The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEGEL : LA GESTE DE LA SCIENCE

Hegel se livre à une apologie inconditionnelle de la Philosophie présentée comme le mouvement irrésistible et victorieux de la Raison procédant par représentation(s) de la réalité. Plutôt que de conclure au relativisme et au scepticisme face à la diversité des prétentions à la connaissance (qui recouvrent autant de prétentions à la vérité), Hegel décide de considérer la Science comme une œuvre s'étalant sur l'histoire. Dans ce sens, sa pensée est métaphilosophique, débroussaillant les modalités de la représentation telles qu’elles s’attestent dans les différentes disciplines, de la connaissance naturelle à la connaissance esthétique, dans le mouvement qui part de la conscience naïve s’immergeant dans la réalité à la conscience réflexive se retournant sur elle-même : « La philosophie, c'est la pensée qui s'appréhende. »
Chez Hegel, le pathos de la Philosophie recouvre celui de la Raison, de la Science et de l'Esprit – « l'unique Panthéon dans l'esprit conscient de soi-même comme esprit » – couronnant la transparence de l'esprit à soi. Il est encore celui de la Vérité, de l’Idée, de l’Absolu, de Dieu. L’Histoire trouve son couronnement dans le monologue de la Pensée avec Soi ou Phénoménologie de l’Esprit. Le monisme de Hegel, acquis à une vérité une, le conduit à poser la convergence de la philosophie et de la religion : « En réalité Dieu est le seul objet de la philosophie, c'est-à-dire que sa fin est la connaissance de Dieu. Cet objet lui est commun avec la religion mais avec cette différence que la philosophie le considère par la pensée, l'intelligence, la religion par la représentation » (Hegel, « Leçons sur l'histoire de la philosophie », p. 111). Pour Hegel, on ne saurait penser Dieu sans inscrire son intervention-pouvoir sous un régime de l’immanence, au point que la transcendance serait un péché contre la divinité. Du moins celle-ci exerce-t-elle une violence contre la Raison, compromettant la sérénité stoïcienne qu’instaurerait l’immanence.
La geste philosophique de Hegel recouvre une tentative somme toute honnête d’inscrire les créations de l'esprit – la mythologie, la religion, l'art, l’éthique, etc. – dans un système qui serait celui de la Raison. Chaque domaine – discipline ? – décèle une instigation de la Raison s'exerçant, pour reprendre Ernst Cassirer, sur un mode symbolique particulier. La grandeur de Hegel consiste à prêter de l’intérêt aux considérations des philosophes sans s’émouvoir de leur caractère aléatoire et passager. Toute thèse énoncée par l’un se heurtant immanquablement à une antithèse, elle trouve son dépassement dans leur synthèse, et c’est ce mouvement trinitaire – thèse-antithèse-synthèse – qui imprime son ressort à la dialectique de Hegel. Si la dialectique platonicienne procède du dialogue entre des protagonistes débattant de questions philosophiques, la dialectique hégélienne procède du débat entre les pensées. Elle se présente comme la prise en charge par la pensée de l'œuvre du temps sur le travail de pensée. Si chez les Grecs, la dialectique est plutôt négative, récusant les thèses des protagonistes et les corrigeant, chez Hegel, elle devient positive, comme semble l’insinuer Kojève, ne contredisant les thèses que pour les dépasser dans des synthèses encore plus englobantes (comme cela se présente dans la science moderne avec la théorie de la relativité qui englobe la théorie newtonienne ou avec la recherche d’une théorie générale qui engloberait à la fois la théorie quantique et la théorie de l’expansion de l’univers). Chez les Grecs, la dialectique est volontiers théâtrale s’illustrant comme dialogue ; chez Hegel, elle est volontiers eschatologique, évoluant vers l’accomplissement divin de la Raison à l’œuvre dans la Pensée. La dialectique hégélienne souligne la vertu constructrice, voire créatrice, de la contradiction qui permet de s’arracher à l’immersion en soi pour accéder à la conscience de soi : « L’esprit est d’autant plus grand qu’est plus grande l’opposition à partir de laquelle il retourne en soi-même ; l’esprit se construit cette opposition par le fait de supprimer son unité immédiate et d’aliéner son propre être-pour-soi » (Hegel, « Phénoménologie de l’Esprit », vol. I, p. 282). Dieu serait au bout, la Vérité aussi. Le Big Bang et le Big Crush peut-être aussi.
