The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE D’ÉPICTÈTE : LA VIE RÉGLÉE

L'homme balance constamment entre le bien et le mal et souvent il ne discerne pas entre eux, surtout quand la passion politique pervertit le sens moral, la passion religieuse l’aiguise, l’exacerbe et le dévoie, la passion mondaine le caricature. Les passions sont d’autant plus pernicieuses qu’elles s’attachent à des objets extérieurs hors de notre portée. Elles ruinent les prétentions intellectualistes chez les moins endurcis des philosophes et Epictète pousse le mépris pour elles jusqu'à railler leurs ébats amoureux : « Je voudrais bien être près d’un homme de ce genre, pendant une scène d’amour, pour voir à quel point il s’excite, quelles paroles il profère, s’il a souvenir de son nom de philosophe et des raisonnements qu’il entend, qu’il répète ou qu’il lit[1]. »
Epictète fait de la philosophie une doctrine de la bonne vie. Elle ne promet rien ; elle ne garantit rien. Ce serait une manière de penser qui recouvre ou commande une manière d’être. Elle n’est pas donnée à tous, mais seulement à ceux qui présentent les dispositions requises, plus acquises que naturelles : « Il faut veiller, peiner, vaincre certains désirs, quitter ses proches, subir le mépris d’un enfant, la raillerie des passants, avoir en tout moins que les autres, en magistratures, en honneurs, en justice[2]. » La philosophie permet à ses partisans de régulariser leur propre vie et les dissuade d'intervenir dans celle des autres. Stoïcienne par vocation, elle se propose en école de maturation de l’humain, incitant à prendre la mesure de la vanité des choses extérieures pour se libérer de leur ascendant et accéder à la liberté intérieure. Le stoïcien ne connaît pas le reproche encore moins la récrimination ; il est content de son sort, dans l’adversité autant que dans le bonheur. Sans crainte et sans convoitise, dans l'esprit de conciliation avec le sort. Epictète exalte la grandeur d'âme de l’homme qui se console de sa liberté. Son philosophe décèle partout la sagesse et la justice des dieux, dont il serait le véritable prêtre. Il est si imperturbable qu'il se laisserait volontiers soumettre par un esclave pour ne pas s'exposer à des troubles. Ce serait un convalescent chronique, se remettant en permanence d'un trouble ou s’en protégeant en permanence. Il ne se mêle pas ; il reste sur la touche. Epictète pousse le stoïcisme dans ses retranchements en niant l'existence du mal dans le monde.
Sinon Epictète propose de se secouer des mauvaises pensées où réside le malaise d’être en pensant positivement, c'est-à-dire en tirant parti de toutes les situations et de toutes choses. Il mise sur cette pensée positive – cette « baguette d’Hermès » – pour commuer ses conditions de vie en conditions de bonheur : « Touche à ce que tu voudras, et ce sera en or[3]. » Il n'est pas jusqu'à la mort, vécue comme « conscience de la volonté de la nature », qui ne soit convertible en possibilité de salut : « Il me faut mourir : si c’est à l’instant, je meurs ; si c’est un peu plus tard, je dîne puisque c’est l’heure, après, je mourrai[4]. » Le bon maniement de cette baguette trouve son couronnement dans une apologie de l'impassibilité et de l'imperturbabilité : pour conserver son calme rien ne doit le troubler, rien ne mérite de le troubler. Plutôt encourir le ridicule et passer pour un insensé que de prendre à cœur ce qui n'est pas en notre pouvoir. La dépendance serait source de contrariétés, d'autant plus grandes qu'elles concerneraient des êtres : « On ne perd que ce qu’on possède, on ne souffre que pour ce qu’on possède[5]. » Epictète propose comme une éthique du rôle : on ne choisit pas son rôle, il nous est imparti et on le remplit du mieux que l'on peut. Pratiquer le détachement garantit une plus grande autarcie dans la maîtrise de sa vie.
Dans cette gerbe, somme toute lumineuse, de remarques sur la volonté et le bon usage des représentations, on trouve comme un double discours, à moins que ce ne soit une contradiction. D'un côté, un discours intellectualiste soulignant les vertus de la pensée en général et de la raison en particulier, au point de miser sur elles pour neutraliser les passions selon le principe que toute âme incline naturellement au vrai et au bien et répugne au faux et au mal. De l’autre, un discours behavioriste préconisant de combattre l’habitude par l’habitude. Dans les deux cas, on serait en présence d'une philosophie pratique qui préconise l’exercice pour écarter les mauvaises représentations qui nourrissent les mauvais désirs et enraciner le principe philosophique de la vie réglée – principe « qu’en lui-même crie son principe, non pas un lambeau de pensée froid et misérable suspendu à des raisonnements de hasard comme par un cheveu, mais une pensée forte, active, qui s’est instruite par l’exercice pratique ». Sans être pour autant totalement intellectualiste puisqu’il reconnaît : « Peut-être est-ce philosopher que de rechercher comment il est possible d’user de ses désirs et de ses aversions sans rencontrer d’obstacles[6]. » En définitive, on incline à penser qu’Epictète allierait le behaviorisme à l’intellectualisme et retient qu’il se borne à recommander de s’appliquer ce qu’on souhaite voir appliqué à autrui.
Epictète distingue entre le corps, l’âme et les choses extérieures. Les épicuriens privilégient le premier et la jouissance charnelle ; les stoïciens la seconde et la volonté, instruite par la raison ou l’exercice, qu’Epictète oppose au désir de la chair. Il se remarque par son attaque contre l’épicurisme dont la critique sociale serait négative et contradictoire : « S’il en est ainsi étends-toi et dors, mène la vie dont tu juges digne, celle d’un ver : mange, bois, fais l’amour, va à la selle, ronfle[7]. » En définitive, on aurait les considérations d'un esclave affranchi sur la véritable maîtrise de soi : est libre quiconque ne cherche pas à maîtriser ce qui n’est pas en son pouvoir : n'est maître de soi que celui qui maîtrise ses jugements.
Epictète réclame de tout homme de marquer sa gratitude pour son existence : « Homme, ne sois pas ingrat, ne sois pas oublieux de ces dons excellents : sois reconnaissant à Dieu pour ta vue, pour ton ouïe, et, par Zeus ! pour ta vie elle-même et tout ce qui y sert, les fruits, le vin, l’huile ; mais souviens-toi qu’il t’a fait un don supérieur à tous les autres, la faculté d’user d’eux, de les juger, de déterminer la valeur de chacun d’entre eux[8]. »

