CHRONIQUE DE MOGAOR : CHEZ BOUDERBALA

13 Apr 2018 CHRONIQUE DE MOGAOR : CHEZ BOUDERBALA
Posted by Author Ami Bouganim

Ce Souiri-là ne nourrissait ni les chats ni les oiseaux. Il tenait une cantine ouverte pour les Bouderbalas de passage dans la ville. Il se passionnait tant pour l'errance maraboutique qu'il avait décidé que les Bouderbalas étaient des Hedawis et personne, ni les maîtres des confréries ni les chercheurs, ne réussirent à le convaincre du contraire. Il s'était donné une enseigne « Chez Bouderbala ». C'était au souk au Pain où les gargotes proposaient avec leur galette d'orge un bol de soupe aux fèves. En général, les Bouderbalas savaient ; autrement, on les orientait vers lui. Il n'avait qu'une condition : ils devaient parler de leurs pérégrinations. Les Bouderbalas les plus silencieux refusaient, même contre une soupe, ils ne parlaient pas, ni d'eux-mêmes ni des autres, ils ne le pouvaient plus, ils n'avaient plus rien à dire. Ils avaient perdu leur voix, ils ne tenaient pas à la recouvrer. En revanche, les Bouderbalas délirants, qui étaient passés à la longue du mutisme au délurement et pratiquaient la parole comme les oiseaux le gazouillis, n'arrêtaient pas de parler pour ne rien dire dans le but de ruiner la Parole. Certains laissaient échapper, par-ci, par-là, des bribes qui n'étaient pas dénuées de sens. Le restaurateur se dépêchait de les reporter sur des cahiers d'écolier de sa belle écriture de talab qui n'avait pu poursuivre des études ethnologiques à Casablanca ou à Marrakech. Après sa mort, son fils me contacta :

« Je détiens un recueil de paroles de Bouderbalas.

– Bouderbala, répondis-je, parle pour ne rien dire, il ne présume pas plus de sa parole que de sa vue.

– C’est plus éloquent que le Zarathoustra, dit-il.

– Quel Zarathoustra ?

– Celui de Nietzsche. »

Un mot m'est alors revenu. De loin. De mon engouement juvénile pour Nietzsche. Celui de tchândâla qui désigne dans la littérature hindoue le paria absolu. Il est interdit de lui donner du froment et des fruits, de même que de l'eau et du feu. Seuls l'ail et l'oignon lui sont permis. L'eau des fleuves, des sources et des étangs lui est inaccessible. Il n'a droit qu'à celle des marécages pour étancher sa soif, en aucun cas pour s'en laver ou laver son linge. Nietzsche cite Manou présentant les tchândâlas comme les pires bâtards :

« Ils ne doivent avoir pour vêtements que les lambeaux enlevés aux cadavres, pour vaisselle des tessons, pour parure de la vieille ferraille, et les mauvais esprits pour objets de leur culte ; ils doivent errer d'un lieu à l'autre, sans repos. Il leur est interdit d'écrire de gauche à droite et de se servir de la main droite pour écrire… » (F. Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, Œuvres, vol. II, p. 983).

Mais je ne voulais pas me laisser tenter. Les textes qui arrivent de partout et de nulle part sont souvent ardus. Ils réclament plus d’attention que ceux que je produis. Je n’avais pas vocation de correcteur mais de chroniqueur même si la plupart de ces textes me paraissent de loin plus élégants et convaincants que les miens :

« Je vous avoue ne pas être un grand admirateur de Zarathoustra, je ne comprends pas grand-chose à son surhomme ou à son retour de l’éternel. »

Il me confia que certains passages étaient en chleuh, d’autres en arabe : « Les lecteurs risquent de se perdre, dis-je.

– Les lecteurs ne peuvent désormais que se perdre. »

Après une phrase de cette envergure, je n'avais pas le choix, je lui ai demandé de faire une sélection et de me l'envoyer. Moi qui me suis gardé toute ma vie de ne point me spécialiser pour ne pas trahir le vent et le laisser promener ma plume à sa guise, je me suis retrouvé spécialiste de littérature bouderbalesque. Les cahiers comportaient des citations que le restaurateur avait dû glaner dans ses lectures, dont celle de Doutté qui parle d'un Hedawi, qui ne serait à mon sens qu'un spécimen dans la riche galerie des Bouderbalas, peut-être le plus dépenaillé et noble :

« Il va d'un pas lent et égal, portant sur l'épaule une longue gaule au bout de laquelle flotte une loque rouge, les pieds nus dans la rosée, les cheveux au vent, buvant l'air matinal, les yeux vagues et pleins de la richesse de son rêve de gueux. Nous l'atteignons sans qu'il se dérange, et nos hommes le saluent avec un mélange de crainte et de vénération. Celui qui a renoncé à tous les biens n'est-il pas plus près de Dieu ? »

