The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE PHILISTIE : LE BERCEAU DE LA THEOCRATIE

Il était une fois un peuple dispersé parmi les nations, il était partout en exil. Quand ses membres se sentaient moisir sous un ciel vermoulu ou transir sur une terre gelée, ils ranimaient le rêve d'un retour surnaturel à une terre promise qui décevait tant les prières qu'elle en était devenue mythique. Dans leur interminable nostalgie s'étendaient les décors lustrés et contrastés d'une cité immémoriale. Ils n'arrêtaient pas de prononcer le nom de Jérusalem – c'était leur manière de se signer –, du lever au coucher, de jour en jour, d'année en année, de génération en génération. Jérusalem gisait parmi les débris de leur mémoire et seule l'embrasement de leur imagination pouvait la relever. Jérusalem couvrait la terre d'Israël et la terre d'Israël se réduisait à Jérusalem. Peut-être aussi à Hébron où gisaient les Patriarches et les Matriarches ; peut-être aussi Tibériade où le Sanhédrin s'était enlisé. Sinon on restait résolument tourné vers Jérusalem, parce qu'on sentait qu'elle ne se relèverait de ses ruines qu'en accueillant le modèle céleste que le Saint, béni soit-Il, construisait de dires et de douleurs et cimentait de prières et de larmes.
Au départ, ce ne devait pas tant être une ville qu'un sanctuaire. Un centre spirituel destiné à abriter l'Arche sainte et à assurer l'unité des tribus. Ce n'était ni un centre commercial ni un nœud stratégique, encore moins une cité de discordes, mais un bourg sur le flanc d'une colline au seuil du désert. Ce devait rester un centre spirituel et un lieu de pèlerinage. Aussi Jérusalem se montra longtemps rétive à sa restauration humaine. Irascible, intransigeante, close, elle ne réclamait rien moins qu'une résurrection divine. On ne déplaçait pas une pierre sans défrayer sa chronique céleste ; provoquer des querelles religieuses ; décevoir ses attentes. On ne savait pas comment ressusciter ses morts, l'arracher à ses légendes. On ne voulait pas tant bâtir une cité de Dieu qu’une cité idéale, peut-être celle que Herzl, fondateur du sionisme, situe à Haïfa dans son roman utopique Altneuland [Pays ancien, pays nouveau]. C’était un citoyen de Vienne, de la KKnie de Robert Musil dans « L’Homme sans qualités », un lecteur de Karl Krauss aussi. Quand on chercha un titre pour la traduction de l’ouvrage en hébreu, on opta pour « Tel-Aviv », tiré du verset d'Ezéchiel (3, 15) : « Et j'allai vers les exilés à Tel-Aviv [Tertre-du-Printemps ?], vers ceux qui demeurent près du fleuve Kébar… » Jérusalem était saturée, pour reprendre Yehuda Amichaï, de « prophéties réalisées » sinon de divinité. On se rabattit sur Tel-Aviv qui débordait de Jaffa. Celle-ci était tellement plus ouverte. A la mer, aux pèlerins, aux templiers, aux… pionniers. Elle n'était pas sainte, on pouvait tout se permettre. On ne se heurtait pas à un mur, on n'était pas tenu au deuil d'un Dieu, on ne vivait pas à l'ombre de mosquées, on ne croulait pas sous l'entassement des vestiges et l'enchevêtrement des religions. On pouvait caresser le rêve d’une renaissance hébraïque. On ne s'était pas arraché au ghetto de misère pour un ghetto sacré.
