DANS LE SILLAGE DE FOUCAULT : ENTRE RAISON ET DERAISON

26 Feb 2018 DANS LE SILLAGE DE FOUCAULT : ENTRE RAISON ET DERAISON
Posted by Author Ami Bouganim

Foucault navigue entre la déraison et la raison sans trop savoir où passe la ligne de démarcation entre elles. La déraison trouve sa contenance dans la raison, la raison son exclusion à moins que ce ne soit son dépassement dans la déraison. On ne cherche pas à les distinguer l'une de l'autre ; on ne réussirait pas. Foucault pointe un nouveau seuil critique en présentant la déraison comme l'envers de la raison, son refoulé, au point que l'on est porté à soupçonner un dément derrière chaque philosophe sinon chaque homme. La déraison persiste derrière ou sous la raison, couverte par la vanité et la complaisance, n'en sortant à la limite qu'en s'accrochant à un absolu qui recouvre une déraison absolue : suprême déraison – déraison sacrée ? – comme recours ultime contre la… folie.

Cette dernière se présente – souvent ? – comme l’expression de la critique poussée dans je ne sais quels retranchements, l'envers de la raison, déraison extrême. La raison classique se ligue avec la morale et la religion pour ranger la déraison – critique – sous le registre de la folie. Elle serait discréditée par leurs visions de la normalité morale et de la rectitude religieuse. Les insensés se retrouvent avec les déviants sexuels, réunis dans le même espace clos de l'internement et du châtiment comme remède : « La folie se met à voisiner avec le péché, et c'est peut-être là que va se nouer pour des siècles cette parenté de la déraison et la culpabilité que l'aliéné éprouve de nos jours comme un destin, et que le médecin découvre comme une vérité de nature » (M. Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard, 1985 (1972), p.100). Le droit s'allie alors à la psychologie pour donner à la déraison une définition médicale et sociale – psychiatrique. Foucault prête à la folie une certaine véracité que voile ou contient le régime de la raison. Sitôt qu’elle s'est dépêtrée des stigmates du vice qui collaient à elle, on a été amené à poser une ceraine consonance entre folie et innocence.

Foucault distingue entre plusieurs modalités de la conscience de la folie :

  • une « conscience critique » insistant sur son caractère déraisonnable, la présentant comme l'envers du raisonnable, la dénonçant non sans lui deviner des ressources – poétiques, démoniaques, amorales sinon immorales – brimées par la raison et traînant dans leur sillage le soupçon d'une sagesse supérieure ;
  • une « conscience pratique » recouvrant le drame de la déviance et faisant miroiter une promesse de génie ;
  • une « conscience énonciative » constatant la folie sans porter de jugements sur elle ;
  • une « conscience analytique » invitant à sa connaissance objective et son traitement.

Le mérite de Foucault est d'avoir montré que la folie est un simulacre de la raison, au point qu’elle est souvent vécue comme super-raison : rien ne serait plus inébranlable que la raison démente. Il souligne en particulier le voisinage de la folie et de la science. D'un côté, la folie est l'un des moteurs de la science, voire l'un des prix qu’elle réclame, et ce n'est pas un hasard si « la science verse dans la folie par l'excès même des fausses sciences » (M. Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, p. 35). La folie guette par ailleurs le délire de la science s'embarquant dans l'occulte, se risquant dans l'inconnu : « La folie apparaît... comme la punition comique du savoir et de sa présomption ignorante. »

Dans quelle mesure le concept médical de folie recouvre-t-il un concept critique chez le médecin autant que chez le patient ? Dans quelle mesure encore la folie recouvre-t-elle l'aliénation ? la liberté ? On ne sait plus, on a perdu de vue le seuil de la lucidité. L’étude de Foucault est trop fouillée pour instruire la pratique thérapeutique. Il justifie le caractère brouillon de son étude en ces termes : « Peut-être, pourtant, une certaine non-cohérence est-elle plus essentielle à l'expérience de la folie, qu'à aucune autre ; peut-être cette dispersion concerne-t-elle, plutôt que divers modes d'élaboration entre lesquels il est possible de suggérer un schéma évolutif, ce qu'il y a de plus fondamental en cette expérience et de plus proche en ses données originaires. Et tandis que dans la plupart des autres formes du savoir, la convergence s'esquisse à travers chaque profil, ici la divergence serait inscrite dans les structures, n'autorisant une conscience de la folie que déjà brisée, fragmentée dès le principe en un débat qui ne peut s'achever » (M. Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, p. 181).