DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : ETRE ET TEMPS

11 Jul 2018 DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : ETRE ET TEMPS
Posted by Author Ami Bouganim

« Etre et Temps », parait en 1927, d’abord comme le huitième volume dans la collection de Husserl Jahrbuch für Phänomenologie und phänomenologische Forschung, puis comme ouvrage. L’auteur prend soin, dans le corps du texte, de souligner sa dette à l’égard de Husserl : « Si la recherche qui suit avance de quelques pas dans la détection des “choses mêmes”, l’auteur est au premier chef redevable à E. Husserl qui l’a familiarisé, durant ses années d’apprentissage à Fribourg, avec les domaines les plus divers de l’investigation phénoménologique en le dirigeant personnellement de façon marquante et en lui laissant toute liberté d’accès à des recherches non publiées. » Le livre fait sensation. On ne le lit pas, on le comprend encore moins. Dans sa dédicace à Husserl, Heidegger prend un malin plaisir à citer Lessing : « La plus grande clarté fut pour moi la plus grande beauté. » Dans les années trente, au beau milieu d’un cours sur Hegel, il raille les incompréhensions que suscite son texte : « C’est chose merveilleuse que l’incompréhension des contemporains quand elle va jusqu’à nous offrir la célébrité. » Il cite Rilke pour souligner que même la gloire recouvre un malentendu : « Finalement, la gloire n’est que l’ensemble des malentendus qui se rassemblent autour d’un nom nouveau. » On n’en attend pas moins le deuxième tome qui devait se prononcer sur les questions morales. Or, il tarde à l’écrire ; il ne peut l’écrire. « Être et Temps » ne laissait place ni à la morale ni à l’histoire et s’il autorise une religion ce ne peut être qu’une restauration du paganisme. Heidegger raille les attentes : « On s’imagine volontiers et on répand même le bruit que je serais en train d’écrire « Etre et Temps II ». À la bonne heure. Mais étant donné que « Etre et Temps » était pour moi un chemin, qui m’a bien mené quelque part, mais que ce chemin n’est plus foulé et qu’il est même recouvert, je ne peux plus du tout écrire Etre et Temps II » (M. Heidegger, « Correspondance de Martin Heidegger avec Elisabeth Blochmann », Lettre 38, le 18 septembre 1932, Gallimard, 1997, p. 270).

L’ouvrage traite de la question de l’être occulté par près de trois mille ans de métaphysique pendant lesquels on n’a cessé de lui donner toutes sortes de déterminations dont la plus pernicieuse est encore celle qui le réduit à l’étant tel que se le représente la science calculatrice. Or pour Heidegger l’être doit rester au-delà de toute détermination pour ne point engager la pensée sur une voie balisée par une méthode où elle ne pourrait que s’incliner devant une science dont on ne mesure pas les répercussions sur le destin des hommes ni sur leur manière de se raconter l’histoire de ce destin. La pensée doit s’attacher à la question de l’être et prospecter les lignes (les traits ?) de l’être qui, en la posant, s’inscrit en être-là – Dasein – dans l’être. Dès lors, c’est à toute une analyse de ces traits – l’Analytique du Dasein – que Heidegger se livre pour mieux cerner le sens que l’être revêt pour lui. Il ne présume d’aucune anthropologie – du moins c’est ce qu’il prétend – et encore moins d’une quelconque psychologie. Il se bornerait à décrire l’être-là tel qu’il est (tel qu’il se présente au phénoménologue). L'ontologie heideggérienne est une manière d’éviter les bourbiers de la psychologie, à moins de voir en elle le soubassement, somme toute ordinaire et commun, de toute psychologie.

