The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE GROTHENDIECK : LE REVE DE DIEU

Grothendieck s’intéresse au rêve qu’il ne cherche pas à interpréter, comme s’il se dérobait à toute interprétation. Ce serait une faculté – comme l’émotion, la cognition, la parole… l’intelligence – sur laquelle on ne saurait pas grand-chose tant on s’est échiné à l’interpréter plutôt qu’à l’étudier. Grothendieck dégage sa trame telle qu’elle s’atteste dans son « vécu » par le rêveur. Il relève l’étrange dédoublement qui le caractériserait : le rêveur serait un autre que moi me rêvant dans mon rêve. Cet autre me connaîtrait mieux que je ne me connais d’ordinaire puisqu’il me révèle des choses sur moi que je ne connais pas et ne comprends pas. Il n'est pas moins immergé que moi dans le rêve qui nous riverait l’un à l’autre sur un mode quasi extatique. Il m’introduit dans des univers sans cesse changeants et inouïs qui seraient autant de mises en rêve d’un soi qui ne doute pas de soi et vit autre chose que ce qu’il a pour habitude de vivre sans s’en sentir pour autant étranger. Grothendieck pousse l’audace jusqu’à procéder comme à une réification de cet autre rêveur qui rêve pour/en moi : « Décidément, c’était « un Autre » que moi, même si je me sentais proche parent de lui. Tout ce que je savais, Il le savait, tout ce que je percevais, Il le percevait – mais avec une profondeur, une acuité, une vivacité, une liberté qui me faisaient défaut [...]. Par ailleurs, quand Il me parlait par le rêve, c’était toujours […] de moi qu’Il parlait, ou de choses toutes proches de moi. […] C’était un peu comme s’il y avait en moi une sorte d’« autre moi-même », qui aurait à Sa disposition tous mes sens et toutes mes facultés de perception et de compréhension, mais qui les utiliserait avec une liberté et une efficacité totales, alors que je ne vivais […] que sur une infime portion de mes moyens. »
Le rêve plongerait dans un état primal sinon prénatal qui participerait d’un état primal de l’humanité. On retombe en enfance où l’on rêverait davantage qu’on ne penserait, « débarrassé des conditionnements et de l’inertie faisant écran entre les choses et moi, un Quelqu’un, en somme, qui percevrait par mes sens, sensoriels et extrasensoriels, avec la fraîcheur de perception que j’avais à ma naissance, et qui les intègrerait dans une compréhension, dans une vision, avec la pénétration et la maturité d’un Etre qui aurait assimilé l’expérience de millions d’années ». Le rêve est d’un autre qui ne cesse d’être moi, montrant une réalité qui serait mienne et avec cela plus objective que toute objectivité représentative, s’illustrant du moins dans un mode de l’objectivité plus convaincante pour ne pas dire plus réelle puisqu’elle me révèle des choses qu’aucune connaissance (en l’occurrence introspective ou/et rétrospective ou/et intellectuelle) ne me révèlerait sur moi ou sur les autres. Je suis à la fois rêveur et rêvé me reconnaissant sans recul dans les contenus de mon rêve, impliqué dans ma vision, exerçant tous mes sens, sans les contrôler pour autant – je ne suis pas couché dans mon lit, je suis ailleurs, auprès de mon rêve. Les contenus se présentent avec une certitude que rien ne trouble : « Je sentais bien, aussi, que le regard du Rêveur était « objectif », même s’il avait l’air de regarder avec mes yeux. Jamais je ne l’avais vu « prendre parti », ni pour ni contre moi, ou pour ou contre quiconque. Il se bornait à montrer les choses et les autres tels qu’ils sont, et toujours par quelque aspect caché qui m’avait échappé. Cette « objectivité » n’était qu’un aspect de sa totale liberté, par rapport à ma personne et à celle de quiconque. » Cet état serait si inconditionné qu’il serait universel, commun à tous les rêveurs – d’une même culture ? – et ce serait le site privilégié de (la révélation de ?) Dieu – le Tao ? la Substance ? – se déclinant dans les rêves de chacun.
