CHRONIQUE DE PHILISTIE : BALLADE POUR UN JEUNE CONSCRIT

30 Nov 2025 CHRONIQUE DE PHILISTIE : BALLADE POUR UN JEUNE CONSCRIT
Posted by Author Ami Bouganim

Tu as reçu l’amour d’Israël au biberon et ta mère t’a chanté des berceuses slaves mises au goût de la Philistie messioniste. Sitôt que tu as tenu sur tes jambes, tu t’es recueilli aux sonneries des sirènes. En souvenir des victimes de la Shoah, en souvenir de leurs vengeurs, héros tombés sur le champ de bataille. Dès le jardin d’enfants, à l’âge de trois ans, tu as participé aux cérémonies solennelles destinées à perpétuer le souvenir de ces derniers et te préparer à assurer leur relève. Pour tes premiers déguisements de Pourim, tu t’es accoutré en soldat, déclamant le « Plateau d’argent » et chantant « Nous sommes tous deux du même village ». Sitôt que la radio émettait ses chants slaves ou, ces dernières années, ses chants liturgiques, tu participais instinctivement au deuil national. Sans savoir ce qui s’était passé ni qui était mort. Puis tu as découvert dans les cours d’instruction civique que tu devais ta vie davantage à la galerie des héros tombés sur le champ d’honneur qu’à tes parents. Au mouvement de jeunesse, tu as écouté toutes sortes de commissaires religieux et politiques qui célébraient à l’unisson les vertus de la nation. Sa grandeur. Son martyre. Sa résistance. Des rabbins manqués t’ont initié aux valeurs du judaïsme. L’amour du prochain. Le service de l’autre. Le souci de la veuve et de l’orphelin. Le respect de la justice. Tu as sillonné la contrée, une Bible à la main. Tu as pratiqué de longues marches dans les wadis sur les traces des héros nationaux. Tu t’es imprégné de l’ambiance romantico-guerrière qui enrobe la contrée. Le jour venu, tu t’es porté volontaire pendant une année pour te préparer à ton service militaire. Tu as redécouvert les idéaux des pionniers de la nation, les doctrines de ses grands penseurs, l’héritage spirituel de ses visionnaires. On t’a seriné que l’ennemi était tout noir, tout hideux et tout sanguinaire, animé par la haine qu’il nous voue et par sa volonté de nous exterminer. On t’a répété qu’il n’avait ni règles ni lois et que leur Dieu était de mort alors que le nôtre l’est de vie. Nous étions des chevaliers, ils étaient des terroristes. Pendant ton année préparatoire, tu t’es porté volontaire dans des hospices de vieux, tu as accompagné les derniers rescapés de la Shoah, tu as collecté les surplus de nourriture pour les plus déshérités, tu as animé des activités de loisirs pour les handicapés. Surtout, tu t’es endurci à force de courses et de marches, sur des dizaines de kilomètres, des sacs lourdement chargés sur les épaules, en scandant les marches slaves. On a achevé de t’inculquer les vaines oraisons qu’on prononce sur les tombes des soldats morts. Tu aurais aimé servir dans une unité d’élite secrète, tu t’es contenté des paras. Tu t’es acquitté le plus scrupuleusement du monde de tout ce qu’on attendait de toi et quand le doute s’insinuait dans ton esprit, tu te berçais de rêves d’évasion : « Je suis intoxiqué, je le reconnais, j’accomplirai plus tard ma purge. Je troquerai mon attirail militaire contre un sac à dos, je me lancerai à la découverte du monde. Rien ne m’arrêtera ni ne me résistera. J’escaladerai les plus hauts sommets, je cheminerai le long des pistes les plus accidentées, je me prêterai aux plus belles étreintes. Je prendrai un an pour me désintoxiquer de toute cette mélasse philistine messioniste. Je sortirai de ce ghetto, je verrai le monde, j’ai donné cinq ans de ma vie, je ne dois plus rien à personne. »

J’ai écouté les oraisons qu’on a prononcées sur ta tombe ouverte. Tes parents, ta jeune compagne, ton commandant. Elles étaient aussi éculées que toutes celles qu’on t’a serinées pendant ta courte vie. Tu n’étais aussi beau, intelligent, doué, amusant, amical, serviable, ingénieux, prometteur que parce que tu étais encore jeune et somme toute puéril. Je n’ai pas cru un traître mot à ce que l’on racontait, je ne tenais plus à être complice de l’interminable homélie mortuaire que le philistinisme messioniste brode autour de cette terre de heurts et de parades. Ne serais-tu pas mort, tu aurais enlaidi et aurais basculé dans la vilénie ambiante sur laquelle trône le truand le plus abject de la politique internationale. Peut-être même serais-tu devenu sa pâle copie, aurais-tu du moins voté pour lui et pour ses sbires qui t’ont préparé à cette guerre coloniale qui est en train de tourner à la croisade religieuse. Tu as combattu pour la liberté, tu es mort pour la liberté. Ce qui me dérange c’est que tu as été domestiqué pour cela. Je peux t’assurer d’ores et déjà que ton absence ne creusera un trou que dans le cœur de tes parents et qu’on prépare déjà ta relève dans les jardins d’enfants sous le contrôle de rabbins qui se planquent dans l’étude de leur Torah. Je ne me laisse plus abuser par toutes ces déclarations d’amour et ces chialeries musicales. Tu ne laisses rien derrière toi, peut-être des points de suspension. Tu étais sur le point de te libérer. Sur le point de te lancer à la découverte du monde. Sur le point d’entamer des études. Sur le point de te marier. Sur le point de… vivre.

Je ne comprends pas ce malaise, ce trouble, cette douleur. Je ne te connais pas, je ne t’aurais probablement jamais croisé. Peut-être même serais-tu devenu un général borné, un politicien véreux, un chercheur vaniteux ou l’une de ces célébrités philistines qui me donnent la nausée. Ce n’était pas un cancer ni un accident de voiture ; ce n’en est pas moins hasardeux. Peut-être parce que la guerre – toute guerre – accélère le hasard et le brutalise. Peut-être parce que ta mort est gratuite et que sa gratuité m’engage autant qu’elle me désespère. Peut-être parce que je suis rongé par le remords de te survivre alors que je ne te demandais que de vivre à mon insu plutôt que de mourir en mon nom. Je suis désolé, je devais me séparer de toi pour mieux séparer de moi, mieux creuser en moi un exil intérieur pour me dérober à cette mascarade messianique qui tourne à la débâcle. Sinon tout le reste n’est que propagandes, chantages, homélies creuses, annonces d’un truand qui est en train de convertir notre chère contrée en truanderie philistine.

Certains ne vont pas comprendre ce que moi-même désespère de comprendre.