DANS LE SILLAGE DE FREUD : UN MAITRE DE LA RESISTANCE

20 Feb 2018 DANS LE SILLAGE DE FREUD : UN MAITRE DE LA RESISTANCE
Posted by Author Ami Bouganim

Malgré le succès de la psychanalyse, Freud n’était que le brave et auguste exorciste de la moyenne bourgeoisie viennoise. Son homme n’est pas tant une bête sexuelle qu'une bête malade, victime dans sa prime enfance de traumatismes suscitant toutes sortes de résistances pour parer à leur retour. Ce sont ces dernières qui provoquent des troubles psychiques (névroses, psychoses, etc.), se soldent par des perversions et déterminent les traits de caractère. La névrose réside dans la domination du sur-moi, la psychose dans celle du ça. Dans le premier cas, une prise en considération excessive de la réalité, de ses normes et de ses convenances surtout, censure sinon brime les pulsions. Dans le deuxième cas, ce sont les pulsions qui balaient les normes et les convenances, brouillent la réalité et la caricaturent. Névrose et psychose représentent d'une certaine manière les deux limites de la « normalité » psychique.

Freud était de ces esprits qui se laissent tant convaincre de leur génie qu’ils se posent en maîtres d’une science ou d’une révélation nouvelles sans soupçonner qu’ils pourraient passer, un lointain jour, pour d’occultes personnages des lettres et des sciences. Sa culture philosophique ne pouvait ni documenter ni étayer ses découvertes et ses intuitions ; sa culture scientifique, nuancer ses prétentions scientistes. Freud a levé – il est vrai ! – le voile pudibond qui dérobait la sexualité au regard et à l’étude et a contribué, plus qu’un autre, à lever les tabous qui pesaient sur elle. Sinon, l’analyse ne réussit qu’à accorder au patient le droit à une parole cathartique et à l’inciter à s’accommoder du non-sens ou du dé-sens de sa vie. Elle ne s’encombre ni de prescriptions philosophiques ni religieuses ; elle les dénonce comme magiques. Elle réclame des patients, en guise d’héroïsme, de se montrer à la hauteur de leur désespoir et de leur douleur. La psychanalyse reste nimbée de ce nihilisme, avorton du nietzschéisme, que tentait de résorber le scientisme du début du XXe siècle, atténué néanmoins par une noble et subtile tentation pour le plaisir.

Les psychanalystes forment bel et bien une secte davantage qu'une école de penser ou de traitement. Elle est d'autant plus déroutante qu'elle se dépêche d'imputer toute méfiance à l’égard de ses thèses à une révolte contre… le père alors qu’elle s’inscrit dans le vide laissé par le silence… de Dieu. Nul n'est autorisé à intégrer la secte s'il ne surmonte sa résistance et nul ne connaît la guérison s'il ne reconnaît ses vertus. Les patients sont plus souvent initiés que guéris, les traitants plus volontiers exorcistes que thérapeutiques. On ne laisse pas tant le patient parler pour se libérer que parce que, embusqué dans son coin, l’analyste attend qu'il se trahisse. On a voulu voir dans le silence de ce dernier une distance pseudo théorique ; il ne constitue qu'une mise à distance du patient constituant l'analyste en sage sinon en démiurge. La psychanalyse, autant le reconnaître, est une purulence narcissique de l’humanité : l’homme s’est tellement épris de soi qu’il n’arrête pas de radoter sur sa personne à n’en savoir quoi dire. La psychanalyse passera à l'histoire comme l'une des sectes les plus rocambolesques et cultivées de l'histoire. Elle ne guérit pas ; elle cautérise. Elle devrait seulement le reconnaître.

Freud assumait avec sérénité son martyre intellectuel de grand analyste de l’humanité. Sans ressentiment ni rancune, avec l’indulgence d’un médecin pour des patients dont les critiques et les railleries ne seraient qu’autant de marques de résistance prouvant la pertinence de ses diagnostics : on dénigre la psychanalyse, semble-t-il dire, on l’oubliera peut-être, mais on la retrouvera dans toute sa séduction. Freud réclame pour sa science un délai de latence, à l’issue duquel on surmonterait les résistances qui entravent la reconnaissance de sa vérité. Or la postulation de cette résistance – avérée ou non – chez le patient ouvre la voie à une certaine violence symbolique dans le traitement psychanalytique. Quiconque ne se plie pas devant la vulgate, agrémentée en l’occurrence de corrections scolastiques, n'avoue pas ses désirs intimes, ne livre pas son inconscient, résiste à la sollicitude, sinon à la logique, thérapeutique. La résistance du patient autorise une douce violence jusque dans l'écoute indéterminée, étalée sur plusieurs années, de l’analyste. Le traitement psychanalytique pratique la plus prévenante et pernicieuse des inquisitions et promet le plus béat des saluts. Freud croyait libérer l’homme, peut-être aussi tuer Dieu le Père ; il n’aurait réussi qu’à abattre la malheureuse cigogne pourvoyeuse de rêves et d’enfants.