Si l’on veut bien considérer avec Grothendieck le rêve comme la matrice de toutes les révélations, celles qui s’institutionnalisent comme religions autant que celles qui intiment notre individualité, on ne le suit pas quand il ramène-assimile le rêveur particulier à un Rêveur universel, commun à tous les hommes, ceux du passé autant que ceux de l’avenir : « Ce Rêveur-Veilleur universel […] a une science qui excède infiniment non seulement celle de chacun de nous en particulier, mais tout autant celle de tous les hommes mis ensemble, de tous ceux qui ont jamais vécu sur terre comme aussi de ceux qui y vivront jamais. Tout ce qu’un être vivant, qu’il soit homme, bête ou plante, a jamais « su », perçu, éprouvé – Il l’a su, perçu, éprouvé avec lui, et Il le sait en ce moment même et en toute éternité. » Grothendieck incline à considérer le Rêveur universel « comme une sorte de Mémoire géante, ayant à sa disposition instantanée et simultanée toutes les perceptions, pensées, sentiments, émotions et toutes les expériences de toutes sortes que les hommes aient vécu jamais, depuis qu’il y a des hommes sur terre. » Un réservoir qui retiendrait les vécus autant que les découvertes, excluant les erreurs qui chuteraient d’elles-mêmes par l’on ne sait quel mécanisme ou quelle dialectique (Grothendieck n’était pas plus hégélien que positiviste, il ne montre pas de sensibilité philosophique, dans « Récoltes et Semailles » autant que dans « La Clef des Songes », d’où sont extraites les citations). Il prend soin de préciser que l’on ne doit pas envisager cette mémoire comme celle d’un gigantesque ordinateur mais comme « une connaissance vivante, un Regard qui saisit, dans les traits essentiels comme dans les plus fines nuances, les relations complexes, infiniment variées qui relient, en un même Tout harmonieux, ces innombrables éléments épars que je viens d’évoquer. C’est là Sa connaissance, qu’Il met en quelque sorte « à ma disposition », par le langage du rêve ; non pas, il est vrai, selon ma demande et mes désirs, mais selon Sa Sagesse. Et nul doute qu’il sait infiniment mieux que moi, l’ignare, ce qu’il convient qu’Il me dise pour mon bénéfice en chaque moment. »
Cela renvoie peut-être aux archétypes jungiens – que Grothendieck ne connaissait pas – comme au Tao – dont il se serait imprégné lors de ses rencontres avec des mathématiciens asiatiques ou même des adeptes du bouddhisme. Quoi qu’il en soit, le rêve serait le mode de révélation par excellence de cette intelligence (sur-intelligence ? sous-intelligence ?) qu’il décèle partout. Dans nos sens et dans ceux de la fourmi, dans le brin d’herbe oscillant sous la caresse du vent, dans les mouvements de la bactérie : « Ce sont là comme autant d’innombrables et délicates antennes d’une même Intelligence infinie, prenant connaissance intimement, au fil des instants, dans ses gros plans comme dans ses plus imperceptibles détails, de tout ce qui est et de tout ce qui se passe sur terre – les qualités et textures et mouvements de tous les sols et sous-sols, de toutes les eaux qui courent ou qui posent, et des airs et des vents et des tissus vivants des plantes et des bêtes et des hommes, et les courants d’énergie qui irriguent et dynamisent toute chose – et les forces maîtresses comme les moindres mouvements qui mènent implacablement ou qui font frissonner dans la brise l’âme humaine, celle du moindre comme celle du premier d’entre nous. C’est cette Intelligence-là, la même, qui vit et qui veille en toi, et en moi, et en chacun. » Le Rêveur universel serait-il au rêveur particulier ce que l’Intelligence absolue est au connaissant particulier et dans ce cas le Rêveur universel serait-il plus général que l’Intelligence absolue (l’Intelligence agent ?) qui n’en serait quant à elle qu’une cristallisation intelligente qui ne pourrait ni ne saurait embrasser sa matrice ? – Ce qui est sûr c’est que le rêve est davantage partagé que l’intelligence, assimilable ou non à la raison, à la logique ou à la mathématique.
C’est audacieux, irrecevable, séduisant… ça mérite d’être situé dans le contexte de la mystique dont « La Clef des Songes » serait le protocole, avec ses considérations sur Dieu comme voix intime. Ce qui est sûr c’est que malgré les avancées de l’IA (Intelligence Algorithmique plutôt qu’Artificielle, plus calculatrice que plastique), on n’est pas près de proposer ne serait-ce qu’un brouillon de thèse sur le rêve. On ne sait pas, il est vrai, ce qu’est le langage, malgré les ressources considérables investies dans les recherches, et on en est toujours à invoquer des notions plus descriptives qu’explicatives comme « compétence linguistique », « grammaire générative », etc., on n’en saurait pas davantage sur le rêve dont les recherches ont été détournées par les considérations herméneutiques, psychanalytiques ou non, sur leurs contenus. Qu’est-ce donc que le rêve ? Quelle est sa place dans l’économie épistémo-biologique de l’animal (humain ?) ? De quoi est-il le besoin ? Grothendieck reprend somme toute une thèse pour laquelle on n’a pas trouvé de rivale, même chez Jung : le rêve est l’œuvre de Dieu, quel qu’il soit, et, comme telle, constitue sa révélation. C’est peut-être banal, ce ne l’est pas sous la plume d’un mathématicien de son envergure acculé – phénoménologiquement ? cliniquement ? – à Dieu.
Dans « Récoltes et Semailles », Grothendieck se révèle à l’occasion poète du rêve. Il ébauche comme une dialectique du rêve et de la veille : c’est le rêve qui nourrit la création, c’est la veille qui l’entrave. On perçoit une note benjaminienne : « En fait, je sais bien par expérience que lorsque l’esprit est avide de le connaître, au lieu de le fuir (ou de l’aborder avec une grille brevetée à la main, ce qui revient au même), le rêve n’est nullement réticent « à prendre forme » – à se laisser décrire avec délicatesse et à livrer son message, toujours simple, jamais sot, et parfois bouleversant. Bien au contraire, le Rêveur en nous est un maître incomparable pour trouver, ou créer de toutes pièces, d’une occasion à l’autre, le langage le plus propre à circonvenir nos peurs, à secouer nos torpeurs, avec des moyens scéniques variant à l’infini, depuis l’absence de tout élément visuel ou sensoriel quel qu’il soit, aux mises en scène les plus époustouflantes. Quand il se manifeste, ce n’est nullement pour se dérober, mais pour nous encourager [...] à sortir de nous-mêmes, de la lourdeur où il nous voit engoncés, et qu’il s’amuse parfois, mine de rien, de parodier en des couleurs cocasses. Prêter oreille au Rêveur en nous, c’est communiquer avec nous-mêmes, à l’encontre des barrages puissants qui voudraient à tout prix nous l’interdire. » On ne comprend pas pour autant pourquoi ces travestissements, ces croisements, ces compositions, ces personnages, ces postures.
Le jour où l’IA se mettra à rêver, je veux bien craindre pour l’homme : « Malheur à un monde où le rêve est méprisé, c’est un monde aussi où ce qui est profond en nous est méprisé » (« Récoltes et Semailles »).

