine maintenant depuis des lustres, il a cumulé une œuvre considérable, s’imposant comme le peintre des drapés d’Essaouira et de ses transes. Il recherche « dans la vibration d’une matière granuleuse la voie de ma réalisation par la peinture ». Ce ne serait pas tant une peinture de bris, comme dans le cubisme, ou des silhouettes célestes, comme chez Chagall, que du roulis et du tournis. Ces dernières années, Michel Vu aménage un jardin autour de sa propriété. Ce serait un jardin-musée, dans l’esprit de Fatih, qui serait ouvert au public, invité à se draper de ses drapés. Il écrit aussi, il écrit par ailleurs : « Ce que je sais c’est que mon histoire, c’est tout ce que je possède, en vérité, et ainsi en va-t-il de chacun d’entre nous. »

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Michel connaît le bonheur de vivre à Essaouira. Quand il s’arrache à l’aménagement de son jardin, il gagne la ville où il se procure ses « trésors ». Cette semaine aussi, il s’est risqué du côté des souks. Malheureusement, je n’ai pu l’accompagner et c’est avec un réel bonheur que je le reçois dans cette chronique pour m’excuser de ne pas avoir été à ses côtés :

« Les trésors.

Chaque dimanche matin depuis plus de trente ans, je parcours la « ferraille », le marché aux puces d’Essaouira.

Ce sont plutôt des puces de pauvre. Mais ces dernières années, elles ont connu une certaine extension.

J’y achète pratiquement tous les vêtements que je porte et les prix sont si bas qu’ils me procurent une sorte de délicieux vertige surréaliste. Sans oublier l’essentiel : ainsi, je ne participe pas à la dévastation de la planète.

Une accumulation de vieux meubles en thuya m’a chassé de plusieurs pièces de ma maison. Je ne sais pas trop quoi en faire, mais il m’est difficile d’imaginer de m’en séparer car c’est le butin de tant chasses au trésor. Et la chasse au trésor, j’adore ça.

Quand je suis arrivé à Essaouira, j’ai appris que le moyen le plus évident d’avoir de l’argent, c’était de trouver un trésor. Tout le monde était d’accord. Cette recherche était présente dans tous les esprits. Mille histoires merveilleuses de bonnes fortunes échauffaient les imaginations et revenaient constamment dans les conversations.

Maintenant c’est l’inverse ; ce n’est plus le rêve qui mène à l’argent, mais bien l’argent qui est devenu le maître du rêve et on n’a pas gagné au change, loin de là.

A la ferraille, je me retrouve au milieu du petit peuple et je m’y sens si bien ! Les gens me reconnaissent, me saluent, me sourient. Certains m’étreignent,  parfois même, quelques- uns me baisent l’épaule. Il y en a qui me disent d’un ton apitoyé : Michel, labass ? labass chouia ? Avec un ralenti qui s’éternise sur le « ou » de chouia, et qui en donne tout le sens. C’est clair qu’ils me voient déjà avec un pied dans la tombe, et le ton de leur voix se charge de commisération. Souvent je sens de la tendresse chez ces gens simples et même rudes. Je jubile, je l’ai trouvé mon trésor, il est bien sûr immatériel et c’est l’amour des petites gens.

A ce moment-là, j’ai la grisante illusion d’appartenir un peu à la race sacrée des marabouts (ceux qui sont toujours vivants dans le cœur du peuple, les immortels en quelque sorte). »