The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CLICHÉ DE MOGADOR : LA MAISON DE CERVANTES

C'est la maison des Cervantès, je la reconnais à la lampe qui pend au-dessus de l'aiguière en bronze, je m'y suis rendu plus d'une fois. J'accompagnais ma mère qui donnait des cours d'orthographe et de ponctuation (c'était à l'époque son domaine d'expertise) aux petites-filles qui venaient de je ne sais où passer les vacances chez leurs grands-parents. Pendant que Nina s'acquittait de ses tâches pédagogiques, je devais endurer les récits du vieux Cervantès. Je ne comprenais pas grand-chose à ce qu'il disait tant son accent espagnol grevait son français. Il en était réduit à mimer ce qu'il disait et ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris, en recoupant mes souvenirs, mes lectures et mes critiques littéraires, que j'avais eu l'insigne privilège de recevoir une lecture privée du 'Don Quichotte' par Cervantès en personne.
Le vieil homme assurait avoir habité la même rue à Grenade que Hassan Ben Mohamed El Ouazzan El Gharnati, connu comme Léon l'Africain, auteur de 'Description de l'Afrique', dont il détenait une copie remontant au XVIe siècle. En 1492, au moment de l'Expulsion des juifs et des musulmans, sa famille choisit de se convertir au christianisme. Ils passèrent ainsi près d'un siècle et demi en marranes – chrétiens à l'extérieur, juifs à l'intérieur. Quand l'Inquisition menaça de les envoyer au bûcher, ils se dépêchèrent de gagner Amsterdam où ils retournèrent au judaïsme. Ils étaient sur un bateau qui les conduisait en Palestine pour libérer Jérusalem sous la houlette du Messie Sabbataï Tsevi quand l'annonce de sa propre conversion à l'islam les surprit dans le détroit de Gibraltar. Ils débarquèrent à Tanger où, peinant à se mêler aux 'forasteros', ils se convertirent à leur tour à l'islam. De Tanger, ils gagnèrent enfin Mogador où ils renoncèrent à toute religion. Le vieux Cervantès ne se disait pas sans religion, il clamait être de toutes les religions.
Les Cervantès étaient, pour reprendre l'expression de ma mère, « des gens de la haute », et je ne savais si elle le disait de personnes particulièrement aisées et cultivées ou de personnes qui n'étaient ni juives ni musulmanes ni chrétiennes et qui, parce qu'elles étaient au-dessus de la mêlée, étaient plus proches de Dieu. Les Cervantès n'avaient jamais travaillé de leur vie. Ils étaient assez riches, depuis des générations et pour de nombreuses générations, pour être dispensés de cette corvée. On racontait qu'ils vivaient des loyers des bâtisses qu'ils avaient dans le mellah et la médina de Mogador, la 'juderia' de Tétouan et la ville nouvelle de Tanger, des immeubles qu'ils détenaient à Madrid, Tolède et Grenade, de même que des revenus de leurs exploitations agricoles au Venezuela, au Panama et en Argentine. On racontait encore qu'ils avaient un trésor dans leur cave et il ne passait pas un mois où l'on ne voyait débarquer un illustre collectionneur ou le représentant d'une prestigieuse bibliothèque en quête de quelque rare article en leur possession.
Quand on lui annonça qu'on quittait Mogador, le vieil homme décida que l'heure était venue de me montrer sa cave. Je n'ai plus connu caverne plus luxuriante et étonnante. Des armures pendaient à des porte-manteaux. Des casques s'alignaient sur une étagère. Des épées et des hallebardes, des fanions et des drapeaux, des coffres remplis de pièces d'or, des poteries et des figurines, des chaires d'église et de synagogue, une riche collection de tenues espagnoles dont le sambenito, des vestiges d'ailes de moulins… et bien sûr de précieux manuscrits. C'était le butin de siècles de tribulations et de nombreux exils ; c'étaient les musées que les « gens de la haute » avaient dans les entrailles de leurs intérieurs. Le vieux Cervantès décida de nous faire un cadeau. Malheureusement, il ne nous laissa pas choisir. Il aurait pu m'offrir une épée – qui m'aurait permis de poursuivre les cours d'escrime entamés sur la scala avec des épées en bois – ou une dague – qui m'aurait permis de me montrer moins littéraire dans mes règlements de comptes, mais il devait être un peu sénile pour qu'il choisisse d'offrir l'aiguière à Nina alors que je dus me contenter d'un vulgaire manuscrit. C'est dire ma cuisante déception.
Cela dit, je crois que c'est le troisième volume du Don Quichotte. Cervantès a bien écrit deux volumes, pourquoi n'en aurait-il pas écrit un troisième ?
A ceux qui incrimineraient mon amateurisme comme historien et ne me croiraient pas, je pourrais toujours envoyer une photo de « l'aiguière de Cervantès », héritée de Nina, qui trône désormais dans mon salon. Pour ce qui est du manuscrit, j'attends la proposition du représentant de la librairie du Congrès…
Photo : Collection David Bouhadana.

