DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : DE MESSKIRCH A FRIBOURG

29 Jun 2018 DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : DE MESSKIRCH A FRIBOURG
Posted by Author Ami Bouganim

Messkirch, dans le pays de Bade, presse ses bâtisses contre le château et l’église gothiques (achevée en 1526 et dédiée à Saint-Martin). Les terres voisines du Hohenzollern, catholiques aussi, étaient rattachées à l’archevêché de Fribourg. Mais c’est la ville de Constance qui constituait le pôle culturel de la région, avec son petit séminaire archiépiscopal. Messkirch était alors divisée entre Vieux Catholiques, modernes, libéraux et aisés, et Romains, traditionalistes, plus pauvres. Les enfants des premiers jetaient des pierres sur les processions des seconds. Situé non loin de Messkirch, dans la partie supérieure de la vallée du Danube, le monastère de Beuron, fondé au IXe siècle, servit les Augustins jusqu’en 1802. En 1863, les Bénédictins le reprirent pour restaurer la vie monastique. En 1875, les catholiques traditionalistes acquirent le cellier à fruits du domaine de Fürstenberg, dont une partie accueille une église aménagée avec l’aide de moines artistes de Beuron. Le père de Heidegger, Friedrich, en est le sacristain. C’est là que Martin est baptisé à sa naissance. Une aile du bâtiment abritait l’atelier de plain-pied du maître-tonnelier où le jeune Martin traînait derrière lui son « petit chariot bleu ».

En 1895, les catholiques traditionalistes doivent restituer l’église paroissiale Saint-Martin à leurs rivaux. Les Heidegger doivent quitter les lieux pour la sacristie de la Kirchplatz. Le 1er décembre 1895, jour de la restitution, ne voulant pas remettre directement les clés à son successeur, le père les confie au petit Martin. Le 16 août 1910, est inauguré un monument en la mémoire d’Abraham a Sancta Clara à Kreenhainstetten, proche de Messkirch. Né dans cette commune en 1644 et mort à Vienne en 1709, prédicateur de la cour, moine augustinien, il est considéré par les antimodernistes de l’Allemagne du Sud comme leur patron. Il avait dénoncé la morgue des intellectuels, le luxe dépensier des riches et la cupidité des juifs. Une grande fête est organisée à cette occasion à Messkirch. Heidegger fit le récit de cet événement dans un article pour l’Allgemeine Rundschau. Le monument était financé par Karl Lueger, le maire antisémite de Vienne.

Heidegger apprit le latin avec le curé de Messkirch. En 1903, il entre en classe de troisième au lycée de Constance et devient pensionnaire du séminaire archiépiscopal, dit foyer Sant-Conrad – le Konradihaus. Le lycée, d’une excellente renommée, avait derrière lui une prestigieuse histoire et devait fêter son 300e anniversaire en 1904. Son recteur, originaire de Messkirch, semble avoir pris Heidegger sous sa protection. Le 30 septembre 1906, ce dernier entre au noviciat dans la Compagnie de Jésus, à Tisis, près de Feldkirch. Le 13 octobre, il en sort, à l’issue de la période de candidature de deux semaines, pour des raisons de santé puisque Heidegger se serait plaint de troubles cardiaques. Il fait sa théologie catholique au lycée Bertold, pensionnaire du petit séminaire archiépiscopal Saint-Georges, où il bénéficie d’une bourse qui l’engageait à faire un doctorat en théologie catholique. En 1909, il passe son baccalauréat.

Cette même année, Heidegger entama ses études universitaires à la Faculté de Théologie de Fribourg. Il est toujours boursier de l’église et il le resta treize ans. Pourtant dès le premier semestre, Heidegger s’intéresse aux deux volumes des « Recherches logiques » de Husserl. En février 1911, il se plaint de nouveau de troubles cardiaques, visiblement des crises d’asthme, plus nerveux que somatiques. Il rentre se reposer à Messkirch et passe l’été à écrire des poèmes où il s’interroge sur sa vocation. Il décide d’interrompre ses études de théologie et s’inscrit au semestre d’hiver 1911-12 à la Faculté des Sciences naturelles de Fribourg, en mathématiques, physique et chimie. Il se prépare à une carrière d’enseignant sans renoncer pour autant à la philosophie. Pendant ses études, il est membre de « l’union du Graal », groupuscule antimoderniste, émanation du mouvement des jeunesses catholiques. En définitive, il abandonna les sciences aussi et passa complètement à la philosophie. Il devait devenir un Gottglaubiger – terme nazi qui désignait ceux qui ont rompu avec la chrétienté.

En 1913, Heidegger soutient sa thèse de philosophie sur « La théorie du jugement dans le psychologisme » où il récuse toute tentative de dériver la logique des études psychologiques. Le 26 juillet 1916, il passe ses examens doctoraux à la faculté de philosophie et obtient la mention « summa cum laude ». L’influence des « Recherches logiques » de Husserl sur lui est telle que ce dernier le considérait comme le plus prometteur de ses disciples. En octobre 1916, Husserl avait pris comme assistante Edith Stein, très dévouée, qui devait se convertir et entrer dans les ordres comme sœur Theresia Benedicta a Cruce. En janvier 1918, Husserl prend Heidegger comme assistant.