Jérusalem s’est longuement accommodée de son statut de sanctuaire. Elle exerçait – exerce toujours ? – l’envoûtement de convertir toute visite en pèlerinage parce qu’elle est à la croisée des trois religions et qu’on ne peut se dérober à la tournée de ses lieux saints. C'est du reste en pèlerin que l'on vit entre ses murs. Dans les quartiers intégristes en attente du Messie, dans les quartiers chrétiens en attente de son retour. Dans les quartiers populaires, lorgnant vers les cités maritimes ; dans les quartiers laïcs, nourrissant de la nostalgie pour des villes plus guindées comme Berlin et Prague. Dans les quartiers musulmans en gardiens d’un péage pour le paradis. La la divinité serait partout. Sur les murailles et sur les pierres. Sur les soutanes et les redingotes. Sur les barbes et sur les têtes. Elle recouvrirait tout. Comme un vernis assurent ses laudateurs ; comme une teigne assurent ses détracteurs.
Pendant des siècles, depuis toujours, Jérusalem a symbolisé la déchéance et la grandeur – juives, chrétiennes, musulmanes. Pendant des siècles, depuis toujours, elle n’a connu que de courtes périodes de gloire. C’est de nos jours une ville plutôt hagarde et débraillée. Elle est engourdie par les clameurs qu’elle suscite au point d’en devenir muette. Malgré les cloches, les muezzins. Malgré les prêches et les homélies, les prières, les congrès, les sirènes… les manifestations. On ne la traverse pas sans crouler sous son histoire. Partout des gravats, des vestiges, des ossements. Des chantiers de construction aussi, dont nul ne sait ce qui en sortirait. Un musée, un hôtel, une galerie, une maison d’étude, un institut. La décantation des prières est telle que celles-ci ne s’élèveraient plus. Jérusalem est prise dans le tourbillon de l'histoire, elle en serait surtout une décharge. Des dieux, des prophètes, des sauveurs. Des miracles, des résurrections, des croisades, des guerres. Amichaï encore :
« De temps à autre arrive un nouveau chargement de l'histoire,
les bâtisses et les tours lui servent aussitôt d'emballage,
le temps d'être démolies et de s'amonceler. »
Dans les transes, pathétiques, que connaît Israël de nos jours, je ne peux m’empêcher de déceler un échevèlement kabbalistique de Jérusalem. Ces dernières années, une à deux décennies, elle se serait départie de son rôle sacerdotal et pastoral pour se poser en capitale d’un royaume quasi théocratique. Elle veut son Messie, son Temple, son Sanhédrin. Peut-être même une guerre de Gog et Magog. C’est que pendant des siècles, depuis toujours, Jérusalem était destinée à être le site de l’apocalypse – judaïque, chrétien, musulman. Ca ne concerne peut-être qu’une minorité de ses habitants, mais Jérusalem envoûte tant qu’elle s’attache les plus écervelés. Les psychiatres appellent cela le syndrome de Jérusalem. Ils le confinent aux pèlerins chrétiens. Ils se leurrent et nous leurrent. Le syndrome sévit en plus grands nombres parmi la population juive. Les victimes sont si nombreuses qu’on ne se risque pas à les déclarer insensés et à les traiter. On en trouve partout. Dans les quartiers laïcs autant qu’intégristes pour ne pas parler des quartiers messianistes. Ils ont Tel-Aviv en horreur, ses parades de la gaieté, son ingéniosité technologique, ses exhibitions et ses représentations… son tintamarre philistin. Ils n’auraient de cesse de la museler, de la mettre à l’étude, de l’arracher aux vanités de ce monde pour l’introduire dans les obscurs arcanes de leurs kabbales… de résilier la mutation hébraïque sioniste dans la condition juive et de l’incarcérer dans un Etat aux mœurs et aux rites d’un ghetto. C’est peut-être schématique, c’est sûrement irresponsable. Depuis deux mille ans la condition juive est de schémas, convertis en autant de rites, et d’irresponsabilités, convertis en autant de démissions.
C’est une manière de voir les choses. Parmi d’autres. On pourrait encore parler de heurts entre les religions, les communautés, les tributs, les sectes… les partis. Complémentaires les uns des autres et c’est leur complémentarité qui rend la situation de plus en plus inextricable. Sans autre issue que la perspective d’un démantèlement d’Israël, à l’issue d’une guerre civile ou pour l’éviter…
Peinture : Michaël Greiner

