The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE GADAMER : LA PARTITION DU TEXTE

Les commentateurs distinguent trois grandes tendances dans ce qu’il convient de nommer « l’herméneutique philosophique » : l’herméneutique comme méthode d’interprétation, avec ses instructions, ses règles et ses normes, voire ses méthodes, destinée à éviter les mécompréhensions et les mésinterprétations, comme dans la critique historique ou la critique biographique ; l’herméneutique comme phénoménologie descriptive ou/et explicative de l’être (de l’homme, du chercheur, de la communauté) impliqué dans l’interprétation de son être ou de l’être en général, à l’instar de la phénoménologie du Dasein ou herméneutique du Dasein chez Heidegger qui explicite les structures d’être du Dasein (dans le monde, avec l’autre, vers la mort…) ; l’herméneutique comme critique de la compréhension et de l’interprétation, qu’elles soient commandées par des préjugés (Gadamer) ou des intérêts (Habermas). Sous ces trois tendances tomberaient l’ensemble des herméneutiques à l’instar de l’herméneutique structuraliste (essentiellement linguistique), l’herméneutique sémiotique, l’herméneutique psychanalytique, l’herméneutique transcendantale… Sitôt que l’on réalise que l’exercice de la pensée est de compréhension-interprétation, que ce soit de l’être ou du texte le documentant, c’est toute la philosophie qui, par une de ces réductions qui guettent sa production, se réduit à l’herméneutique. On invoque généralement Schleiermacher pour marquer cette prise de conscience par la philosophie de son irrécusable dimension herméneutique-textuelle. Il prescrit de reconstituer le sens originel, communiqué par l'auteur au lecteur originel, et réclame pour cela de reconstituer l’univers originel de l’œuvre, le contexte de sa production, les circonstances qui ont présidé à sa réalisation, les motivations qui ont animé l’auteur : Gadamer dira qu’il réclame de « retrouver le point d’ancrage dans l’esprit de l’artiste »[1].
Gadamer achève pour sa part de liquider la philologie historique en écartant le locuteur originel auquel se destinait le texte. Il doute qu’on puisse reconstituer les circonstances de l’accueil de l’œuvre autant que les intentions, ouvertes ou implicites, de l’auteur et/ou de l’éditeur : « La référence au lecteur originel, tout comme la référence au sens voulu par l'auteur, ne semblent représenter qu'une règle herméneutique et historique très rudimentaire qui n'est pas réellement autorisée à limiter l'horizon de sens des textes. Ce qui est fixé par écrit s'est détaché de la contingence de son origine et de son auteur et s'est libéré positivement pour une nouvelle relation. Des concepts normatifs comme l'opinion de l'auteur et la compréhension du lecteur originel ne représentent, en vérité, qu'une place vide qui se comble au gré des circonstances[2]. » C’est parce que l'auteur et le destinataire originel sont absents que l'aliénation est inhérente à l'écrit, que l'interprétation se glisse dans toute tentative de compréhension et que nous assistons comme à des débordements herméneutiques du texte. Sans cette aliénation, somme toute bénite, le sens serait irrévocable, l'interprétation inutile.
Tout interprète est historiquement marqué, nourri par une tradition et porté par elle, et sa compréhension d’un texte du passé se ressent de son « histoire » autant que de celle qui portait le texte étudié. C’est à la croisée de ces deux histoires qu’il se situe et c’est d’elle – de cette « efficience de l'histoire » (Wirkungsgeschichte) comme la désigne Gadamer – que se dégage son interprétation doublement marquée par l’histoire. Le texte trouve comme des exécutions – des applications – historiques dans la lecture qu’on en propose : « Par l’actualisation nouvelle qu’ils trouvent dans la compréhension, les textes sont replacés dans un véritable devenir historique…. c’est ce que nous avons appelé l’élément d’efficience de l’histoire impliqué dans l’expérience herméneutique[3]. » Gadamer pousse le perspectivisme herméneutique jusqu’à déclarer : « Toute actualisation opérée par la compréhension a la capacité de se reconnaître comme une possibilité historique appartenant à la chose comprise. La finitude historique de notre Dasein comporte la conscience que nous prenons qu’il y aura d’autres hommes qui comprendront toujours autrement. » L'efficace de l'histoire se présente comme une réhabilitation de la conscience historique. Elle ne discrédite pas les traditions, elle légitime leur rôle dans et comme inclusion originelle dans le procès de la compréhension : « La probité de la pensée requiert la prise de conscience de l'inclusion originelle[4]. » C’est la manière de Gadamer de dire l’historialité de la compréhension et le perspectivisme de toute interprétation. Cette position extrême ne dispense pas pour autant le lecteur de s’interroger sur l’horizon de l’auteur autant que sur le sien, ne serait-ce pour mieux cerner les contours de la fusion entre leurs horizons. Or l’interprète n’est pas plus à même de circonscrire son horizon historique que celui de l’œuvre sur laquelle il se penche. Seule une monumentale phénoménologie pourrait démêler – sans réel succès – cette fusion des horizons.
Plus concrètement, Gadamer donne une tournure dialogique à l’herméneutique, sur le modèle du dialogue – dialectique ? – entre deux personnes : « L’interprète comprend la chose que lui dit le texte de la même façon qu’un homme s’entend avec son interlocuteur à propos de quelque chose[5]. » On aborde le texte avec une question qui s’évertue de reconstituer celle à laquelle le texte se propose de donner une réponse. Toute compréhension restant langagière, partant du langage, évoluant dans le langage et débouchant sur le langage. Partout – du-moins en ce qui concerne les sciences de l'esprit –, elle reste interprétative. Partout, on passe par la littérature ou, pour reprendre Dilthey, « les témoignages humains conservés par l'écriture ». Gadamer s’inscrit dans le sillage de Dilthey dont il dit qu'il a tenté d' « élargir l'herméneutique aux dimensions d'un organon des sciences humaines »[6]. Dilthey lui-même préconisait comme une compréhension du texte animée par l'empathie. Cette « parenté intime de la sympathie », plutôt que la distance, volontiers critique et dénégatrice, avec le texte est posée comme condition à l'interprétation géniale, c'est-à-dire à une interprétation capable de re-présenter le texte – d'en donner comme « une représentation ». Pour Gadamer, la compréhension serait plutôt dans « l’exécution », à la croisée de deux horizons, du texte converti en partition. Son herméneutique n’est pratique, au sens aristotélicien du terme, qu'autant qu'elle prend en considération la contribution de l'interprète – sa marque – dans l'œuvre d'interprétation : « The way the being of the interpreter pertains intrinsically to the being of what is to be interpreted[7]. » La compréhension-interprétation-connaissance en prendrait une tournure exégétique soucieuse des effets rhétoriques produits sur un auditeur ou un lecteur.
[1] H. G. Gadamer, Vérité et Méthode, Editions du Seuil, 1976, p. 97.
[2] H. G. Gadamer, Vérité et Méthode, p. 243.
[3] H. G. Gadamer, Vérité et Méthode, p. 220.
[4] H. G. Gadamer, Vérité et Méthode, p. 24.
[5] H. G. Gadamer, Vérité et Méthode, p. 226.
[6] H. G. Gadamer, Vérité et Méthode, p. 103.
[7] Gadamer, H.-G., “Hermeneutics as a Theoretical and Practical Task”, in Reason in the Age of Science, p. 136.

