The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE BOURDIEU : SCOLASTIQUE ET RATIOCINATION

C’est le pouvoir symbolique qui instruit le monde. Dans les sociétés archivées, par les livres autant que par les documents, il est la première et dernière source de référence et de légitimité. Son exercice s'accompagne d'une violence symbolique d’autant plus pernicieuse qu’elle privilégie l’arbitraire culturel qui lui sert de couverture : la classe dominante n’exerce pas son pouvoir de classe sans se réclamer d’un pouvoir symbolique, sans le cultiver et sans barder son exclusivité. Bourdieu propose cette définition : « La violence symbolique est une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et aussi, souvent, de ceux qui l’exercent dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de l’exercer ou de la subir[1]. »
Or c’est la philosophie qui s’est longuement accaparée ce pouvoir symbolique et aujourd’hui encore elle persiste, malgré les percées de la science qui laissent pantois les philosophes scolastiques, à s’autoriser de son prestige pour se prononcer sur les questions de société, d’éthique, voire de religion. Bourdieu ne déboulonne la philosophie qu’autant qu’il récuse l’intellectualisme qui nourrirait ses prétentions (même quand paraît quelque paradoxale « pensée nouvelle » prétendant ruiner ou marginaliser la place/le rôle de l’intellect-la raison dans l’œuvre du penser). La critique de Bourdieu est plus radicale que celles qui l’ont précédée (le sensualisme d’un Hume, l’intuitionnisme d’un Bergson…). Ce n’est pas avec sa seule tête – la conscience – qu’on pense, mais avec le corps ou, tout du moins, avec une tête chevillée à un corps conditionné et prédisposé par des habitus : « Il faut rompre avec l’intellectualisme de la tradition kantienne et apercevoir que les structures cognitives ne sont pas des formes de conscience mais des dispositions corporelles profondément enfouies sans passer par les voies de la conscience et du calcul[2]. » En arrachant les croyances à l’esprit, en les situant dans des dispositions incorporées sous la violence symbolique exercée par les instances étatiques, sociales, culturelles par le biais de l’école, Bourdieu procède à ce qu’on est bien obligé de nommer une victoire du corporalisme contre l’intellectualisme. L’éducation s’exerce sur le corps qui conserve les souvenirs de son apprentissage sous forme de dispositions, à l’instar de l’éducation à la masculinité ou à la féminité. Elle s’exerce comme violence et comme chantage, avec de sourdes menaces et des semonces répétées, mobilisant émotions et pensées. Bourdieu pousse sa critique de la Raison jusqu’à l'enraciner dans des contingences sociales et historiques qu’elle occulterait pour mieux extorquer l’adhésion à ses principes et garantir sa domination : la raison serait encore le principal instrument de violence et de contrôle symboliques.
Bourdieu ne se contente pas de nuancer le rôle de la raison et de récuser la thèse intellectualiste qui privilégie son action. Il réhabilite l'habitus, charnière de la compréhension et de l’intervention de l’individu. Si cette réhabilitation ne légitime pas un déterminisme absolu, elle place l’intervenant au nœud d’une série d’interactions qu’on a du mal à démêler. Elle souligne surtout l’inanité des « idées » contre « l’inscription du social dans les choses et dans les corps ». La structuration des habitus comme dispositions collectives et leur incarnation chez l’individu – qui s’imagine agir en toute liberté alors qu’il est solidement conditionné – ruine, partiellement sinon totalement, la notion de liberté corrélative de la conscience dans les thèses intellectualistes : « Sans doute, l’habitus n’est-il pas un destin, mais l’action symbolique ne peut, par soi seule, et en dehors de toute transformation des conditions de production et de renforcement des dispositions, extirper les croyances corporelles, passions et pulsions qui restent totalement indifférentes aux injonctions et aux condamnations de l’universalisme humaniste (lui aussi enraciné d’ailleurs dans des dispositions et des croyances)[3]. » Bourdieu tente néanmoins d’atténuer la rigueur du déterminisme guettant ses considérations sur l’habitus en introduisant la notion de stratégie qui présente le mérite de réintroduire l'intérêt de l'agent derrière ses habitus. Ce recours à la stratégie vise à « sortir de l'objectivisme structuraliste sans tomber dans le subjectivisme ». Pour séduisante qu’elle soit, cette notion ne prend sens qu’autant qu’elle se mesure aux structures, les brise, les remanie et entraîne l’agent dans une action quasi littéraire, imprimant par là même une tournure littéraire à la pratique sociologique qui s’illustre en l’occurrence comme littérature ratiocinante dénuée des charmes qu’on trouve à un Balzac, un Flaubert ou un Zola. C’est la littérature qui se profile en définitive derrière des déclarations du genre : « … un projet théorique qui vise en réalité à réintroduire l'agent socialisé (et non le sujet) et les stratégies plus ou moins "automatiques" du sens pratique (et non les projets ou les calculs d'une conscience)[4]. »
Bourdieu reproche à la philosophie sa résistance à l’historicisation qui compromet le caractère universel de ses principes et de ses fondements et dénonce la « lecture liturgique » qui « permet d’assurer aux textes canoniques la fausse éternisation d’un embaumement rituel »[5]. C’est dans ce contexte qu’il prend la défense des sciences sociales contre le procès que la philosophie ne cesse d’intenter à leurs prétentions scientifiques : « A ceux qui demanderaient pourquoi, et surtout de quel droit, on peut en appeler à une telle « libération » de la philosophie, je répondrai d’abord qu’il faut libérer la philosophie pour libérer les sciences sociales de la critique réactionnelle – pour ne pas dire réactionnaire – qu’elle ne cesse de leur opposer, en se contentant le plus souvent d’orchestrer sans le savoir la vision la plus commune de ces sciences[6]. » C’est le malheur de la philosophie que de se croire plus sage que toute autre discipline et celui de la sociologie que de se croire plus maligne. Quand d’aventure, le sociologue se double d’un philosophe, que sa tête sociologique se mord la queue philosophique, ou le contraire, on se perd immanquablement dans ses surenchères critiques. Bourdieu ratiocine maladivement et maladroitement pour tenter de sortir la sociologie de ses bourbiers et travers scolastiques. Malgré la pertinence de ses critiques, on ne peut le lire sans contracter un torticolis. Ce n'est peut-être pas du charabia ; ça ne recule devant rien pour le paraître. Bourdieu a raison de dénoncer les pernicieux mécanismes d’exclusion de la raison blanche, masculine et occidentale sous le couvert de l’universalisme abstrait, il est sûrement bon de savoir que le prix qu’on paie pour cette science qui nous entraîne on ne sait où. Pourtant que propose-t-il comme alternative, quelle voie trace-t-il ? La sociologie, prise de conscience d’elle-même de la société philosophique occidentale – volontiers scolastique ou condamnée à le devenir – est atteinte à la fois de pépiement philosophique et de mouron social. Ceci dit, on aurait tant aimé avoir sa position sur les nouveaux médias, les réseaux sociaux, leurs répercussions sur la redistribution du pouvoir symbolique et les mutations dans le statut de l’intellectuel…
[1] P. Bourdieu, Sur la télévision, Liber, 1997, p. 16.
[2] P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, 1997, p. 210.
[3] P. Bourdieu, Méditations cartésiennes, p. 215.
[4] P. Bourdieu, « De la Règle aux Stratégies », Choses dites, p. 78.
[5] P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, p. 59.
[6] P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, p. 40.

