The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE PHILISTIE : LA DISSIDENCE INTEGRISTE

Bnei Berak est une ville satellite de Tel Aviv. Elle présente ses rigueurs et ses discordances sans ses charmes. Ni mer ni parc ; ni tours ni avenues. Des bâtiments ingrats, remontant pour la plupart aux années 60, posés les uns à côté des autres, sans grande distinction. Entre eux, des vestiges de désert qui ne verdissent pas même en hiver. Une bourgade qui s'est étendue dans tous les sens. Sans plan et sans vocation. Une banlieue discordante sur la bande philistine de la terre sainte. L'exil persisterait partout. Sur les arbres dépouillés, les murs écaillés, les bâtisses brimées, les entrées négligées, les escaliers aux marches brisées, les portes écaillées. Les enseignes commerciales rivalisent avec les panneaux religieux. Les synagogues ne désemplissent pas. Elles proposent des services permanents des premières lueurs de l'aube aux plus persistants des rêves et des cauchemars. Les quorums se relaient. Sitôt que l'un se débande, le suivant se constitue. Ce n'est pas une ville, c'est une cité à prières.
Les rues sont encombrées. Les redingotes râpées, les barbes mitées, les allures voûtées, les pas pressés. Les boutiques ressemblent davantage à des cavernes qu’à des magasins. Des landaus partout. Sur les trottoirs. Aux coins des rues. Sur les chaussées. Ce serait le ghetto reconstitué. Dans le dos de Tel Aviv, dans ses coulisses. Les habitants donnent l’impression d’être sur le point de partir. Pour l’on ne sait où, pour on ne sait plus quoi. Pourtant, ils ne quittent pas Bnei Berak, ils n'auraient plus où aller. Jérusalem pour prier ; Beit Shémesh ou Arad pour désengorger les lieux ; New York pour collecter des fonds. Les autorités municipales ont été assez intelligentes pour construire des tours de bureaux en bordure de la ville bourgade. Les charges locales permettent de renflouer des caisses par trop sollicitées par les services sociaux. Les bureaux sont davantage occupés par des cabinets d’avocat, des agences de conseil, des start-up tenues par des laïcs attirés par des loyers plus bas qu’à Ramat Gan, contigüe à Bnei Berak, pour ne pas parler de Tel Aviv. C’est que les gens de Bnei Berak ne travaillent pas, du moins les plus privilégiés, dévoués à l’étude de la Torah. Ceux-là passent leurs jours et leurs nuits à décortiquer leurs traités du Talmud ou de Kabbale. Les ouvrages de leurs maîtres aussi. De la naissance à la mort pour les plus comblés. Ils ne cherchent pas Dieu, je ne le pense pas, ils l’incarnent à leur manière, ils crépissent leurs âmes tour à tour molles et dures, douces et acerbes, de leur étude. La plupart des personnes actives, femmes et hommes, sont dans l’enseignement ou le petit commerce. Les habitants pratiquent également la procréation intensive. Huit, dix et quinze enfants ne sont pas chose rare. On ne connaît pas la pilule ; on ne connaît que le devoir de procréation et les règles de l'austérité.
Les intégristes ne sont pas d’un seul tenant, ils ne le deviennent que lorsqu’ils sont menacés dans leurs rites ou pour les obsèques d’un maître, grand décisionnaire de sa génération, dont souvent personne n’est capable de citer un seul arrêt rabbinique d’importance. Ils comptent une multitude de courants, de mouvances, de sectes qui tous vouent une commune pitié pour les laïcs, incultes, impies, perdus. Les Séfarades se réclament du rabbin qui fut parmi les premiers à lancer le mouvement de réhabilitation du judaïsme oriental ; les Ashkénazes se répartissent en deux mouvances, la mouvance hassidique, divisée en un nombre sans cesse croissant de sectes dominées par des Maîtres, plus conciliante avec les services gouvernementaux, représentée dans les gouvernements de droite, et la mouvance dite lituanienne, qui se contente de la puissance commission des Finances pour mieux s’assurer les budgets nécessaires au maintien d’une société qui met l’étude de la Torah au-dessus de tout et qui déploie de vastes réseaux d’aide sociale pour les plus démunis. Malgré les divergences entre eux, ils s’entendent sur une commune volonté d’instaurer un régime de la Torah, privilégiant la halakha, et de se conformer aux instructions des sommités rabbiniques dans les scrutins électoraux. Ils n’ont pas le sens de l’Etat, ils ont le sens du Ciel, poursuivant l’intérêt de leurs communautés respectives, et ils hurlent, atteints dans leurs âmes, sitôt qu’on le profane. Or leur ciel est si grillagé d’écritures, de commentaires et d’ordonnances que ceux qui ne sont pas de leur bord ne voient rien. Leurs détracteurs assurent qu’eux non plus ne verraient pas grand-chose. Sinon un ciel parcheminé encombré de couches de commentaires qui ont fait de leurs textes des palimpsestes illisibles.
