The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE FREUD : LA MYTHOLOGIE PSYCHANALYTIQUE

Freud prend l'homme au niveau de ses pulsions et le saisit à travers l'inextricable réseau des censures et interdits où sa domestication religieuse-morale le retient prisonnier. Il démonte les mécanismes de ses inhibitions, ne s'inclinant devant aucun tabou, pas même celui de l'inceste. Il ne cherche pas tant à le libérer qu’à desserrer les liens névrotiques qui l’internent dans d’irrésistibles, inquiétantes/rassurantes et douloureuses/délicieuses fantasmagories. Le succès de sa psychanalyse participe de celui qu'exerce toute trame mythologique relevée de connotations quasi pornographiques et de ses procédés d'explication (traumatismes produits dans l'enfance, retour du refoulé, mécanismes de transfert, etc.) Wittgenstein était exaspéré – montrant une irritation toute viennoise – par les thèses de Freud auquel il ne concédait qu’une stratégie mythologique : « Voyez l’idée de Freud selon laquelle l’anxiété est toujours d’une façon ou d’une autre une répétition de l’anxiété que nous avons éprouvée à la naissance. Il ne l’établit pas en se référant à une preuve – comment le pourrait-il ? Mais voilà une idée qui a un caractère attrayant prononcé. Elle est attrayante comme le sont les explications mythologiques, ces explications qui disent que tout est répétition de quelque chose qui est arrivé antérieurement. Et quand les gens acceptent de telles vues, il y a certaines choses qui leur paraissent beaucoup plus claires et d’un accès beaucoup plus aisé. Il en va de même de la notion de l’inconscient » (L. Wittgenstein, « Conversations sur Freud », dans Leçons et Conversations, Gallimard, 1971, p. 91.) La psychanalyse, telle qu’elle s’est énoncée avec Freud et telle qu’elle s’est couramment pratiquée, prétendent ses détracteurs, s’est voulue ou se révèle une doctrine mythologique se proposant de libérer l'homme de ses névroses sans lui promettre d'autre bonheur que celui du désir éclairci/assouvi.
Se présentant comme une intense et interminable variation sur le thème du complexe d’Œdipe, la création psychanalytique a en effet de quoi désarmer le commentateur qui ne comprend pas comment l’on peut fonder une psychologie qui se veut scientifique et universelle sur un vulgaire mythe, comme si tous les hommes le partageaient, qu’il exerçait sur eux un ascendant (conscient ou inconscient) ou même les concernait d’une manière ou d’une autre. On n’a peut-être pas besoin de ce mythe et sa promotion au rang de vulgate n’aurait contribué qu’à retarder le travail de dénouement des relations, en mutation constante, entre enfants et parents. On serait en droit d’attendre, pour illustrer cette mutation, que le caractère soit moins perturbé, pour le meilleur et pour le pire, au sein d'une famille monoparentale que d'une famille biparentale où les relations entre les conjoints prennent, à un moment ou l’autre, d'une manière ou d'une autre, une tournure conflictuelle. Dans tous les cas, on attente au père, à la mère, voire aux deux, du moins dans les sociétés où les instincts ne sont pas contenus par des traditions plus impérieuses que les autorités parentales. On expie son « crime » contre eux, se ruinant à cette expiation ou s’en bâtissant. Partout encore, la mère montre tant de dévouement qu'elle lie irrémédiablement à elle – et rares sont ceux qui songent ou veulent pousser leur amour pour elle jusqu'à souhaiter la posséder. Dans la société occidentale – à moins que ce ne soit exclusivement dans le milieu judéo-austro-hongrois – l'attachement à la mère est tel qu'on se range souvent de son côté dans les querelles parentales, gardant rancune au père pour son atteinte – réelle ou présumée – à l'image de la mère se sacrifiant pour ses enfants. Son dévouement oblige tant qu'on ne serait quitte à son égard qu’en rivalisant avec elle dans la sollicitude dont l’on entoure ses propres enfants ou en s’en secouant non sans déchirements. En principe, le même schéma devrait se rencontrer dans la relation au père, sinon que l’ambiance domestique et filiale générale dans laquelle l’on a baigné jusque-là privilégie la mère comme agent de tendresse. Quoi qu’il en soit, le caractère se nouerait à la convergence (ou la dissonance) des rapports aux deux parents et à la résolution des perturbations et tensions entre eux – l’intrication de ces rapports déterminant le casier sexuel d’un chacun. On est condamné à arbitrer en soi les démêlés perpétuels de l'enfant avec ses parents se compliquant des démêlés avec ses propres enfants. On veut bien s'arracher à la mère et s'affranchir de l'autorité du père – tant que c'est la mère qui est source de tendresse et le père source d'autorité – mais on ne réussit qu'à désespérer l'une et s’aliéner l'autre. Dans tous les cas, on doit gérer ce nœud que constitue l’enchevêtrement domestique.
La psychanalyse recouvre le diagnostic d’un malaise et propose un mode de traitement. Le malaise réside dans la déliquescence de l’Occident s’interrogeant avec un sérieux déroutant sur le désir sexuel, sur les tournures que lui impriment la modernité et la postmodernité, sur les perversions où il se prend et s’écule, sur les entraves qu’il rencontre dans ses tentatives de s’assumer, sur les turbulences et les sublimations que sa non-réalisation provoque. Elle répercute comme le geignement d’un désir sexuel éreinté se cherchant une vocation après avoir perdu la vocation maritale et procréatrice ou ne s’en contentant plus. Ce n’est ni une idéologie ni une religion, mais une doctrine de l’exorcisme qui s’est emparée d’abord et avant tout de ses partisans/adhérents, patients autant que thérapeutes. Elle titre et légende la névrose d’une humanité en perte d’instinct animal, agissant sous ses formes sublimées dans la perpétuation domestique-généalogique et dans la religion, et en quête d’un sens compensatoire ou de nouveaux sur-sens. Son expansion a contribué à légitimer la consommation du sexe comme denrée fantasmagorique par excellence, au-delà de sa consommation conventionnée par le mariage ou clandestine dans les coulisses de la prostitution. Elle se présente comme une doctrine de la libération du sexe des tabous qui le contenaient et le domestiquaient et d’une exaltation de la liberté comme liberté sexuelle.
Ceci dit, on a trop vite évacué le mythe de la civilisation acquise au positivisme. Or il persiste, occulté, jusque dans les constructions philosophiques les plus « rationnelles », voire dans les théories scientifiques qui n’ont d’autre choix, comme l’insinue Karl Popper, que d’habiller leurs calculs de notions quasi mythologiques. De même, la possession et l’exorcisme guettent l’initiation à des doctrines philosophiques comme celles d’un Heidegger ou d’un Lévinas – sinon que ces derniers marquaient davantage de recul critique par rapport à la science que n’en montre Freud. Pourtant tout le mérite de ce dernier est d’avoir constaté la persistance de l’ascendant du mythe sur les êtres humains et d’avoir retraité-remanié un vieux mythe de manière à lui assurer des adhérents parmi les esprits les plus éclairés et cultivés. Il n’aurait pas réussi sans faire ressortir et accentuer les connotations sexuelles du mythe qui confèrent une texture religieuse-sexuelle à l’ascendant qu’il peut exercer sur les humains, indépendamment de sa vérité ou de sa non-vérité. En l’occurrence dans la sublimation constitutive de la bêtise et de la sagesse de l'homme, de sa grandeur et de sa petitesse, de sa santé psychosomatique, de sa maladie mentale et de ses malaises existentiels…

