DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER ET D’ARENDT : UNE LIAISON JUDEO-ALLEMANDE

8 Jan 2018 DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER ET D’ARENDT : UNE LIAISON JUDEO-ALLEMANDE
Posted by Author Ami Bouganim

C’est souvent une curiosité maligne sinon malsaine qui pousse le lecteur ou le chercheur dans l’intimité d’un penseur ou d’un écrivain. Pourtant, on n’entre pas dans leur atelier de création – ce que l’on fait, quoi qu’on préconise, si l’on s’en remet à Dilthey – sans s’y risquer. C’est un humain qui pense et écrit, ce n’est pas un robot, et nulle censure structuraliste ne dissuadera, demain sinon aujourd’hui, de se glisser derrière la page, dans les coulisses qu’elle voile et dont elle est un indice. La liaison entre Heidegger et Arendt est un chapitre dans les douloureuses relations judéo-allemandes. Heidegger était allemand et traîne pour l’éternité un soupçon de nazisme, Arendt était juive et n’a pas fait grand-chose pour écarter le soupçon de haine de soi que ses détracteurs stigmatisaient. Leur liaison est d’autant plus intéressante qu’elle concerne deux penseurs parmi les plus marquants du XXe siècle. Même les liens entre Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ne présentent pas un intérêt aussi crucial sinon pour ceux qui s’intéressent aux impunités amoureuses de ces grands personnages du romantisme existentialiste.

Le père de Hannah Arendt mourut de la syphilis alors qu’elle avait sept ans. Elle grandit à Königsberg, dans une famille assimilée. Ses « traits d’une juive » lui attirèrent les invectives antisémites de ses camarades de classe, de même que des remarques désobligeantes de la part des enseignants. Elle trouvait la question juive ennuyeuse et ne s’accommoda de sa condition juive, si toutefois il lui est arrivé de s’en accommoder, qu’à l’âge de vingt ans. Elle s’intéressa à Saint-Augustin avant de se passionner pour Rahel Varnhagen, née Lewin (1771-1833), dont le salon littéraire était célèbre pour la qualité de ses hôtes, victime elle aussi des médisances et vexations antisémites. La fascination d’Arendt pour Vernhagen est somme toute classique – le juif en voie d’assimilation dirige ses interrogations vers ceux qui sont sortis indemnes ou diminués de leur tentative de s’assimiler. Arendt était envoûtée par Vernhagen, conquise par sa sincérité : elle tenait un discours de vérité, confie-t-elle à Blumenfeld, un militant sioniste avec lequel elle collabora et resta en contact, plutôt que « les flagorneries ineptes que nos amis s’adressent, à eux-mêmes et à leurs ancêtres » (H. Arendt, Correspondance avec Blumenfeld, p. 310). Arendt se décrit comme une jeune fille renfermée, s’interdisant « tout accès à elle-même », volontiers solitaire, sensible et vulnérable, se dédoublant au point d’être ou de se croire duplice, radicale, grinçante, intransigeante… tragique.

Arendt se passionnait pour la philosophie l’histoire. Or Heidegger était une nouveauté, « le roi secret » du renouveau de la philosophie. Il arrache la pensée à la contemplation pour l’atteler à une tâche sinon à une œuvre et se donner une voie… un engagement. Arendt ne pouvait que s’intéresser à lui, peut-être en quête d’un père, sûrement d’un maître à penser. De son côté, Heidegger avait succombé à son élégance. La jeune femme tranchait avec les Brunhildes teutonnes qu’étaient sa mère et son épouse : avec ses yeux tristes, Arendt était l’incarnation de la juive exotique. Impressionné par le pouvoir de métamorphose de l’amour, Heidegger fond littéralement dans la… « délicieuse proximité du tutoiement ». Il est particulièrement attiré par les mains et le front de Hannah. Dans sa passion, il se montre si enclin à s’ouvrir à l’autre qu’on lui trouve des accents... lévinassiens : dans l’ouverture de l’un à l’autre se trame, à cette croisée de deux vies, une destinée commune. On ressasse la présence de l’être aimé sans que l’amour ne dissipe la pudeur qui enrobe de silence la nudité absolue, épaississant son mystère. Heidegger a ces mots : « Nous sommes tous deux des êtres peu diserts. »

Le lecteur de la correspondance entre eux ne cède pas toujours à la dévotion qu’ils semblent porter l’un à l’autre. On doit peut-être lire leurs lettres plus pieusement et éviter d’en sourire : « En posant un baiser sur votre si beau front », écrit Heidegger dans sa première lettre, « faire passer dans mon travail la bénédiction qu’est la pureté limpide de votre être » (H. Arendt & M. Heidegger, Lettres et autres documents, Lette de M. Heidegger à H. Arendt, le 2 février 1925, Gallimard, 2001, p. 16). Heidegger recourt à des poèmes, plus puériles qu’intéressants, à moins qu’ils ne recèlent un sens débordant l'entendement du commun des lecteurs. Il poétisait la pensée davantage qu’il n’écrivait des poèmes, à la Héraclite davantage qu’à la Hölderlin. Malgré ses émois amoureux, il restait plus philosophe que poète. Il a néanmoins cette belle phrase qui restituerait l’aura de cette liaison : « Il appartient à l’amour de métamorphoser la gratitude en loyauté envers soi-même comme en foi inconditionnelle en l’autre » (Lettre de M. Heidegger à H. Arendt, le 21 février 25, p. 17).