*Heidegger n’a pas vraiment connu la guerre, ni les tranchées ni les tueries. Au bout de quelques semaines de formation à Berlin-Charlottenbourg qui se terminèrent vers la fin août 1918, il est envoyé sur le front occidental comme membre d’une équipe météorologique. Mais très vite, il retourna à Fribourg. Il pressentait que l’ancien monde s’était écroulé, que l’humanité était dévastée et qu’on ne pouvait plus tenir les mêmes discours que ceux qui avaient précédé cette guerre sanglante. Il caressait avec Karl Jaspers le souhait de sortir la philosophie de ses ornières, lui donner un nouveau verbe et lui assurer un rôle dans le renouveau de la culture allemande. Il souhaite dégager la métaphysique des constructions de l’idéalisme allemand et lui restituer une vision plus naturelle du monde ; il souhaite renouer avec le sens commun et restituer à la vie une trame somme toute prosaïque. Philosopher n’est pas un luxe, loisir de personnes privilégiées ; c’est une routine, marque de toute existence humaine. On ne peut vivre sans philosopher. La philosophie est le régime de l’existence humaine : « Etre homme, c’est déjà philosopher » (Correspondance de Martin Heidegger avec Elisabeth Blochmann, Gallimard, 1997, Lettre 18, p. 231).

L’université allemande était alors le théâtre de luttes entre les enseignants qui rivalisaient de louanges et de dénigrements, d’accusations de plagiat et de railleries sur les compilations dont la stérilité était de plus en plus désarmante : « Tels les grands cerfs en rut », déclare Ott à propos des grands professeurs, « ils veulent occuper le champ » (H. Ott, Martin Heidegger, Éléments pour une Biographie, Payot 1990, p. 99). Elle était dominée par le principe « do, ut des » (« Je donne afin que tu me donnes ») – probablement le principe universitaire le plus pérenne et universel. Heidegger se résout à l’ambiance délétère et noue contact avec toutes sortes de personnalités, dont le théologien Josef Sauer, alors professeur d’histoire de l’art et d’archéologie chrétienne à l’université de Fribourg et directeur de la Literarische Rundschau für das Katholische Deutschland. Il lui soumet un long article, « Nouvelles recherches sur la logique », que Sauer publia un an plus tard en trois parties. Heidegger souhaitait alors mener des recherches sur la logique, mais la théorie de la relativité bouleversa ses positions. L’historien Heinrich Finke, spécialiste des conciles du Moyen Age et fin connaisseur de l’histoire espagnole, membre influent de la faculté de philosophie et ardent promoteur de la nouvelle école historique catholique, l’encouragea à reporter ses recherches sur l’histoire de la philosophie. Heidegger se rabat, pour son habilitation, sur « Les Catégories et la Signification chez Duns Scott », qu’il soumet à l’interprétation phénoménologique. Walter Benjamin, qui n’a pas son pareil pour déceler le toc philosophique, parcourt le travail et écrit à Gershom Scholem en date du 1er décembre 1920 : « La rédaction n’exige rien qu’une grande application et la maîtrise du latin scolastique qui en dépit de tout maquillage philosophique n’est au fond qu’un morceau d’honnête labeur de traducteur » (W. Benjamin, Correspondance, vol. I, Aubier, 1979, p. 227).

Heidegger baignait dans l’étrange ambiance – juive ? – animée par des juifs, volontiers assimilés, qui se posaient, pour reprendre les termes d’Hermann Cohen, en champions de « la symbiose judéo-allemande ». Les lieux de rencontre ne faisaient que se multiplier avec l’arrivée de nouveaux juifs en Allemagne. Wilhem Szilazi, fils d’un linguiste juif, étudia la philologie et la philosophie à l’université de Budapest où il soutint une thèse sur les dialogues de Platon. Il est sous l’ascendant de Georg von Lukacs, de quatre ans son aîné. En 1919, après la chute de la dictature des conseils de Béla Kunet, il quitte la Hongrie et s’établit à Fribourg où il suit les cours de Husserl et se lie d’amitié avec Heidegger. En 1922, sa maison à Feldafing, sur le lac de Starnberg, accueille régulièrement ses amis philosophes, dont Husserl, Heidegger et Karl Löwith. Le 16 janvier 1920, Hans Adolf Krebs, biochimiste, recevait Husserl pour une longue discussion sur la science et la religion, la philosophie et la théologie. Husserl réitère ses positions sur la vocation de la philosophie et ne cache pas son irréligion. Krebs parle de la chaleur que l’on trouve dans la foi :

« C’est subtil, reconnaît Husserl, très subtil, et conséquent ! »

Il ne conçoit pas pour autant qu’on puisse montrer la liberté requise par la science quand l’on est tenu par une commission de clercs. Husserl ironise subtilement :

« Vous siégez dans votre palais à une table richement servie et nous sommes comme de pauvres mendiants devant votre porte. »

Présent ce soir-là, Heidegger parle peu. Il esquissait le tournant qui devait l’arracher à la phénoménologie et le pousser vers l’ontologie.

Plus tard Gershom Scholem écrira que les juifs, assimilés ou non, étaient seuls à croire en leur symbiose judéo-allemande, qu’ils s’imaginaient dialoguer avec les Allemands alors qu’ils monologuaient avec eux-mêmes et se leurraient dramatiquement sur l’intérêt que leurs interlocuteurs leur portaient.

Photo : Laszio Kartesz, Husserl et Heidegger.