DANS LE SILLAGE D’ADORNO : L’EXORCISME DIALECTIQUE

6 Jul 2023 DANS LE SILLAGE D’ADORNO : L’EXORCISME DIALECTIQUE
Posted by Author Ami Bouganim

La philosophie aurait perdu jusqu'à ses tâches critiques en faveur des sciences humaines et sociales. Elle se limiterait désormais à des commentaires, d'autant plus gratuits qu'ils s'exercent sur des auteurs sans grande prise sur les nouvelles réalités des hommes, à l'instar d'Aristote, Spinoza, Kant, Hegel. Elle se poserait, de plus en plus, en conservatrice des grands textes, sans se reconnaître pour autant dans cette vocation résiduelle. Dans le meilleur des cas, philosopher se réduirait à des variations sur des thèmes plus ou moins intéressants et des thèses plus ou moins pertinentes. Son activité s'illustrerait dans l'essai, qui ne présume pas tant de la vérité de ses thèses que de leur ascendant – rhétorique ? – sur leurs auteurs et sur leur audience. L’essai ne se montrerait dupe de ses prétentions – qu'on songe à la quantité des recherches sur Aristote, Spinoza ou Kant – que pour mieux se cacher son inanité philosophique. L'essai ne construit pas, il ravale les constructions du passé ou les démolit.

La société s’insinuant partout, dans nos regards et nos sensations, nos goûts et nos inhibitions, nos actions et nos réactions, nos constructions et nos déconstructions, nos positions et nos procès, elle se glisse dans toute connaissance et l’on ne saurait en proposer de critique qui ne passerait par une critique de la société. Aussi la question méthodologique la plus lancinante revient à se demander où se placer pour procéder à une critique sur laquelle ne pèseraient pas les déterminants sociaux. Adorno n'a de cesse de se dépêtrer de la société bourgeoise dans laquelle il se sait empêtré au point que ses études se présentent comme autant de pièces dans une illusoire et morbide autopsie de la bourgeoisie. Les phénomènes ne seraient jamais aussi simples qu'ils le paraissent, le « oui » recouvrant un « non », le « non » un « oui ». Aussi préconise-t-il une pratique généralisée de la dialectique, plus cathartique et incantatoire que pertinente et évolutive. Elle se révèle d'autant plus caricaturale qu'elle s'interdit de se prononcer sur quoi que ce soit, n’énonçant rien sans passer par une diatribe souvent déroutante. Il complique tant les choses qu’on est acculé à une lecture hallucinée puisqu’on n’a jamais fini le procès socioculturel des médiations qui convergent dans les phénomènes. Lorsqu’il mitige son recours à la dialectique, il tombe dans l’abscons ou la banalité. Il se montre tellement soucieux de se garder contre tous les démons philosophiques, de l’unité à la totalité, du rationalisme à l’irrationalisme, qu’il pratique la dialectique en guise d’exorcisme et à moins de se mettre à balancer avec lui, allant de-ci de-là sans déboucher sur rien, on ne comprend pas grand-chose. La glose sociologique s’impose, avec Adorno ou derrière son dos, comme la seule voie délibératoire sur la réalité humaine.

Adorno propose une sociologie de l'érudition à laquelle il prête les prétentions d'une sociologie de la connaissance. D'un côté, la routine universitaire où végéterait, d'un article à l'autre, une érudition savante, précieuse et somme dénuée d’intérêt, le conservatisme de l'université écartant ceux qui s'aviseraient de s'arracher au ressassement, à la rumination et au plagiat déguisé ; d'un autre côté, les vedettes des médias qui reluqueraient de vieilles thèses pour nous les servir sous un emballage journalistique-philosophique. Peut-être une troisième catégorie, sans l'assiduité, la persévérance et le ronronnement des premiers, le boniment, le brio et le flafla des seconds, la gent légère ou morveuse : « La vanité du ressentiment, déclare Adorno, conduit les moins capables à l'escroquerie intellectuelle » (T. Adorno, « Minima Moralia », Payot, 1983, p.65).

Pourtant Adorno ne ruerait pas peu dans les brancards de l'érudition. Il maîtriserait l'art de radoter philosophiquement pour ne rien dire. Il serait du reste possédé par tant de démons (le commerce, la bourgeoisie, la médiation...) que sa pensée prend la tournure d'un exorcisme devant lequel le lecteur resterait pantois, ne distinguant plus entre le bon et le mauvais, pour ne pas parler du vrai et du faux, cherchant vainement des bribes de sens dans cette mixture philosophico-sociologique. Adorno se montre par ailleurs irascible à toute résurgence religieuse. L'espoir qu'alimentent les religions ne peut plaider, à lui seul, en faveur de leur vérité. De même que le besoin d'absolu qui anime les hommes ne plaiderait pas en faveur de cet absolu, encore moins de son existence : « L'impossibilité de vivre heureux ou même de vivre tout court sans penser un absolu ne témoigne en rien de la légitimité d'une telle idée » (T. Adorno, « Minima Moralia », p.94). Adorno ne concède aucune vertu à la pensée de la religion qui, portée par sa vocation apologétique, assimilerait immanquablement les desseins que les hommes caressent religieusement pour la terre à des thèses sur elle ou sur le ciel.