Dans mon enfance, la ville était hantée d’étranges personnages qui n’étaient ni des mendiants ni des aliénés. On ne sait s’ils étaient sales ou propres, muets ou bavards, séduits par les décors de la ville ou rebutés par eux, s’ils auraient aimé s’attarder entre ses murs ou les déserter au plus vite. Ils ne tendaient pas la main et ne demandaient pas l’aumône ; ils n’invectivaient pas les passants ; ils ne couraient pas après les mouettes. Ils venaient de nulle part et étaient en partance pour nulle part. Ils détonnaient dans cette grande mêlée humaine qu’est la population du Maroc où l’on ne sait plus vraiment qui est berbère et qui arabe, qui du Rif et qui du Souss, qui de Haha et qui de Chiadma, qui des monts et qui des vallées, qui des villages et qui des villes impériales, qui de la plaine et qui du Sahara, qui des Hmadchas et qui des Aissaouas. Ces vagabonds n’avaient ni sacs ni ballots. Certains avaient des besaces qui ne semblaient pas leur peser. Ils étaient dépenaillés, vêtus de haillons, les cheveux, la barbe et les ongles longs, le regard farouche et les lèvres « cousues de silence ». Ils ne voyaient pas, n’entendaient pas, ne sentaient pas. On ne les méprisait pas plus qu’on ne les craignait, même si l’on ne savait pas toujours s’ils étaient des commis de Dieu ou de Satan. On s’accordait à les dire possédés par Qendisha.

Plus d’une fois, j’ai été tenté de leur parler, ne serait-ce que pour entendre le son de leur voix. En vain. Ils s’étaient comme retirés de la cohue humaine et de son chahut. Ils restaient plusieurs jours ou plusieurs semaines dans la ville avant de disparaître. Je ne distinguais pas vraiment entre les clochards et les saints. J’en suis arrivé à la conclusion que Bouderbala est allergique aux villes. Il n'aimerait ni leurs rues ni leurs avenues, ni leurs parcs ni leurs marchés, ni leurs salles ni leurs places, pour ne point parler de leurs immeubles. Il ne les traverse pas sans en sortir exsangue, harassé par les dieux qui s'acharnent contre lui. La Beauté surtout, qu'il devine devant ou derrière-lui, de droite et de gauche. Dans les regards et sur les lèvres. Sur les poitrines et dans les cheveux. Dans les allures. Cette Beauté est d'autant plus pernicieuse qu'elle lui insinue le Désir et que celui-ci le détourne de son culte de la laine et de la poussière et menace de briser son silence en bribes de vers.  Un jour, l’un d’eux ne consentit enfin à me parler que pour me confier :

« Les hommes sont des girouettes qui tentent de se donner contenance dans le vent. Plus ils vieillissent et mieux ils résistent, moins ils tournent et plus ils sont caricaturaux. Seuls des nomades peuvent encore se poser en girouettes du vent et en pantins du sable. »

Je ne devais plus me désintéresser de ces personnages. Je me demandais s’ils étaient possédés et cherchais à deviner les démons qui les habitaient. Qendisha n’était alors que l’épouvantail qu’on brandissait pour effrayer les enfants et les calmer : « Rentre vite à la maison », ne cessait de répéter ma mère, « autrement Aïcha Qendisha risque de t’enlever. » Il n’était aucune raison pour que je lui en veuille et il m’arrivait de l’imaginer m’enlevant pour me déposer au seuil de je ne sais quelle zaouïa où l’on réalise les rêves des enfants et exauce leurs vœux. Je la rangeais parmi les personnages mythiques de cette contrée saturée de démons invisibles. Je me suis longuement demandé si Bouderbala n’était pas possédé par le démon de la… liberté. Quand je reçus la sélection de leurs propos, je tombai sur ce passage :

« Je ne sais ce qu'est la liberté, je ne comprends pas. Certains ont peur de la police ; d'autres du contremaître. Certains ont peur de Dieu ; d'autres de Satan. Certains ont peur de manquer de pain ; d'autres d'eau. Les plus aliénés seraient ceux qui ont peur d'eux-mêmes et ceux-là se rencontrent plus volontiers dans l’univers du surplus que de la pénurie. Sinon la liberté est de haillons et s’incarne en Bouderbala. Le destin se joue à la croisée de chemins et c'est chaque nouveau jour qui se propose en croisée. Sitôt que le jour tourne au cul-de-sac, tu es déposé de ta liberté. »

Abdelkader Mana n’a cessé de me reprendre, me reprochant de ranger tous les personnages errants sous la catégorie des Bouderbalas. Je ne l’ai convaincu que lorsque je lui ai raconté dans un rêve la rencontre au sommet du Jebel Heddid entre Andam Ou Adrar, Mejdoub et Bouderbala. Mais cela, ce sera – peut-être – pour une autre chronique…

Photo : Bruno Barbey