DANS LE SILLAGE DE BLOCH : LE SENS MESSIANIQUE

6 May 2020 DANS LE SILLAGE DE BLOCH : LE SENS MESSIANIQUE
Posted by Author Ami Bouganim

Ernst Bloch cherchait dans le vacarme de l’Histoire un chant de sirène qui ne serait pas un chant du cygne, il le trouva dans l’utopie. Il misait tant sur le marxisme qu'il passa sa vie à se demander pourquoi ça ne marchait ni en Allemagne ni hors d'elle. Plutôt que de se récuser et de chercher de nouveaux outils pour mieux comprendre le chantier de l'histoire, il investissait des ressources d'ingéniosité dans le replâtrage du marxisme. Le fascisme ne serait qu'une invention machiavélique du grand capital pour se protéger contre les assauts révolutionnaires du prolétariat ou un raidissement de l'esprit se protégeant contre les menaces socio-économiques sur la petite bourgeoisie. Bloch ne s’en méprit pas moins sur lui-même que sur sa recherche : il se rangeait du côté de la matière alors qu’il était de celui de l’esprit, du côté du marxisme alors qu’il était de celui de la religion. Peut-être ne balançait-il entre les deux registres que parce qu’il sentait – comme nul autre avant et après lui – que c’était davantage une noble espérance, d’inspiration religieuse, qui soulevait l’adhésion des masses au marxisme que son outillage économique.

En définitive, Bloch donna une inclinaison prophétique au discours politique et une dimension sociale au discours existentiel. Le sens serait messianique, porté par l’espoir d'un avenir meilleur – d’une utopie. Sinon, il piétine dans le morose non-sens d’une mortelle aliénation, condamnée à une lancinante désillusion. Dans les pages les plus fébriles et exaltées de son œuvre, Bloch ne s’entendrait à d’autre vocation qu’à celle pour l’instauration du Royaume, à d’autre mobilisation que divine, à d’autre piété que religieuse, pour arracher l’homme à la vulgarité et à la simulation. Le Messie est le porteur de l’espoir et il n’en réalise les promesses que si l'on s’inscrit dans son sillage pour le sortir – en nous et pour nous – de sa retraite dans son inconnu toujours inconnu. C’est la révolte messianique qui imprimerait cette sortie de l’intériorité individuelle vers l’accomplissement communautaire. Il n'est pas jusqu'à la musique, irreprésentable, qui ne soit hymne à Dieu et à son Royaume.

Bloch se pose en prédicateur d’une foi quasi religieuse, hors de toute institution, voire sans Dieu, pour cultiver l’espoir en l’instauration du Royaume. Sa prédication n’en présente pas moins des harmoniques chrétiennes, puisqu’il considère Jésus comme la figure, sinon le type, du Fils de l’Homme par excellence. Il décèle dans le christianisme la possibilité d’articuler une théologie de la mort de Dieu qui ne heurterait ni la raison ni la passion et blanchirait la religion de ses velléités molochiques : désormais, Dieu étant mort, c’est à l’homme de le ressusciter. Peut-être une tentative de réhabiliter le christianisme au sein du judaïsme, contre le discrédit rabbinique qui pèse sur lui et contre sa perversion ecclésiastique. Pour Bloch, Dieu n’est pas au début, mais à la fin, et le christianisme est un judaïsme.

Bloch ne se révèle un virtuose du génie religieux que parce qu’il était mélomane, qu’il était de toutes les religions et qu’il misait sur l’espérance. Il compose sa philosophie en musicien, porté par ce lyrisme mystique qui caractérise, par-ci, par-là, une certaine tendance à l'excès de sens pour assourdir le non-sens. Il se cherche au-delà du ciel et de la terre, de la lettre et de l’esprit, dans la musique des vocables, et il nous propose comme des préludes sur le sens. On n'aurait pas encore découvert le mystique brouillon et entravé derrière le philosophe ; l'adolescent puéril derrière le révolutionnaire ; le kabbaliste dilettante derrière l'historien. Il était de l'autre monde, on ne sait lequel, qu'il cherchait à instaurer en ce monde. Bloch avait assurément un surplus d’âme hassidique. Malheureusement, s’il comprenait ses histoires, il n’en saisissait ni le premier ni le dernier mot. Il n’était pas le seul, il n’est toujours pas le seul. Il n’est que de lire « Les Frères Karamazov » de Dostoïevski et de découvrir le personnage du starets Zosime et son enseignement pour comprendre à quel point le hassidisme – tout comme Lévinas qui se défendait pourtant de nourrir la piété hassidique – est imprégné d’orthodoxie slave.

La propension de Bloch à délayer ses considérations dans des bouillons de culture pour croire les étoffer, les étayer ou leur garantir de la profondeur est somme toute caractéristique des membres de l’Ecole de Francfort. La sélection naturelle qu’opère la mémoire ne peut – et dans l’avenir elle ne le pourra encore moins – dépouiller ces beaux textes sans les trouver surchargées de toutes sortes de digressions que des mémoires de plus en plus sélectives, parce que de plus en plus débordées et de plus en plus spécialisées, n’arriveraient plus à suivre. On ne devrait pas philosopher pour ses contemporains, mais pour ces générations à venir dont la mémoire ne conservera assurément que l'essentiel. Or, Bloch n'avait pas vraiment le sens de l'essentiel. Comme dans ses études sur l'art qui se présentent comme des suites de variations, souvent sans vocation précise et sans grandes séductions. On peut adhérer ; on peut ne pas adhérer. On cherche désespérément des intuitions intéressantes auxquelles s’accrocher. Mais les variations déclinent peut-être un mode de dissémination, somme toute honnête, qui s’accommoderait du caractère aléatoire de ses énoncés et ne chercherait plus à assener de lourdes et ridicules certitudes. Bloch restitue les échos du vide qui résonnent dans la décadence culturelle, telle qu’on la décèlerait dans le positivisme ou le surréalisme, dans la musique ou le roman, pour mieux dégager des trouées vers l’espoir de l’on ne sait jamais – ou plus – quoi.

C’est, en définitive, une manière de kabbale, chez Bloch non moins que chez Derrida…