The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : DE MARBURG A FRIBOURG
Blog index
Blog archive
5 Jul 2018 DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : DE MARBURG A FRIBOURG
Posted by Author Ami Bouganim

En 1921, Heidegger s’intéresse au poste de maître de conférences à Heidelberg libéré par Karl Jaspers. Ses chances sont nulles et le 18 (ou le 23) juin 1923, sur la recommandation de Paul Natorp, néo-kantien disciple de Hermann Cohen, Heidegger est nommé à Marbourg comme maître de conférence, avec les charges et les droits d’un professeur titulaire. Sa candidature avait été rejetée une première fois en 1917 et une deuxième fois en 1920. Dans sa lettre de félicitations, Jaspers lui donne ses conseils pour s’assurer les meilleures conditions de retraite. Il en sait quelque chose, il a longuement négocié avec les autorités de Heidelberg. Il ne pensait pas tant à sa propre retraite qu’à celle de sa veuve au cas où il mourrait avant elle, au point que l’un de ses interlocuteurs a reconnu : « La seule difficulté, c’est toujours la veuve de Jaspers. » En juin 1924, Heidegger reçoit l’invitation de se rendre au Japon pour une période de trois ans. On lui proposait, contre une très bonne rémunération, de mener des recherches dans un Institut de la culture européenne créé par la noblesse de la haute finance et centré sur les sciences humaines. Heidegger n’aime pas Marbourg, ni son « nid brumeux » ni son « air philistin ». Il n’en trouve pas moins un brillant interlocuteur en Rudolf Bultmann, le grand théologien protestant, et rejette la proposition nippone.
En 1924, Joseph Geyser, titulaire de la chaire de philosophie chrétienne à l’université Albert-Ludwig de Fribourg-en-Brisgau, part pour Munich. Husserl réclame la déconfessionnalisation de cette chaire, déplorant les concessions faites « à l’internationale catholique pendant la guerre ». Le fondateur de la phénoménologie prétendait croire en Dieu, il ne pouvait néanmoins tolérer l’ingérence de la religion dans la philosophie et une philosophie catholique lui paraissait une aberration. Finke s’emporte : « Et il faut entendre cela de la bouche d’un Juif autrichien ! Je n’ai jamais été antisémite de ma vie ; mais j’ai de la peine aujourd’hui de ne pas réagir en antisémite. » Le 21 janvier 1928, la commission de nomination se réunit pour désigner le successeur de Husserl. Ce dernier impose Heidegger qu’il considérait comme son meilleur disciple et héritier. Aussitôt, il écrit : « Cher ami ! Décision de la commission : unico loco. Evidemment, silence absolu. » Le 25 février, la nomination est officielle. Heidegger se dépêche d’écrire à Jaspers : « La Faculté m’a proposé unico loco à l’unanimité. »
D’un côté le château, de l’autre Frauenberg, Heidegger ne ressent pas trop le besoin de sortir de son bureau. Ses partisans les plus enthousiastes sont juifs. Hannah Arendt, Karl Löwith, Emmanuel Lévinas. Cet engouement le desservira quand il voudra se poser en « philosophe du national-socialisme ». Les inconditionnels du régime nazi lui reprocheront ouvertement ses liaisons intellectuelles avec ses disciples. Le plus virulent d’entre eux, un psychologue de Marbourg du nom d’Erich Jaensch, rédige un mémoire pour entraver sa nomination en 1934 au poste de directeur de l’Académie prussienne des professeurs, chargée par le régime nazi de former les enseignants dans l’esprit du national-socialisme. Il le range parmi les philosophes décadents de l’ancien régime et ne voit dans son œuvre qu’une ratiocination calquée sur la pensée... talmudique. Il le considère comme « un des plus grands hurluberlus et des plus singuliers originaux que nous ayons dans l’enseignement supérieur ; un homme à propos de qui on se demande, chez des hommes très raisonnables, avisés et fidèles au nouveau régime, si, dans la zone limite entre la santé et la maladie mentales, il relève de l’une ou déjà de l’autre » (H. Ott, Martin Heidegger, « Eléments pour une biographie », Payot 1990, p. 261). Le pamphlet de Jaensch, son antisémitisme mis de côté, brosse le portrait d’un personnage versatile, poussé par son épouse à briguer des postes de responsabilité au prix d’une trahison de ses amitiés juives. Il pose la question de l’insanité d’une philosophie tentée par le « radotage schizophrène » et met en garde contre « la contamination intellectuelle » de son enseignement. Pour détestable que soit le pamphlet de Jaensch, il n’en souligne pas moins le caractère ratiocinant de la philosophie de Heidegger et pose la question, troublante entre toutes, de sa pertinence et de sa netteté intellectuelles...
Les cours de Heidegger tranchaient sur les cours traditionnels de philosophie. Sa nouveauté et sa solennité exercent un véritable ascendant sur les étudiants. On se cherchait d’autant plus que la philosophie régressait, ressortait à un sacerdoce et à une discipline, lot, pour reprendre Arendt, de « crève-faim résolus ». À l’occasion du 70e anniversaire de Husserl, le 8 avril 1929, Heidegger prononce un discours lyrique sur l’autorité de son maître et sur son « existence philosophique». La recherche husserlienne a « créé en premier lieu un tout nouvel espace du questionner philosophique, avec de nouvelles exigences, des changements d’appréciation, un coup d’œil nouveau pour les forces celées de la grande tradition occidentale ». Pourtant Heidegger tirait la phénoménologie du côté de l’ontologie et de l’analytique du seul être auquel il est donné d’éclaircir l’être (le Dasein que nous assimilerons à l’homme dans notre tentative de débrouiller cette pensée plus alambiquée et précieuse que claire), ruinant la vocation scientifique que Husserl impartissait à la phénoménologie. On surnommait alors Heidegger « le petit magicien de Messkirch ».
