DANS LE SILLAGE DE BERGSON : LA FONCTION FABULATRICE

5 May 2018 DANS LE SILLAGE DE BERGSON : LA FONCTION FABULATRICE
Posted by Author Ami Bouganim

Bergson récuse la préséance méthodologique de l’idéalisme, qui considère le monde comme une représentation ou une construction de l'intelligence, sur la vie : « Avant de philosopher », déclare-t-il, « il faut vivre. » La vie étant animée par l'instinct, la pensée tramée par l’intelligence, c’est en principe l'instinct qui suscite l’intelligence pour réaliser ses desseins. Cette dernière ne serait même que de l’instinct porté à la conscience de soi. Quels que soient ses ressources et les procédés auxquels elle recourt, elle ne réussit pas d’ailleurs à s'arracher totalement à l'instinct : « Il ne faut pas oublier qu’il reste une frange d’instinct autour de l’intelligence, et que des lueurs d’intelligence subsistent au fond de l’instinct » (H. Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, p. 122).

Dans tous les cas, l’instinct continue d’œuvrer derrière l’intelligence ou de concert avec elle pour parer à ses carences. Il corrige les perturbations qu'elle introduit dans le régime de nature. Brandissant en permanence la menace de la mort, récusant la liberté, décourageant l'action rédemptrice, elle instaure un régime existentiel somme toute déprimant. L’instinct conçoit toutes sortes de récits et de sous-récits destinés à compenser le prix émotionnel et passionnel que l’intelligence réclame. Il anime une fonction que Bergson n'hésite pas à caractériser de fabulatrice : « innée à l'individu », décelable à « quelque degré chez tout le monde », assimilable à « une faculté spéciale d'hallucination volontaire » (H. Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, Felix Alcan, 1931, p. 207 et suiv.), elle consiste à « créer des personnages dont nous nous racontons à nous-mêmes l'histoire ». Contenu par l'intelligence, entravé par elle, l'instinct trouve comme un exutoire dans cette fonction fabulatrice qui préside à toute création, en l'occurrence de dieux, tramant les mythes et les fables où ils trônent. Elle remplit dans les sociétés humaines le même rôle, vital et créateur, que l'instinct dans les sociétés animales. Ce serait une ruse que prend l'instinct ou son résidu, tant averti des procédés de l'intelligence qu’il recourt à des « représentations imaginaires » pour parer aux dangers des « représentations intellectuelles ». Elle engendre des fictions vitales qui permettraient l'épanouissement de la vie. Ce ne sont pas toujours des erreurs mais des anticipations de vérités atteintes par le court chemin de l’instinct promu au rang d’une intuition et que l'intelligence n'atteindrait, elle, qu'au terme de longs parcours : « Qui sait même si les erreurs où elle a abouti ne sont pas les déformations, alors avantageuses à l'espèce, d'une vérité qui doit apparaître plus tard à certains individus ? » (H. Bergson, Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, p. 114). Voué de nature à l'intérêt vital, l’instinct continue de hanter l'imagination – s'en arracherait-il que cette rupture constituerait une menace sur la vie.

Se rencontrant à un degré ou l’autre chez tous, la fonction fabulatrice ne s’affirme nulle part mieux que chez les enfants et les artistes et c’est elle qui agit chez les lecteurs et les spectateurs : « Quoi de plus étonnant que de voir des spectateurs pleurer au théâtre ? » S’attestant dans le roman, le conte, la mythologie, elle répond à une exigence vitale : « Cette exigence a fait surgir la faculté de fabulation ; la fonction fabulatrice se déduit ainsi des conditions d'existence de l'espèce humaine » (H. Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, p. 206). Les fictions présentent l'avantage d'exercer sur la volonté une action plus efficace que l'intelligence, puisqu’expressions de l'instinct vital, elles communiquent à la vie l'élan qui préside à leur élaboration. On ne se « leurre » pas sans raison, mais pour des raisons supérieures à l’intelligence. L'erreur, plus existentielle, se révèle plus utile et vitale que la vérité, plus stérilisante. Cela dit, l’instinct court en permanence le risque de voir l’intelligence s’émanciper de son contrôle, se retourner contre lui et attenter à sa vitalité. Bergson dédramatise l'illusion : sans fiction, ce serait l'ennui, et le désespoir en sus.

La fonction fabulatrice, qui ne connaît pas de répit, s’illustre surtout dans l’élaboration de religions dites statiques. Elle génère des fables sur l'homme complet et non sur cet homme partiel qu'est le sujet de la connaissance idéaliste. Toute religion, même la plus primitive, s'impose comme une réaction vitale contre le pouvoir dissolvant de l'intelligence et présente une vocation sociale qu'elle remplit en alliant l'action à la connaissance pour contribuer à la cohésion civile : « De tous les êtres vivant en société, l'homme est le seul qui puisse dévier de la ligne sociale en cédant à des préoccupations égoïstes quand le bien commun est en cause ; partout ailleurs, l'intérêt individuel est inévitablement coordonné ou subordonné à l'intérêt général. Cette double imperfection est la rançon de l'intelligence. L'homme ne peut pas exercer sa faculté de penser sans se représenter un avenir incertain, qui éveille sa crainte et son espérance » (H. Bergson, Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, p. 222).

Selon Bergson, même les religions les plus évoluées, supra-intellectuelles, se proposent comme l'expression la plus accomplie de cette fonction fabulatrice qui ne mettrait pas tant en scène l'instinct, de plus en plus écarté par les progrès de l'intelligence, qu'un « instinct virtuel », super-instinct ou instinct éclairé, détour de l'instinct contournant les inhibitions de l'intelligence et assimilable à l'intuition mystique. Ces religions sont l'œuvre de mystiques, de génies et d'artistes. Leur expression la plus engageante reste, là encore, littéraire. Les « Deux Sources » se conclut par cette phrase : « L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer de vivre. A elle de se demander si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers qui est une manière de faire des dieux. » Portée par l'instinct ou l'intuition, la fonction fabulatrice trame les créations les plus sublimes de l'esprit pour parer, autant qu’il se doit et se peut, aux productions de la faculté intellectuelle.