C’est d’un tel déploiement poético-romantique qu’on se prend, par-ci, par-là, d’indulgence pour ce marcheur de la Forêt-Noire et ce promoteur d’une philosophie plus occulte que cristalline entiché d’une jeune fille incarnant la pudeur et la sainteté. Il est toute vénération, toute gratitude. Il mobilise le langage précieux de son discours philosophique pour se déclarer, recourant à des tournures alambiquées de maître à penser jusque dans ses considérations sur le pouvoir quasi magique de l’amour. Il élève leur liaison au rang d’une relation paradigmatique pour ne point dire ontologique (existentiale ?), révélatrice de la sincérité de chacun et de la pureté de leurs rapports. En définitive, il est tellement amoureux qu’il est prêt à se départir de toute posture… philosophico-amoureuse : « Écris comme tu sais écrire », exhorte-t-il sa compagne, « pourvu que ce soit de toi » (Lettre de M. Heidegger à H. Arendt, le 27 février 25, p. 19). Quoiqu’il se défende d’être son éducateur sentimental, Heidegger se présente en accoucheur des dons de cette jeune maîtresse en laquelle il devine des ressorts secrets et nous avons droit à une certaine berceuse didactico-amoureuse. Elle n’est pas sa muse, elle incarne la promesse d’une destinée à laquelle il s’ouvre pour mieux lui permettre de l’assumer et d’assumer sa propre part dans sa trame. Il n’arrête pas de lui communiquer la foi en elle-même : « Ta vie sera riche et jamais elle ne pourra sombrer dans l’échec. Cette foi importe davantage que tout ce que nous pouvons obtenir à l’arraché, à la mesure de simples performances » (Lettre de M. Heidegger à H. Arendt, 9 juillet 27, p. 44). Cette correspondance – du moins la première partie – documenterait le récit d’un sage-homme réalisant l’un des fantasmes les plus nobles du philosophe. Peut-être lui devons-nous Arendt, malgré tout, en partie.

En 1926, pour le deuxième semestre, Arendt partit sur la recommandation de Heidegger faire son doctorat sous la direction de Jaspers à Heidelberg. Dans une lettre d’adieux, datée du 22 avril 1928, elle écrit : « Avec la volonté de Dieu, je t’aimerai plus après ma mort. » Heidegger avait rompu avec Arendt, peut-être parce qu’il avait entamé une liaison avec Elizabeth Blochmann, une amie, juive également, de sa femme. Pendant l’été 1929, elle prenait ses vacances au chalet des Heidegger. Ils travaillent ensemble, se promènent ensemble. Dans la correspondance qui suivit, il écrit : « En mon âme et conscience, il m’est permis d’être le serviteur des vastes demeures de votre cœur. Volo ut sis, je veux que tu sois, c’est ainsi qu’il arrive à Augustin d’interpréter l’amour. Et ce faisant il le reconnaît comme la liberté la plus intime de l’un vis-à-vis de l’autre » (M. Heidegger, Correspondance de Martin Heidegger avec Elisabeth Blochmann, Lettre 17 du 11 janvier 28, Gallimard, 1997, p. 229). Heidegger parle de l’érotisme en termes de « commune afflorescence telle qu’elle s’épanouit en félicité » (Lettre 30, p. 256). Pendant ces années, Heidegger avait acquis une certaine notoriété qui n’était pas sans influer sur ses rapports avec son entourage et ses proches. Déjà en 1929, Arendt lui reprochait de se laisser caricaturer par « ce coefficient d’étrangeté et ce prisme déformant que suffit à induire la mention d’un nom célèbre » (H. Arendt à M. Heidegger, Lettre datée de 1929, p. 69). Plus tard, dans son rapport aux autorités universitaires de Fribourg, Jaspers aura cette formule : « Il a un organe philosophique dont les perceptions sont intéressantes, bien qu’il ait à mon avis un manque peu commun de sens critique et qu’il soit éloigné de la science véritable. Il s’agit parfois comme si le sérieux d’un nihilisme s’alliait à la mystagogie d’un magicien. Dans le courant de ce qui fait son langage, il peut à l’occasion, toucher le nerf de l’acte philosophique d’une manière secrète et grandiose » (Correspondance de Martin Heidegger avec Karl Jaspers, lettre 125, note 5, Gallimard, 1997, p. 420).

En septembre 1929, Arendt épousa Gunther Stern, un étudiant de Husserl et de Heidegger. En août 1933, elle quitta l’Allemagne pour la France. En 1936, elle fit la connaissance à Paris de Heinrich Blücher, un prolétaire par vocation qui s’était battu, les armes à la main, dans les rangs de Spartacus avant d’adhérer au parti communiste allemand. En définitive, Arendt décida de gagner les États-Unis. En 1940, elle trouva refuge dans un village où elle préféra rester seule pour ne pas attirer l’attention. Quand Lisa Fittko, une passeuse qui assurait la traversée des Pyrénées, lui proposa de se joindre à elle et à sa compagne pour gagner Lourdes, elle répondit : « Je me sens plus en sécurité toute seule, répondit-elle. En bande, on a moins de chance de s’en tirer » (L. Fittko, Le Chemin des Pyrénées, Maren Sell, 1987, p. 101).

Arendt renouvela ses contacts avec Heidegger après la guerre…