Derrière le Dasein, Heideggerdécrit un homme délesté de toutes les caractéristiques dont le chargent les déterminations métaphysiques, de la volonté à la liberté, de l’amour à la raison, de la dignité à la gloire. Il nous donne ses modes (de s’insérer dans l’) d’être tels qu’ils s’attestent dans ses modes d’articulation, de relation, de comportement. Le recours à la notion d’être-là pour désigner l’homme se propose de contourner trois mille ans d’anthropologie et de cerner l’homme par ses dispositions plutôt que par ses qualités. C’est le seul être à s’inscrire dans l’être, à être sollicité par lui, à s’en dégager pour, s’étonnant d’être là et d’habiter l’être, poser la question de l’être et se poser, par là-même, en éclaircie de l’être, c’est-à-dire en être où l’être s’éclaircit. Rien d’extraordinaire sinon que l’homme nous est proposé comme l’être doué de ce don d’éclaircir l’être en fonction de ses modes d’insertion dans l’être. Il se retrouve – comme dans une illumination ? comme par miracle ? – à une croisée des chemins, en l’occurrence entre passé et avenir, où sa présence se noue et se dénoue en permanence, se tissant de bout en bout sur une trame temporelle bornée par la venue à l'être (la naissance) et sa cessation (la mort) – dans les termes de Heidegger, par la temporalité du Dasein.

Heidegger insiste sur cette connexion entre l’être et le temps : l’être sort d’un passé antérieur, qu’il soit oublié ou occulté, pour venir en présence et requérir l’être-là s’interrogeant sur sa présence. Ce faisant, il s’ek-stasie, marquant une pause dans la routine de l’être, se posant précisément en être-là – nous dirions, en des termes que Heidegger aurait récusés, qu’il prend conscience de son existence. Heidegger ne s'entend qu’à un être-là voué à la mort, imprévisible, ne recouvrant ni leurre ni illusion. Elle accule l'être-là (de l’homme) à une interprétation de soi avertie de la possibilité extrême de la cessation de l'être avec celle de son être, d'où la gravité, la solennité et la vulnérabilité de la présence humaine, fondatrice et instigatrice en définitive de toute présence. Seule une interprétation de l'être hantée par la mort serait recevable et authentique. Dans les termes de Heidegger, la temporalité du Dasein condamne l'être-pour-l'avenir à se résorber dramatiquement dans l'être-pour-la-mort. Heidegger mentionne néanmoins un trait de la mort qui la rendrait moins tragique : « Cette possibilité ontologique extrême est une certitude dont le caractère est l’imminence, et cette certitude est caractérisée pour sa part par une complète indétermination » (M. Heidegger, « Le Concept du temps », dans L’Herne, p. 31).

L’ek-sistence heideggérienne n’est pas l’existence au sens sartrien du terme. Elle n’est pas l’existentia dans la distinction entre essentia et existentia ; ce n’est pas une réalité, mais l’éclaircie dans l’être où l’être se donne sens par (la bouche de) l’être-là – humain – qui se pose la question de son être. « Etre et Temps » introduit néanmoins la notion d’authenticité qui passera aux existentialistes français, séduisant les uns, irritant les autres. Elle réclame que l’homme soit entier dans sa relation à soi, au monde et aux autres. Elle est recherche d’harmonie et de grâce, marque de l’honnête homme enraciné dans son terroir et portant un regard sur l’universalité des choses. Réclamant un investissement intégral dans l’être, l’authenticité couronnerait une vie selon le cœur, vécue comme consonance du Dasein avec la vocation que lui impartit le destin : l'authenticité pointe l'équilibre que l'on trouve à assumer son destin comme être voué à la mort, en un mélange d'émerveillement et de résignation. De cet émerveillement, on peut chuter dans une vie routinière et somme toute conventionnée, sous le régime impersonnel du « on » (où se retrouvent les conventions, les habitudes, les normes… de la vie ordinaire) ; on peut également se découvrir poète, voué à lever le voile sur le mystère de sa présence et à procéder poétiquement à son instruction. Dans les deux cas, on trouverait la sérénité dans la reconnaissance témoignée pour ce don que constitue notre présence, résigné à ne plus être là, à mourir. L'homme, sensible au miracle de sa présence – au don de l’être – se révèle messager d'une vérité qu'il se charge de dévoiler (ou manque de le faire). Seul l’exercice de la philosophie sur un mode somme toute stoïcien assurerait cette authenticité.

