The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE PHILISTIE : LE JUIF VOLATIL

Le Juif reste un être volatil dont les racines sont au ciel. C’est un homme (une femme) surdimensionné ou sous-dimensionné. Dans le premier cas, il vit son élection divine comme une bénédiction au point de se poser en dignitaire de Dieu ; dans le deuxième, il la vit comme une malédiction au point de crouler sous elle ou de s’insurger contre elle dans un geste de dépassement porteur de promesses et de malheurs. Son élection n’est pas tant un choix qu’un destin, qu’il range Dieu de son côté ou le laisse derrière lui. Il ne s’en secoue pas sans donner des signes d’indignité et se condamner à se perdre ; il ne l’assume pas sans donner des signes de mauvais goût et encourir le ridicule.
Le Juif est l’otage de Dieu et souvent d’un Dieu qui ne le reconnaît pas. Parce qu’il s’est révélé à lui dans le désert, il continue de le chercher dans l’errance qui relaierait l’exode. Il ne le trouve pas dans la cité mais dans la dispersion. De soi autant que de la divinité. Le Juif en est condamné à se chercher en permanence. Il quitte son lieu et s'exile ; il couvre les continents, les cultures, les sens, les passions. L'exil, prédisposant à l'inquiétude et à la créativité, trame la condition juive. De même que la nostalgie d’une terre promise, un passé immémorial, un monde meilleur. La nostalgie de Dieu surtout qu’on ne cesserait de perdre et de retrouver. Par les voies de l'assimilation, sur le quai de l'autre monde, en quête de salut. Ce serait là tout le secret de la fébrilité et de l’ingéniosité qu’on reproche au Juif ou qu’on loue chez lui.
Le Juif n'est ni totalement présent au monde ni totalement absent de lui. Il est ailleurs, autrement dit, nulle part. Il s'investit d'autant plus intensément au remodelage de la réalité qu'il n'est pas totalement pris par elle, si instable qu'il ne cesse de prendre du recul par rapport aux choses. Sa recherche, entre exaltation et accablement, ne garantit qu’une présence exacerbée, le moi constamment encombré de soi au point de s'en lasser et d'en lasser les autres. Le Juif n’est pas tant doué pour célébrer ce monde que pour le doubler d'un autre monde. On ne sait lequel ; lui-même ne le saurait pas. Sitôt qu’il s'arrête, il s'encroûte. Il ne s'enracine pas sur terre sans perdre son lot au ciel. On ne peut s’empêcher de considérer la Diaspora comme la création politique la plus originale et irréductible du judaïsme, le meilleur régime d’ascèse pour se préserver de la compromission et de l’idolâtrie politiques. Pour le meilleur et pour le pire. Dans cette perspective, le sionisme ne serait qu'une concession à l'antisémitisme, Israël qu'une parenthèse étatique, réclamée par les circonstances sociopolitiques, dans l'histoire éternelle d'Israël. L’enracinement pervertirait du reste le judaïsme, le ramenant à une religion tribale ou nationale. Je ne connais pas de grande création théologique israélienne. Peut-être l’acosmisme tolstoïen de Gordon.
Les considérations les plus lumineuses sur la condition juive restent encore la poignée de remarques de Wittgenstein dans « Value and Culture ». Dans ses perpétuelles variations, il lui arrive de se considérer comme Juif, décelant dans le dépouillement de sa pensée celui du désert qui percerait dans toute création juive : "The Jew is a desert region, but underneath its thin layer of rock lies the mother lava of spirit and intellect" (« Culture and Value », p. 13). Wittgenstein s’intéresse à la relation entre talent et génie : "Genius is talent exercised with courage" (38). Des années plus tard, il précise : le génie doit surmonter les inhibitions que rencontre le talent : "Genius is what makes us forget the master's talent" (43). Lui-même ne concédait que du talent aux Juifs : "Amongst Jews "genius" is found only in the holy man. Even the greatest of Jewish thinkers is no more than talented (Myself for instance)" (18). Ses velléités judaïques seraient celles d'un marrane d’un nouveau genre : athée à l’extérieur, mystique par défaut, juif à l’intérieur. Plus fasciné par les ressorts de la condition juive qu'intéressé par le judaïsme. Sa judéité se présente comme la version positive de la lancinante négativité qui, dans la vacuité métaphysique de la logique, n'autorise que le silence mystique. Il coupe court à l’insoutenable, assourdissante et abstraite prédication qui sévit dans toute philosophie de la religion. La foi, pour reprendre la notion constitutive de celle-ci, relève de la chair : "But if I am to be really saved – what I need is certainty – not wisdom, dreams or speculation – and this certainty is faith. And faith is faith in what is needed by my heart, my soul, not my speculative intelligence. For it is my soul, with my passions, as it were with its flesh and blood, that has to be saved, not my abstract mind. Perhaps we can say: only love can believe the Resurrection" (33).
Wittgenstein ne consentait du génie aux Juifs que pour la sainteté et pour ses sécrétions. Sinon il lui concédait – et se concédait – du talent pour la critique, pour ce qu'il nomme la reproduction aussi, consistant à éclaircir la pensée des autres pour mieux la reproduire : "I don't believe I have even invented a line of thinking. I have always taken one over from someone else. I have simply straightaway seized on it with enthousiasm for my work of clarification." Plus loin : "What I invent are new similes." Ce serait la manière philosophique par excellence, toute autre basculant dans le prêche ou recouvrant un larcin intellectuel. Elle s’accompagne d’un sentiment de pauvreté, voire de stérilité, décelable dans l’incapacité de produire de nouvelles graines : "I believe that my originality (if that is the right word) is an originality belonging to the soil rather than to the seed. (Perhaps I have no seed of my own.) Sow a seed in my soil and it will grow differently than it would in any other soil " (36).
Les Juifs sont en avance ou en retard sur le reste des hommes. Ils sont supra-intelligents ou infra-intelligents ; ils sont sur-sensuels ou sous-sensuels ; ils sous-vivent ou survivent. Ils sont possédés par leur Dieu qu’ils ne cessent de prier et de récuser. Ce ne sont pas des êtres humains, mais des silhouettes de Dieu qui passeraient leur vie à prendre le deuil de leur vie. Ce sont avec cela des artistes de la survie : ils veulent tant vivre que la mort les sort de leurs gonds. Il en est pour prétendre que le Juif mondialiste, successeur du Juif diasporique, pointe le prototype de l’homme à venir qui ne réhabilite Dieu que pour l’installer aux commandes du non-sens de sa vie et de sa mission.
Photo : Marc Chagall, Le Juif errant (1923)