En avril 1929, Heidegger est invité à Davos. Il est chargé de traiter du thème : « La critique de la Raison pure de Kant et la tâche de refondation de la métaphysique. » Il n’aime pas la vie d’hôtel, il prend son plaisir à bousculer les convenances, un rien provocateur et exhibitionniste. Il manque les séances sitôt qu’il en a la possibilité pour des randonnées en ski : « Recrus de bonne fatigue, du soleil et de la liberté retrouvés dans les montagnes, le corps tout chaviré par les grandes descentes dont l’élan nous sifflait aux oreilles, nous faisions toujours irruption, le soir, revêtus de nos combinaisons de ski, au milieu de l’élégance des costumes de soirée. Pour la plupart des chargés de cours et des auditeurs, cette étroite fusion entre un travail de recherche mené dans les règles et des ballades à ski joyeuses et parfaitement détendues représentait quelque chose d’inouï » (« Correspondance de Martin Heidegger avec Elisabeth Blochmann », Gallimard, Lettre 21, 1997, p. 237). Il a un débat houleux avec Ernst Cassirer qui se posait en disciple de Hermann Cohen. Ce débat, peut-être l’évènement le plus important de ces trois semaines de discussions philosophiques, marqua les esprits. Dans le public des étudiants acquis à la nouveauté de Heidegger, dont Emmanuel Lévinas qui parodie Cassirer. Heidegger aime déjà à se retirer dans son chalet de Todtnauberg. En octobre 1931, il pousse ses velléités monastiques jusqu’à se retirer dans une cellule du couvent de Beuron, renouant avec « les habitudes de la vie stricte et recluse des moines ». Sa journée commençait à quatre heures du matin et se terminait tard dans la nuit. Sa tenue civile le dérange, il aurait aimé revêtir la tenue monacale pour se mêler aux moines.
Le succès de Heidegger croît avec son enseignement. Il n’interprétait pas les textes comme il les interrogeait pour les verser au procès qu’il intentait à la détermination métaphysique de l’être comme étant – principalement le Logos qui instruit la pensée philosophique. La métaphysique reste irrémédiablement platonicienne-aristotélicienne, réduisant l’être à l’Idée et/ou la substance. Elle reste idéaliste de bout en bout, ne s’entendant qu’à une subjectivité qui privilégie – comme d’ailleurs dans la phénoménologie husserlienne – la conscience comme instance et source de sens. Elle domine tant l’histoire de l’être qu’elle structure tant le langage qu’il dissuade de renouer avec l’être comme être. Poursuivant une vocation résolument scientifique, elle n’autorise qu’une pratique instrumentale de la pensée vouée à la recherche de fins ultimes. Dans cette interprétation de l’être, la pensée est une technique visant une action ou un produit. Souhaitant sortir du régime de penser qu’instaure la métaphysique sur le monde, Heidegger se propose de déconstruire les catégories logiques et grammaticales qui se sont sédimentées dans le langage, inscrites par la détermination techniciste de la pensée qui remonte à Platon et à Aristote. Il postule la possibilité de penser sans recourir à la représentation, cheville ouvrière de la métaphysique et de la science. Le régime de la pensée représentative n’est pas irrémédiable ou incontournable, on peut se dérober à son interprétation de l’être comme fond de ressources calculables et accéder à une autre sensibilité d’être et à un autre mode de penser.
L’activité philosophique telle qu’il l’entend – penser l’être comme être – est pour Heidegger la plus « périlleuse ». Elle remet en question les certitudes et se maintient dans l’incertitude. Heidegger n’avait pas besoin de se donner de nouveaux dieux, il était de ceux qui débroussaillaient les panthéons et montraient le chemin à de nouveaux dieux. Ce pédagogue de l’humanité manquait de sens pédagogique, il ne retenait des paysans qu’une désuète caricature et des étudiants que l’ardeur de jeunesse. Il n’est d’ailleurs mort si vieux que parce qu’il était puérile – qu’il présentait cette puérilité qui se révèle être avec les siècles, les livres et les scolastiques la marque de tout grand philosophe se répétant : « Je n’aurai de cesse que je ne découvre une nouvelle philosophie (« la pensée nouvelle »). » Pourtant, nous assistons à une vaste construction pseudo-phénoménologique conférant une légitimité ontologique à l'anthropocentrisme qui hante et anime la pensée et à la reconnaissance à grands fracas et tracas ontologiques du rôle singulier de l'homme dans la production et la connaissance : « Là où la philosophie apparaît, le Dasein se dresse déjà à l'horizon, quoi qu'il en soit du degré de clarté et de l'évidence avec lesquels ressort sa fonction ontologique fondamentale » (M. Heidegger, « Les Problèmes fondamentaux de la Phénoménologie », Editions Gallimard, 1985, p. 154).
Heidegger était un homme étrange. Malgré ses pointes d’autodérision, il se prenait dramatiquement au sérieux. Il se savait doué pour la philosophie, il abusait de ses dons. Cela dit, il pratiquait la philosophie en théologien. Sans Dieu et sans prêche – ce qui changera chez Lévinas – il rusait avec le sens et le non-sens. Son succès précoce l’a desservi. Il s’est cru permis de tout dire et d’aller là où il le souhaitait, au gré d’un babil ontologico-poétique, et de se lester d’un personnage qui l’encourageait à poétiser et l’empêchait de danser. Il ne s’est posé en disciple de Nietzsche que pour camper le philosophe du Fürher. Il avait un côté fruste qu’il se plaisait à faire ressortir et qui le prédisposait à s’accommoder d’un dirigeant aussi fruste que Hitler…

