The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE PHILISTIE : LE SEIGNEUR DE SIJILMASSA

C’eût été un honnête homme s’il n’avait contracté le mal le plus insigne de la gente universitaire : le parasitisme académique. Il ne pouvait vivre plus de trois mois dans sa tour d'ivoire, entre les murs de sa bibliothèque, dans l'air empuanti de l'Orient, mêlé à la tourbe populaire, sans se chercher une occasion d'aller parader à l'étranger. Il devait prendre l'avion et s'arracher à l'échauffourée générale qui sévissait dans la contrée. Aux scandales, aux disputes, aux attentats, aux anathèmes… au scabreux manège politique qui donnait le tournis géopolitique au monde entier. Loin de cette cohue, de cette caserne, de cette tension. Il devait prendre le large pour quelques jours, quelques semaines, quelques mois. Participer à un congrès à Hawaï, recevoir un prix à Belém, introduire un article à Yale.
Bar-Minan dominait de loin ses collègues dans ces insignes et sacro-saintes pratiques qui présentent le mérite d’accélérer le manège universitaire, dans les nouvelles contrées comme dans les plus rassises. C'était à qui serait invité le plus, à qui visiterait le lieu le plus exotique, à qui descendrait dans l'hôtel le plus luxueux, à qui donnerait une interview à un journal académique. On nouait connaissance avec des collègues du monde entier, qui promettaient de vous inviter, auxquels l'on promettait de les inviter. Bar-Minan était un maître du renvoi d'ascenseur, il n'invitait personne qui ne s'engageât à l'inviter. La science pouvait attendre, la Dolce Vita d'abord. L'accueil des hôtesses, toujours charmantes ; les repas, toujours copieux ; les excursions, toujours intéressantes. Rien n’était alors plus prisé par les titulaires de l’Université que les cours buissonniers : ce n'étaient pas les étudiants qui ne se présentaient pas aux cours, c'étaient les enseignants. Ils faisaient volontiers l'université buissonnière pour la gloire de l'Université et pour son rayonnement dans le monde.
Bar-Minan était donc par monts et par vaux, d'un avion à l'autre, en correspondance permanente, d'une salle d'attente à l'autre et le jour où il accéda à la classe affaires, pour la vulgaire ouverture d'un congrès, il exulta. Il n'allait plus se déplacer que dans cette classe, pour des key notes, et pour inspecter les lounges à travers le monde. Bientôt, rien ne l'assommait autant que de donner ses cours réguliers, même par intermittence, même abrégés, ils l'empêchaient d'être dans les airs. C’était un linguiste de la vieille école, irrémédiablement déclassé par Chomsky pour ne pas parler de la linguistique syllogistique. Il redorait son blason en se présentant comme un expert mondial de Sijilmassa si ce n’est pour son héritier. Ce titre impressionnait davantage que ses publications sur les langues judéo-hébraïques et c’était en conservateur d’un site magique, riche en fabuleux manuscrits qu’il avait sauvés de la contrebande des archives qui sévissait au Sahara, qu’il débarquait dans des lieux aussi guindés que Harvard, aussi luxuriants que Hawaï, aussi redondants que La Sorbonne, aussi brouillons que Heidelberg, aussi anachroniques que Moscou, aussi butés que Pékin. Il représentait peut-être l’Université hébraïque, il n'en était pas moins président à vie et secrétaire perpétuel de ce qu'il considérait, en son for intérieur, comme l'Académie de Sijilmassa.