S’évertuant de montrer l'harmonie entre les compositions qui émaillent l'histoire de la philosophie, Hegel ne réussit peut-être qu'à en dégager le squelette dialectique – procédant par thèse, antithèse et synthèse se muant aussitôt en thèse – de leur évolution. Cela dit, contrairement aux allégations de ses détracteurs, on trouve chez lui une incontestable tolérance à l'égard des expressions passées ou contradictoires de l'esprit. Le mouvement dialectique hégélien de la connaissance n’exerce pas sa conscience sur la connaissance qu’elle a de la réalité sans la remanier. Il s’ensuit que la connaissance est sans cesse en chantier ou en expérimentation : « Ce mouvement dialectique que la conscience exerce en elle-même, en son savoir aussi bien qu’en son objet, en tant que devant elle le nouvel objet vrai en jaillit, est proprement ce qu’on nomme expérience » (Hegel, « Phénoménologie de l’Esprit », vol. I, p. 75). La dialectique hégélienne recouvre une incitation à chercher derrière la thèse les composantes dont elle constitue la synthèse, à contredire celle-ci et à chercher son dépassement. C’est une manière de constater l’inachèvement du processus de réflexion. A sa manière, la dialectique est une leçon d'humilité puisqu'elle limiterait la portée de toute assertion, nuancerait ses prétentions et garantirait contre l'emphase. Heidegger, grand détracteur de la dialectique, s’est contenté d’assimiler celle-ci au temps auquel il n’impartit pas, comme chez Hegel, de vocation ou de couronnement, scientifiques encore moins que divins.
On a tant médit de Hegel qu’il est tombé dans l’oubli et qu’on se condamne à n’en proposer que de pâles et insipides brouillons dans toutes ces tentatives de reconstituer l’histoire sous l’angle de la Science. On lui a imputé les crimes totalitaires du XXe siècle, les embrouillaminis dialectiques, de Lukacs à Althusser en passant par Adorno, et jusqu’à la terrible/pathétique atteinte à la dérisoire souveraineté l’Homme-individu. Son principal détracteur, du moins celui qui a lancé l’anathème le plus brouillon contre lui, le plus « scandaleux » dans l’Histoire de la Pensée, reste Kierkegaard qui lui reproche d’avoir construit un Système de Pensée qui ne prend pas en considération les tourments, les atermoiements, les souffrances, les émois de l’individu : « La plupart des faiseurs de systèmes sont comme un homme qui construirait un immense château, mais n’habiterait qu’à côté dans une grange, ils ne vivent pas eux-mêmes dans cette immense bâtisse systématique. Mais dans les choses de l’esprit, c’est toujours une lacune capitale. Au spirituel, il faut que les pensées d’un homme soient la maison où il habite – sinon tant pis pour elles » (S. Kierkegaard, « Journal », Gallimard, vol. I, p. 392). La philosophie selon Hegel, Kierkegaard a raison, ne s’attarde pas à l’individu, ne s’encombre pas de lui et ne lui concède pas d’intérêt – à moins qu’il n’incarne comme dans le cas de Napoléon une figure de l’Histoire. Sinon la pensée post-kierkegaardienne n’a cessé de s’embourber dans les marécages existentialistes qui se prêtent, autant le reconnaître, davantage à la littérature qu’à la philosophie. « La Nausée » de Sartre reste plus intéressant et éloquent que « L’Etre et le Néant », « L’Etranger » de Camus que « L’Homme révolté ». Il n’est que de considérer l’évolution des sciences pour se convaincre que s’il est une grande philosophie de la science, elle reste, n’en déplaise à ses détracteurs, celle dont Hegel a brossé la Phénoménologie sinon La Mathématique (Logique ?). Si ce n’est que sa notion de représentation devrait inclure celle de construction, car tant les corpuscules, les ondes, les scénarios astronomiques seraient davantage des modélisations mathématiques que des représentations à proprement parler, même si chez Hegel la représentation se résorbe au cliché que l’on prend conscience d’avoir de la réalité : on ne connait la réalité qu’autant qu’on se connait connaissant la réalité. Cela peut paraître alambiqué et par trop recherché, ce n’en est pas moins banal : on ne connaît pas la réalité telle qu’elle est en soi, on se la représente et ce faisant, s’interroge sur sa représentation pour mieux s’en assurer. Cette notion, au cœur de la connaissance telle que l’entend Hegel, est concurrencée par toutes sortes de modalités de la connaissance, telles l’intuition, l’inspiration, l’extase à l’œuvre dans l’expérience psychologique/mystique dont se revendique la révélation religieuse. On peut se déchaîner autant qu’on le souhaite contre Hegel, on ne peut être sage qu’avec lui. A moins de se détourner de la science et de s’en remettre à la littérature. L’incriminer des pires crimes de l’histoire est un dérisoire attentat contre la Philosophie…