Les intégristes ashkénazes n’ont jamais reconnu la souveraineté politique d’Israël, ni religieusement ni civilement. Dans les années 50, ils étaient peu nombreux, si pathétiques, qu’ils passaient pour des reliques et s’attiraient l’indulgence paternaliste des autorités. David Ben Gourion, le visionnaire de la souveraineté juive, ne doutait pas qu’ils se fondraient dans le creuset de la renaissance hébraïque. Ils n’avaient alors qu’une demande et c’était d’être dispensés de service militaire pour continuer de vaquer à l’étude de la Torah. Ils étaient quelques centaines en âge d’être enrôlés, soixante-quinze ans plus tard ils sont environ 10,000. En 2060, selon les projections, si rien ne vient inverser les tendances démographiques et socio-professionnelles, les intégristes formeraient le tiers de la population juive en Israël, plus studieuse qu’active, et nul ne se risque à se prononcer sur l’allure d’une société dont une moitié serait composée de ce qu’on est bien obligé de désigner comme des assistés, que ce soit par vocation céleste ou terrestre.
Ce serait un nouveau modèle de société où l’étude serait érigée en idéal de vie. Peut-être débordera-t-elle sur d’autres domaines, peut-être se doublera-t-elle de recherche, peut-être investira-t-elle les universités, peut-être s’orientera-t-elle vers la création ? Ce serait encore une société décente où la structure familiale traditionnelle, consolidée de rites rabbiniques, sera la norme, une société sobre où « l’on se contentera de ce que l’on a ». Cette société vivra en vase clos, coupée du monde par l’anathème qui pèse sur les médias traditionnels, pour ne point parler des portables et des réseaux sociaux, et s’illustrera dans la reconstitution de qu’il convient de désigner comme un ghetto symbolique sinon matériel. Ce serait somme toute un choix de vie méritoire si l’on n’assistait déjà de nos jours à des débordements burlesques, autocrates, homophobes, liberticides par des sectes contrôlées par des rabbins qui se posent en messagers du Messie et dont la place est plus sûrement à l’asile plutôt que dans une yeshiva ou par des rabbins plus véreux et agités que sages.