Bar-Minan pratiquait une rhétorique dont seuls ses collègues rifains avaient le secret. Ils avaient la réplique proverbiale, plutôt que de répondre aux questions ils assenaient l’un des proverbes qu’ils puisaient dans le riche réservoir des proverbes marocains conservés par les traditions orales des Berbères. Ils se délectaient en particulier de ceux qui les servaient dans leurs manigances politico-universitaires : « Suis le menteur jusqu'au pas de sa porte. » Quand c'était un menteur invétéré, Bar-Minan remaniait son proverbe : « Suis le chien jusqu'au seuil de sa niche. » Il pratiquait volontiers l'adage selon lequel plus l'on fait le fou et plus l'on gagne. C’était dire son entregent et son audace. Il était grand de taille, plutôt agréable, le sourire indulgent et charmeur. Davantage que linguiste, c’était un calculateur émérite. Il calculait tout. Les recettes. Les dépenses. Les petites et les grandes économies. Les taux de change des devises étrangères. Il était surtout maître dans l’art de soutirer des subsides à l'Université. Il connaissait ses caisses occultes et ses caisses noires, ses budgets de recherche et ses budgets de déplacement. Il ne prenait jamais de pleine année sabbatique, mais des demi-années et des quart-années. C'était plus rentable, délassant, exotique. Il s'était entouré de Rifains pour mieux s'assurer de leur fidélité et de leur discrétion. Soit, ils lui prêtaient allégeance ; soit, ils étaient contre lui. Il poursuivait ses victimes partout, les excluait de partout. De leurs planques à l'université. De la liste des noms candidats à une commission ou invités à un congrès. Ah ! il avait la dent dure, il ne pardonnait jamais rien à personne. Surtout à Kippour où il s'ennuyait tant à demander pardon pour des péchés qu'il n'avait pas commis ou pour ceux qu'il ne pouvait s'empêcher de commettre qu’il passait le service religieux à vider ses querelles devant l’Eternel. Il abhorrait tant les Mogadoriens qu’il ne les recensait pas même dans la prestigieuse communauté marocaine :
« Les Mogadoriens sont des neurasthéniques, disait-il, des courtiers du vent qui chevauchent le vent pour exorciser le vent. »
Ces neurasthéniques avaient, eux aussi, leurs proverbes :
« N'introduis pas plus chez toi un Filali qu’un rat, il a la main dans le plat et les yeux rivés sur la maîtresse de maison. »
Quand l'heure de la retraite sonna, il se mit de nouveau à calculer et ne se retira qu'assuré de meilleures recettes contre le titre de président de la Chaire de Sijilmassa, taillée à sa mesure, qui lui permettrait de continuer de parader en seigneur du Tafilalet. Il se mit à apprendre… le ladino et le yiddish. Pour briguer l’un des nombreux prix dont s’honore cette contrée de parvenus qui ne peuvent découvrir ailleurs dans le grand-monde un cénacle, une institution, un prix sans s’en donner d’analogues. Lui briguait, ce n’était un secret pour personne, le poste de Président de l’Etat avant que celui-ci ne se dégrade au rang de coursier des politiciens. Il serait le premier à présenter ses vœux dans tous les dialectes judéo-quelque-chose. Sans accents et sans complexes. Parce que c'était la plus insigne vertu des gens de Sijilmassa que d’adapter leur accent aux circonstances. C’était au demeurant un maître de cérémonie sans pareil pour les compliments en vain, les louanges en plus, les bénédictions en surplus. Pour enterrer d'illustres inconnus dont le monde ne se remettrait pas et dont lui-même se remettait le jour même en enterrant l’un de ses pires ennemis. Il irradiait la chaleur et la cordialité, il rayonnait du bout des doigts à l'extrémité des lèvres. Il avait l'art de communiquer son enthousiasme et son accablement à son public. Dans les amphithéâtres, même les sièges vides écoutaient ; dans les cimetières, même les morts se levaient de leurs tombes pour écouter. Lui-même avait l’honnêteté de reconnaître qu’il ne présentait d’autre vertu intellectuelle que de maîtriser l’esprit marchand de Sijilmassa et que si on l’écoutait avec autant d’intérêt c’était signe que Sijilmassa était plus rouée, coriace et intelligente que les plus illustres sénats universitaires qui n’arrivaient pas à la cheville de ses… ruines. Elle garantissait surtout une longévité qui désespérait les langues plus fourchues que la sienne dont il bloquait la candidature aux commissions des prix, aux promotions, aux cooptations… aux caisses occultes.
Le jour de ses obsèques, à l’âge très avancé où l’on rendait son âme à Sijilmassa, les rares survivants de cette légendaire cité ou de son brouillon découvrirent que sa mort attira surtout des détracteurs qui, pour être originaires des régions sibesques, n’avaient pas la dent moins dure que leur regrettée bête noire, entrée dans les annales de la Philistie comme le Samson des décorations. On avait pourtant cru qu’il ne se rendrait jamais à l’ange de la mort, l’un des proverbes sijilmassiens énonçant : « Il est venu pour l'aider à creuser sa tombe, il lui a volé la pioche. »

