Chronique tangéroise : Le doyen des chorfa

13 Jun 2016 Chronique tangéroise : Le doyen des chorfa
Posted by Author Ami Bouganim

Un soir, nous avons gagné le village de Soukkane à travers des paysages pastoraux et escarpés qui changent à chaque tournant de la route. Ce n’était plus le printemps – malgré les coquelicots ; ce n’était pas encore l’été – malgré le soleil. C’est encore clairsemé, sauvage, beau. Sur le sommet du Jbal al Alam – le mont du Monde –, dans le pays jbala de Beni Arouss, repose le principal saint musulman du Maroc. Moulay Abdeslam Ben Mchich Alami (1228 – 1163), maître d’Abû Hassan al-Shadili. Moulay Abdeslam, descendant du Prophète, est mort assassiné par un gouverneur qui s’étant proclamé prophète voyait en lui un rival qui menaçait ses prétentions et ses prérogatives.

C’était la période de son moussem et les chorfa [de chérif, descendant du Prophète] alamiyine marquaient leur vénération pour Moulay Abdeslam par une série de pèlerinages et d’activités équestres. Moulay Abdeslam a laissé une prière dont on loue la beauté et que je n’ai pas réussi à trouver. Elle était peut-être incluse dans le beau service religieux célébré par une vingtaine de personnes sur le parvis du tombeau sous un ciel scintillant. On a reçu la bénédiction de l’un d’eux qui nous a désignés comme des Enfants de Moïse. On ne sait pas grand-chose de l’enseignement de Moulay Abdeslam sinon qu’il privilégiait les ablutions du cœur. Son prestige lui vient de ce qu’il est généralement considéré comme le précurseur du soufisme maghrébin. On le surnomme « le sultan des Jbali » ou sultan des Montagnards. 

Abdelhadi Baraka est le doyen des chorfa alamiyine. C’est lui qui parraine les activités du moussem et ce sont ses enfants qui l’organisent. Des cavaliers paradent sans selle. On attend quelque chose, je ne sais quoi. Je sais que je dois m’accoutumer à l’attente pour atténuer mon intrusion dans un univers où il n’est rien de plus crucial que de s’en remettre à Dieu qui trame jusqu’à l’attente. Baraka reçoit les officiels sous une tente rouge dressée sur la montagne, à proximité de sa maison de campagne. On sert des gâteaux sucrés et du thé encore plus sucré. A l’issue des cérémonies d’ouverture et de clôture, le doyen reçoit ses hôtes et leur propose le thé, le pain, l’olive, le beurre et le fromage. C’est une maison basse, blanchie à la chaux, les portes et les volets bleus, d’une simplicité monacale.

Baraka nous révèle qu’il était marié avec la sœur d’Aït Ahmed, issu lui aussi d’une lignée chérifienne. Il évoque les rencontres de la direction historique du FLN dans son domicile : « C’étaient de fortes personnalités, ils ne pouvaient s’entendre, ils s’étaient alliés contre les Français, ils devaient se séparer dans la lutte pour le pouvoir. » Aït Ahmed était le plus cultivé, peut-être aussi le plus intelligent. Il avait le mérite d’être kabyle. Dans son testament, il a laissé des instructions précises sur ses funérailles, ni carré des grands ni officiels. Il a demandé à être enterré dans son village natal aux côtés de sa mère : « Elle a souffert pour moi, ce sera ma manière de réparer mes torts à son égard. » Selon Nabil, le fils et l’héritier du doyen des chorfa, Aït Ahmed aurait dit : « Ils n’auront pas mon cercueil. » Les Kabyles étaient nombreux à accompagner le vieux militant qui incarnait tant l’Algérie et son combat pour une souveraineté éclairée. Ils ont dissuadé les officiels de se mêler au cortège, ils n’en voulaient ni en voiture ni à pied. 

Nous retrouvons Abdelhadi Baraka au bar du Minzah. C’est aussi l’un des derniers personnages historiques du Maroc. Un disciple d’Allal El Fassi, figure emblématique du nationalisme marocain, le maître à penser de l’Istiklal, mouvement indépendantiste contre le protectorat français. Il le considère comme l’un des meilleurs poètes et comme un théologien averti, maâlem de la Quaraouiyine, prestigieuse école coranique de Fès, à seize ans : « C’était un politique poète. Il a appris le français dans un village perdu au Gabon où il a été banni par les Français.»

La situation dans le monde arabe est pour Baraka une source d’inquiétude et de tristesse : « En définitive, le pétrole s’est révélé une plaie pour les Arabes. » Au Moyen-Orient il est partisan de deux Etats, l’un à côté de l’autre : « Cela contribuerait grandement aux deux parties. ». Il incrimine les Américains et les Européens dans le désastre en Syrie et en Irak : « S’aviseraient-ils de régler les problèmes qui secouent la région, au risque de perdre une partie de leurs marchés des armes, ils auraient vite fait d’imposer une solution aux belligérants. » Je ne sais comment lui dire que ni la Maison Blanche ni le Quai d’Orsay n’arriveraient jamais à plier un Netanyahou et encore moins les colons de Judée et de Samarie. Je prends mon parti de le prendre au dépourvu : « Netanyahou a davantage peur de Mohamed VI que d’Obama, de Poutine et de Merkel réunis. » Il ne comprend pas ma remarque : « Seule une visite de Mohamed VI en Israël serait à même de priver Netanyahou la base électorale maghrébo-orientale et convaincrait nos compatriotes de miser sur la solution de deux Etats. »

Le vieux dignitaire ne désespère pas de venir à Jérusalem dans le cadre de la commission El-Quds présidée par l’ancien Premier ministre marocain. Son père s’était risqué à ses risques et périls dans la région. Il aurait même rencontré Ben Gourion. L’un avait parlé du soufisme, l’autre du bouddhisme. C’était l’époque où l’on croyait que des religions politiques comme l’Islam et le judaïsme se repliaient dans leurs sanctuaires et que les imams et les rabbins renonceraient à leurs velléités djihadistes ou messianistes. Je rêve ; il rêve ; nous rêvons. C’est pourtant vrai. Seule une visite du roi du Maroc en Israël bouleverserait la carte politique.