DANS LE SILLAGE DE DESCARTES : L’EXERCICE DU DOUTE

24 Nov 2019 DANS LE SILLAGE DE DESCARTES : L’EXERCICE DU DOUTE
Posted by Author Ami Bouganim

Descartes est resté célèbre par son exercice du doute radical dans le but de s’assurer des postulats desquels tirer des enseignements qui ne seraient pas troublés par des préjugés et/ou des fictions. Il récuse en doute jusqu’aux croyances les mieux partagées pour ne plus considérer que son doute et en dégager les conclusions concernant sa propre existence et celle de Dieu assimilé à l’infini. Si son doute se veut méthodologique, pratiqué aux seules fins de s’assurer une méthode permettant de mieux préciser les limites de ses assertions et ne pas prendre ses lubies pour des vérités, il n’en répand pas moins un soupçon sur toute chose, que ce soit le témoignage des sens, les sentiments du cœur ou les déductions de la raison. Il loge, pour pasticher Nietzsche, la philosophie à l’enseigne du soupçon qui condamne l’homme au désillusionnement permanent. Depuis, nul n'est plus sûr de ne point être abusé par ses sens, ses passions, son intelligence ou ses instruments d’observation et rien ne dissipera plus le doute irréductible qui plane sur toute connaissance.

Descartes marque un tournant dans l’exercice de la philosophie à plus d’un égard. Il rompt avec la scolastique médiévale, textuelle et spéculative, pour s’engager plus résolument que ses prédécesseurs dans des considérations épistémologiques avec pour vocation de fournir à l'homme les connaissances nécessaires pour se rendre « maître et possesseur de la nature ». Il distingue entre intelligence, conception et imagination. Il réclame la clarté et la distinction de tout acte de réflexion et ne s’entend qu’à l’intuition claire et précise. Il préconise un intellectualisme radical : « Il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux » (Descartes, « Discours de la Méthode », III, Gallimard, la Pléiade, 1953, p. 144). Il pousse son intellectualisme jusqu'à considérer que l'entendement puisse engager la volonté : « D'une grande lumière dans l'entendement suit une grande inclination dans la pensée » (R. Descartes, « Lettres », La Pléiade, p. 1165). Il convertit l’amour intellectuel en amour de la connaissance. Il postule un causalisme universel œuvrant comme un mécanisme généralisé considérant tout événement, physique ou mental, comme l’effet d’une cause et stipulant « qu'il doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause que dans l'effet ». Il postule encore l'innéisme des lois de la raison établie et garantie par Dieu. Il privilégie la géométrie comme trame, plutôt que comme méthode, du penser. Il privilégie enfin – ce qui n’a été assez souligné et qui sollicite volontiers la pensée contemporaine – ce qu’on nommerait une pensée autobiographique et narrative qui restitue comme la chorégraphie vécue de l’exercice de la pensée. Cela dit, Descartes s’est lourdement mépris en postulant un aberrant dualisme entre l’esprit et la matière, l’esprit et le corps, dont les répercussions se ressentent à ce jour dans l’outrancière médecine occidentale. Voltaire, acerbe à sa manière, déclare : « Il se trompa, mais ce fut au moins avec méthode, et avec un esprit conséquent. »

Le doute sera magistralement interprété par Husserl comme suspension provisoire – mise entre parenthèse, réductions, épochè – de tout ce que l’on sait ou croit savoir, est ou croit être, pour s’assurer des postulats, sinon des fondements, de la connaissance. Cette suspension conduit au réduit d’un ego transcendantal somme toute désincarné, sans monde, sans existence… sans relations. Husserl ne sort du solipsisme où il interne l’égo transcendantal qu’en lui prêtant une intentionnalité – une construction davantage qu’autre chose – qui lui permet de viser autre chose que soi qui se trouve hors de la conscience et de s’insérer dans le monde, d’établir une relation avec autrui, etc. : « Lorsque moi, le moi méditant, je me réduis par l’épochè phénoménologique à mon égo transcendantal absolu, ne suis-je pas devenu par là même solus ipse et ne le resté-je pas tant que, sous l’indice « phénoménologique », j’effectue une explicitation de moi-même ? » De son côté, relayant Marx et Nietzsche, Freud s’inscrit dans la stratégie du soupçon initiée par le doute cartésien et incrimine les prétentions de la conscience à se poser en source du sens. Elle serait abusée par l’inconscient que le désir trame derrière ses évidences, introduisant des considérations affectives-émotionnelles dans les considérations intellectuelles-cognitives se prétendant claires. La conscience recouvre des ruses et des illusions qu’elle ne soupçonnerait pas. En revanche, Kierkegaard, grand poète ou contrefacteur de la religiosité, présentait le doute comme du snobisme : « Le doute des philosophes n'est que coquetterie » (« Journal 1834-1846 », vol. I, Gallimard, 1963, p. 223).

Le doute s’impose d’autant plus qu’il serait requis par la recherche scientifique qui réclame de réfuter les théories les mieux reçues pour les remanier ou les remplacer par des théories plus sensibles à l’incertitude de l’être et de sa connaissance et accompliraient des percées plus lumineuses sur le grand univers. L’exercice du doute protège contre l’empêtrement dans des doctrines qui s’imposent par le fatras des commentaires et des controverses qui suscitent dans leur sillage des « écoles » où la pensée piétine dans le pastiche et le plagiat. Le doute est surtout requis sur la place publique qui résonne de diatribes de plus en plus acérées qui ne laissent percer que l’intransigeance somme toute bornée de leurs auteurs. Il permet de modérer des positions par trop tranchées et tranchantes et de permettre une conversation avertie des limites des protagonistes. Le doute est le véritable pouls de la sagesse avertie des démons (« malins génies ») dont elle doit se libérer pour se contenter de « variations de pensée »…

Photo : Martine Dinet