Heidegger menait une existence ampoulée, de semestre en semestre. Il énonce une pensée qu’il veut nouvelle. Sans complexe, sans réserve. Elle s'illustre dans une relation magistrale aux étudiants qui reçoivent, sans ciller, l'enseignement du maître qui se pose en oracle philosophique commentant des augures poétiques. Heidegger n'aurait pas tant philosophé que médité, donnant à sa pensée des tournures d’autant plus précieuses qu’elle masquait cette banalité d’être qui pointe, déjà chez Husserl, derrière le retour phénoménologique aux choses. Une pensée paysanne ne montrant de génie que pour enrober la lourdeur d'être de solennité poético-philosophique. On ne saisit pas grand-chose si on ne devine pas le  théologien manqué derrière le prêche ontologique. Il tente de poétiser sa pensée, il ne réussit qu’à brouiller l’écoute des auditeurs et des lecteurs qui ne comprennent mot à ses poèmes de pensée. Le jour où l’on instruira son procès philosophique, on présentera ses poèmes comme des preuves accablantes de sa balourdise.

Heidegger considère de son devoir de porter sa destinée à la plus retentissante publicité poético-philosophique. Aussi croit-il – authentiquement – au caractère grandiose de sa vocation et ne cède-t-il pas, à l’en croire, aux contingences d’une histoire politique somme toute versatile. Il se pose en prêtre de l’archaïsme, communiant, par-delà le bien et le mal, par-delà la science surtout, avec les mystères de l’origine. Il camperait également un prêtre de la nostalgie se livrant à la plus monumentale, prestigieuse et solennelle célébration du « vulgaire » allemand accoutré en Grec. Il pratique volontiers l'abscons pour exercer ses sortilèges philosophiques. Souvent il ne dit rien alors qu'il donne l'impression d'ouvrir des abîmes de profondeur. On ne sait s'il est rustre par trop de sagesse ou sage par trop de rustrerie. Heidegger n’a pas connu la mer, il en aurait acquis le sens de la couleur, du roulis, de l’écume. Il aurait connu plus de pêcheurs que de bûcherons. Il aurait cherché ses éclaircies au large plutôt que dans de sombres sous-bois. Il aurait été plus modeste, précaire, lumineux. Surtout, il aurait été plus proche des Grecs, plus méditerranéens que barbares, qu’il ne le prétend.

Heidegger aura donné au commérage une envergure philosophique, couvrant la poursuite par la pensée après tous les vents. Sa pensée tourne souvent à vide, peut-être par vocation pour le vide, comme dans sa conférence sur la parole : « La Parole est : parole. La parole est parlante. Si nous nous laissons aller dans l'abîme que nomme cette phrase, nous ne nous perdons pas dans le vide d'une chute. C'est vers le haut que nous sommes jetés, dont l'altitude seule peut ouvrir une profondeur... » (M. Heidegger, ”La Parole”, dans « Acheminement vers la parole », p. 16). Heidegger se situe sous le signe de deuil qu’instaure la mort nietzschéenne de Dieu. Celle-ci confronte l’humanité à l’épreuve du nihilisme. Ce n’est qu’en se mesurant à elle, sans détours et sans ruses, qu’on dépasserait la crise. Heidegger se soumet à l’épreuve dans le chantier de la poésie allemande de laquelle il chercherait à dégager le dieu à venir. Car on ne saurait se passer de dieux. De même que la nuit couve le jour, l'absence de dieux recèle la gestation de nouveaux dieux. Une manière de pointer vers Dieu, plus précisément peut-être la Déité de Maître Eckart, sans le nommer, sans en entamer la magie, sans rien dire de lui. Le 31 mai 1976, paraissait dans le Spiegel une interview accordée en 1969 sous le titre : « Seul un dieu peut encore nous sauver ».