The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER ET D’ARENDT : LES DOULOUREUSES RETROUVAILLES JUDEO-ALLEMANDES

Arendt est bouleversée par les massacres perpétrés par les nazis, désemparée par la compromission généralisée des Allemands, autant que par la haine, somme toute légitime, que leur vouent les juifs pour avoir inventé les chambres à gaz et massacré six millions des leurs. Dans une même lettre, elle reconnaît que « le monde tel que le bon Dieu l’a fait me plaît sans réserve » et constate que « les usines de l’extermination ne me sortent pas de la tête » (H. Arendt, Correspondance avec Blumenfeld, p. 64). Elle ne peut croire que les Allemands aient perpétré des massacres aussi terribles, ruinant les attentes qu’on avait communément de l’histoire et de la culture humaines. Ce ne sont plus des poètes et des artistes, ce sont des techniciens de l’horreur. Ils ont ruiné les catégories politiques et les critères du jugement moral, au point de ne savoir que penser des tentatives de traduire en justice les coupables, que ce soit lors des procès de Nuremberg que, plus tard, lors du procès d’Eichmann à Jérusalem. On ne peut les poursuivre ni comme criminels de droit pénal ni comme criminels de guerre. On ne peut par ailleurs laisser leurs actes impunis. En instruisant des procès somme toute pénaux pour juger des crimes politiques de cette gravité et de cette échelle on risquait de donner dans la mascarade.
Arendt était habitée par Heidegger comme par un vieil amour de jeunesse, peut-être aussi comme par un père dont elle n’arrivait pas à se libérer et d'un maître auquel elle devait beaucoup (Voir chronique précédente sous cette même rubrique). Or ce philosophe magicien avait été parmi ceux qui avaient collaboré avec les nazis. Vingt-cinq ans plus tard, elle se demandait si elle l’aimait toujours. En 1946, elle le trouva, il est vrai, plus pathétique et comique qu’intéressant. Elle mit son engagement dans les rangs nazis sur le compte de la bassesse de la pensée politique qui sévissait dans les universités allemandes. Elle ne voit en lui qu’une nouvelle victime du romantisme allemand qui n’arrêtait pas de provoquer des régressions chez les plus enthousiastes de ses partisans tentés par des vocations extraordinaires : « Heidegger est de fait (espérons-le) le dernier romantique – semblable à un Friedrich Von Schlegel ou à un Adam Müller aux gigantesques talents dont la totale irresponsabilité relevait d’une frivolité due en partie à la folie du génie, en partie au désespoir » (H. Arendt, « Qu’est-ce que la philosophie de l’existence ? » dans La philosophie de l’existence, Payot / Rivages, 2000, p. 128). Elle l’assimile à un renard si peu rusé qu'il ne distinguait pas entre un piège et l'autre, tombant par cécité dans tous les pièges qui se présentaient, et qui lassé d’être la victime se terre dans un terrier en guise de piège où il attire ses hôtes. Arendt était trop intelligente – talentueuse – pour en vouloir au génie et à ses excès, de même qu’à la banalité et à ses débordements.
En février 1950, Arendt rencontre Heidegger à Fribourg. Elle était en Allemagne pour le compte de la Commission européenne sur la reconstruction culturelle juive, chargée de retrouver des manuscrits et des livres sur le judaïsme « abandonnés ». Le 7 février, elle le reçoit à son hôtel. Heidegger se présente en victime de calomnies, de la part des nazis autant que des alliés, ce n’est plus qu’un homme vieillissant auquel on ne laisse pas le loisir de philosopher. Il ne peut se résoudre aux vulgaires bilans historiques qui à ses dires ne déterminent rien d’essentiel, ni dans les destinées individuelles ni dans les destinées collectives. Il se défend, comme il le fera plus tard dans une de ses lettres, de l’accusation d’antisémitisme portée contre lui. Arendt bascule de nouveau, elle change d’avis. Ce n’est plus un renard, un menteur invétéré, mais un pauvre philosophe qui ne sait quel démon s’est emparé de lui pendant les quelques mois où il s’est laissé enivrer par le pouvoir et tenter par le poste de recteur de l'université de Fribourg.
Le lendemain, Arendt rencontre Elfride qui se risque à une comparaison entre les femmes juives et allemandes. Arendt rétorque : « Je ne me suis jamais sentie une femme allemande, et il y a bien longtemps que j’ai cessé de me sentir une femme juive. Je me sens telle que je suis tout bonnement, à savoir celle qui vient d’ailleurs » (H. Arendt & M. Heidegger, Lettres et autres documents, Lettre du 9 février 1950, Editions Gallimard, 2001. p. 78.) Les retrouvailles auraient tourné au mélodrame puisqu’il n’est pas seulement question de réconciliation entre Heidegger et Arendt mais aussi d’éclaircissement entre Elfride et Hannah. La liaison entre les deux philosophes persistera dans les coulisses de leurs ménages respectifs. Ils auraient continué de s’aimer en parallèle, amour philosophique plutôt que platonique, préservé des contingences et aléas d’une vie domestique commune.
En 1958, Arendt publia The Human Condition. En 1960, sa version allemande paraissait sous le titre Vita Activa. Dans une brève lettre datée du 28 octobre 1958, elle informe Heidegger qu’elle a demandé à son éditeur de lui faire parvenir un exemplaire : « Vous remarquerez que ce livre ne comporte aucune dédicace. Si les relations entre nous n’avaient pas été contrariées par les astres – quand je dis « entre nous », ce n’est pas seulement entre vous et moi –, je vous aurais demandé si je peux vous le dédier ; le livre tire ses racines de mon séjour à Marbourg et c’est un travail qui vous doit tout, à tous égards. Dans l’état actuel des choses, cela me semble difficile à croire ; mais je voulais vous dire, d’une façon ou d’une autre, les choses telles qu’elles sont. » Dans un feuillet à part, Arendt avait écrit des vers qu’elle n’envoya jamais :
« Re Vita Activa
A ce livre, pas de dédicace.
Comment pouvais-je te le dédier,
toi mon si proche ami,
à qui je suis restée fidèle
et infidèle,
sans jamais cesser de t’aimer. »
Si avant la guerre, la germanité d'Arendt était entravée par sa judéité, après la guerre, ce fut le contraire. Elle prit son parti de concevoir un second tome de son étude sur la Condition humaine qu’elle envisageait de lui consacrer ou de lui dédier. Arendt ne devait revoir Heidegger qu’en 1967. Douze ans étaient passés depuis leur dernière rencontre. Il avait soixante-dix-huit ans, elle, soixante et un. La vieillesse s’insinuait entre les lignes de leur correspondance et délabrait leurs mots. On n’écrit plus de poèmes, ni de part ni d’autre. Les lettres d’amour du début deviennent des lettres de condoléances. Le plus grand exploit consistait encore à « sortir sain et sauf de l’hiver ». Deux ans plus tard, à l’occasion de ses quatre-vingts ans, Arendt trouva « exaspérant, que Platon et Heidegger, une fois entrés dans les affaires humaines, soient devenus des tyrans et des Führer. »
Arendt était visiblement de ces femmes, comme Rosa Luxembourg, pour lesquelles « l’amour ne frappe qu’une fois » (Voir H. Arendt, « Rosa Luxembourg », in Vies Politiques, Gallimard, 1974, p. 56).