Les intégristes se montrent enclins à pousser la politique de ségrégation avec les Gentils, qu’ils assurent constitutive du judaïsme, au racisme et ils incluent dans leur geste d’exclusion les mouvances non orthodoxes telle les grandes mouvances conservative et réformée, présentes surtout aux Etats-Unis, accusées de velléités chrétiennes. En Israël, ils partagent avec les sionistes-nationalistes-religieux les instances rabbiniques et entravent toute tentative de séparer l’Etat de la religion. Ils vivent en marge du mythe que les responsables politiques et diplomatiques cultivent dans le monde. Ils se considèrent volontiers en exil symbolique qu’ils perpétuent de croyances et de rites, nés en exil et conçus pour l’exil, qu’ils n’ont de cesse d’inscrire dans l’espace public israélien, que ce soit la séparation des sexes, le respect du shabbat et toutes sortes d’interdictions rabbiniques plus rebutantes les unes que les autres. Ces dernières décennies, excédés par leurs revendications, les laïcs réclament – en vain – de ne plus être liés par des contraintes religieuses qu’ils ne partagent pas, versent leur tribut à toutes sortes de cashrout, consentent à se prêter à une législation religieuse (régissant les mariages, les naissances, les divorces, les obsèques…) qui les contrarie. Ils s’indignent du refus des jeunes intégristes de s’enrôler sous les drapeaux sous prétexte que la protection du ciel qu’ils assurent par leur étude n’est pas moins vitale que la protection par les armes. On prend toutes sortes de dispositions, tant religieuses que financières, pour le permettre à ceux qui souhaitent s’enrôler de s’insérer dans une armée sensible à leurs convictions religieuses. Ce faisant, les laïcs manquent de nouveau de cerner le phénomène. La planque institutionnalisée dans les yeshivot est davantage l'expression d'une sourde dissidence que d'une volonté de parasiter la société israélienne. On se réfugie dans l'étude, plus répétitive et liturgique que productive, pour se dérober aux pressions d'un Etat d'autant plus encombrant qu'il réclame une adhésion totale et inconditionnelle. Le clivage entre intégristes et laïcs ne cessera, malgré les passerelles créées par la société civile pour permettre leur intégration dans le monde du travail, de se creuser, surtout entre les extrémistes des deux bords. Autant en 2011, le débat était encore sain ; autant en 2023, il est en train de pourrir, couvant des heurts politiques qui risquent de dégénérer en affrontements civils : il n’est aucune raison pour que la haine que les intégristes vouent aux conservative et aux réformés ne relaie la pitié que pour le moment ils réservent aux laïcs.
Les intégristes seraient somme toute dignes s’ils se montraient, à l’instar des Mormons aux Etats-Unis, autarciques et s’ils ne se posaient en « maîtres » d’un Etat dont ils parasitent les services publics davantage qu’ils ne contribuent à leur efficacité. Or, ils sont engagés dans une surenchère qui vise l’instauration de plus en plus ouverte d’une théocratie animée par des rabbins qui se solderait par une régression dans les acquis sociaux (égalité des sexes, mariages homosexuels, liberté de l’avortement…), la restriction des libertés, l’instauration de mœurs surannées, la sclérose des esprits. Ce n’est pas de la politique fiction, c’est une politique en chantier. Les intégristes ne réclament rien moins de moi que d’entrer dans leurs ordres, leurs rangs, leurs tentes. Je sais qu’ils me considèrent comme un pécheur, que mes péchés entravent la venue du Messie, dont je ne sais plus ce qu’il est censé faire tant on a commis d’hérésies et de crimes en son nom, que mon mode de vie est de travers et de débauches, que je suis damné et le resterai à moins que dans une révélation, une illumination ou une aliénation, je ne plonge dans un bain rituel, me secoue de mes péchés, m’insère dans un cercle d’étude, me mette au respect, de plus en plus tatillon, des ordonnances rabbiniques. Je rallierais mes ancêtres, m’inscrirais dans leur lignée. J’entrerais dans l’armée des silhouettes de Dieu. Les intégristes sont tellement sûrs d’avoir Dieu de leur côté qu’ils ne s’encombrent pas de considérations terrestres politiques. Ils ne doutent qu’il continuera d’assurer, grâce à leurs études et à leurs prières, la protection et la prospérité d’Israël. Sinon ils ont un scénario prêt d’avance, qu’ils n’ont cessé de répéter pendant ces deux millénaires alors que Dieu ne cessait de décevoir leurs attentes : « C’est à cause des péchés des mécréants que Dieu se tourne contre son peuple. » C’est dire que la politique israélienne, dépendant de formations intégristes dont les considérations se détournent des conditions temporelles, tant sur la scène interne qu’externe, ne saurait prétendre à un minimum de cohérence qui consacrerait l’entrée d’Israël dans le concert des nations.
Dieu n’est peut-être qu’une corde au sein de l’humain sur laquelle la prière convertit le désespoir en espoir, l’accablement en enthousiasme. Elle est condamnée à s’étirer jusqu’à l’infini ou à casser. Cette corde est plus ou moins sensible selon les individus et se tresse de la liturgie nourricière. Quand elle casse, elle laisse l’homme pantelant. Or c’est tout Israël qui le serait de nouveau et quiconque n’en ressent pas du vertige serait pour le moins irresponsable…

