DANS LE SILLAGE D’HANNAH ARENDT : LE PARI SUR LE SENS

8 Sep 2018 DANS LE SILLAGE D’HANNAH ARENDT : LE PARI SUR LE SENS
Posted by Author Ami Bouganim

On n'a pas assez insisté sur le tempérament philosophique d’Arendt, peut-être parce que sa critique est si radicale qu'elle frise le nihilisme ou débouche sur lui – du moins un nihilisme méthodologique qui préserverait contre les illusions, les lubies, les mirages et garantirait de mieux le surmonter sans verser dans l’incantation ou la prédication. Rigoureuse et méthodique, elle reste classiciste, si soucieuse de l'idéal classique qu'elle ne se permet pas de critiquer les auteurs du passé avec lesquels elle n'est pas d'accord. Elle pousse le respect à la dévotion et s'entoure de toutes les précautions nécessaires pour les ménager. Le classicisme n’est pas un vulgaire engouement pour le passé, repli sur des traditions, bannière des gens de lettres qui trouveraient abri dans une noblesse littéraire. Il recouvre la vocation de remodeler en permanence sa patrie dans le monde : « On entend par classicisme la tentative de créer magiquement, par une imitation du classique poussée à la limite [...] une nouvelle patrie[1]. »

Dans son étude sur le statut public de l'homme et sur l'évolution historique des limites entre la sphère publique et la sphère privée, Arendt présume de la condition humaine comme d'un animal travailleur – l'animal laborans de Marx. Elle lie les changements dans son statut à ceux du travail dans les sociétés. Elle distingue entre « labeur » [labor] qui désigne les activités dont l'homme doit s'acquitter pour survivre comme individu et comme maillon dans la chaîne de la vie et « travail » [work] qui désigne les processus de production. Elle invoque volontiers l'Ancien Testament : « Nulle part dans l'Ancien Testament la mort n'est présentée comme « le salaire du péché ». Ni la malédiction qui chasse l'homme du paradis ne le punit par le travail et l'enfantement. Elle rend seulement le travail plus pénible et l'accouchement plus douloureux. Selon le livre de la Genèse, l'homme (adam en hébreu) a été créé pour prendre soin de la terre (adama) et veiller sur elle, comme son nom, le masculin pour terre, l'indique (Genèse 2, 5-15) : « Et Adam ne devait pas cultiver la adama… et Dieu créa Adam à partir du sable de la adama… » Le mot pour cultiver qui devint plus tard le mot hébreu pour travailler – la-avod – se présente comme un service. La malédiction ne mentionne pas ce mot, mais la signification est claire : le service pour lequel l'homme a été créé devient maintenant une servitude[2]. »

Le sens relève du miracle qui pointe jusque dans la routine de la vie, que l'on soit pris par le souci constant de survivre, absorbé dans la création des moyens de sa survie ou même par la méditation sur la place de l'homme dans le monde. Le sens ne sanctionne ni le travail ni la recherche, il vient d'ailleurs : « Pour l'animal laborans, c'est un miracle qu'il se découvre habiter le monde ; pour l'homo faber, c'est un miracle, comme une révélation divine, de découvrir que le sens a sa place dans le monde[3]. » Arendt est plus que réservée sur les tentatives des existentialistes français de dépasser dans et par la révolution le nihilisme ambiant et de chercher le salut politique dans l’engagement. La création du sens, pour méritoire qu'elle soit, n'arrive pas à dissiper le non-sens : « Sous l'angle de la pensée pure, toutes leurs solutions portent la marque d'une héroïque futilité[4]. » Elle n'arrête pas de répéter que le sens – le pari sur le sens – réclame de se poser en permanence la question du sens. Sans cesse, on la reprend ; sans cesse, on recommence. Chaque nouveau commencement recouvre une promesse de sens et tant qu'on initiera de nouveaux processus, même si l'on n'est pas sûr de leur avenir et ne peut prévoir leur évolution, le monde conservera une stabilité minimale permettant aux hommes d'agir, de parler, de penser. Dans ce contexte, bâtir une famille, mettre au monde des enfants, constitue une marque de confiance dans l'avenir et dans l'univers : « Le miracle qui sauve le monde entendu comme sphère des affaires humaines de sa dégradation normale, naturelle, réside ultimement dans la natalité, en laquelle la faculté d'agir est ontologiquement enracinée. […] C'est la foi en le monde et l'espoir que l'on caresse pour lui qui trouvent peut-être leur expression la plus succincte et la plus glorieuse dans les quelques mots avec lesquels les Evangiles annoncent la Bonne Nouvelle : « Un Fils est né parmi nous. » »[5] L’intelligence ne saurait servir à elle seule de guide ; le cœur non plus. Dans la compréhension des choses comme dans l’action politique. Arendt réclame, à l’instar du roi Salomon, « un cœur intelligent » pour vivre, endurer les autres et se faire admettre par eux. Un cœur intelligent également pour cultiver l’imagination, plus riche et plus dense que la seule intelligence, génératrice d'intuition libre et spirituelle à condition qu’elle se garde de l’irrationnel.

Arendt, probablement la première et la dernière des grandes intellectuelles, semble ne croire en rien d'autre qu'en son intelligence, c'est-à-dire en sa supériorité intellectuelle sur les auteurs sur lesquels elle s'appuie pour prendre son envol. Pourtant on a l'impression d'être en présence de vastes travaux de séminaire réalisés par une étudiante studieuse et consciencieuse. Elle pourrait tout dire dans un paragraphe et il lui arrive d'ailleurs de le faire. Mais elle l'enterre sous des monceaux d'érudition. Elle barbotte dans la mare somme toute limitée de la tradition philosophique sans s'enhardir à s'arracher aux ruminations de textes dont elle est pourtant la première à constater le dépassement, en l'occurrence par le génocide perpétré par les nazis qui a crevé la bulle morale où l'homme se tolérait. Sa lenteur de penser trahit comme une lassitude de penser. Elle aura manqué de génie, dans le sens où l’entendent Lessing et Goethe, « cette harmonie heureuse et naturelle avec le monde, combinaison du mérite et de la chance »[6].

[1] H. Arendt, « Qu’est-ce que la philosophie de l’existence ? » dans La philosophie de l’existence, Payot Rivages, 2000, p. 114.

[2] Arendt, H., The Human Condition, The University of Chicago Press, Chicago & London, 1998 (1958), p.107, note 53.

[3] Arendt, H., The Human condition, p. 236.

[4] H. Arendt, "L'intérêt pour la politique", dans La philosophie de l'existence, Payot, 2000, p. 234.

[5] Arendt, H., The Human Condition, p. 247.

[6] H. Arendt, Vies politiques, Gallimard, 1974, p. 13.