The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : L’HOMME POÉTIQUE

Heidegger est en quête d'un art de penser qui s’accorderait à l'être en vue de son éclaircissement. Il en charge l’être qui se pose la question de l'être : le Dasein – en lequel on ne peut que se résoudre à reconnaître l'homme, ne serait-ce que pour mieux comprendre – dont c'est la mission et le destin de s'assumer dans et comme compréhension de son être. En s'inscrivant et en se situant en éclaircie (ou ouverture) dans l'être, le Dasein trouve sa distinction dans l'instruction poétique de cette éclaircie. Or celle-ci est réservée aux poètes, qui accomplissent, grâce à leur inspiration, des percées dans l’être, prospectant des chemins nouveaux et se posant en messagers de sens nouveaux.
Heidegger considère les poètes, « fils de la terre et fils du ciel », comme les messagers des dieux, posant dans leur œuvre les fondements de l'habitation de la terre, sous le ciel, par les mortels. C’est en d’autres termes la poésie qui donne la mesure de la distance de la terre au ciel, à l’aune de laquelle l’homme se « mesure », voire c’est elle qui légende cette distance. Cette mesure – Dimension – comble le vide de la mensuration mathématique invoquée par la science et pose le sens sur lequel les dieux trôneront pour recueillir la reconnaissance des hommes. La poésie remplirait cette fonction en instruisant la langue où s'exalte, se conserve ou se dégrade toujours une poétique : « ... c'est bien plutôt le discours de tous les jours qui est un poème ayant échappé, et pour cette raison un poème épuisé dans l'usure duquel à peine encore se fait entendre un appel[1]. »
L’histoire de l’être n’est celle de l’homme qu’autant que ce dernier se pose en oracle ou en héraut de l’être – dit l’être en disant son être-là. Elle ne concerne ni ses misères, que ce soit les guerres ou les calamités, ni ses succès, que ce soit les découvertes de la science ou les réalisations de la technique. L’homme n’importe pas tant par son action que par sa parole et celle-ci s’illustre comme parole poétique. Tout homme, en lequel l'être s'incarne être-là, se double d'un poète qui s’inscrit dans une poétique toute prête, coulée dans la langue de tous les jours, ou crée sa propre poétique, tentant d'articuler un nouveau langage. Heidegger reconnaît le caractère prédicateur de la parole poétique censée « proclamer quelque chose, et par là annoncer, vanter, et faire apparaître ainsi dans tout son éclat ce qui est à dire »[2]. Dans tous les cas, l'homme est un créateur qui met en œuvre, avec plus ou moins de talent et de dévotion, sa présence dans l'être, sa personnalisation de l'être, son incarnation comme être. Sa relation à l'être est essentiellement poétique et son histoire est essentiellement celle de la poésie.
La poésie se situe entre réalité et irréalité, entre veille et rêve, sans réduire pour autant l'irréalité, encore moins le rêve, au vide ou au rien, sans que l'on sache davantage si c'est la réalité qui investit le rêve ou le rêve qui couve la réalité (le rêve poétique plus sûrement que le rêve dans le sommeil). Le poème serait précisément le rêve que l'on caresse pour le réel en vue de son instruction. Seuls les rêves poétiques dangereux, qui bousculent les conventions et les habitudes, peuvent encore ménager un avenir. Ils remanient les contours de la réalité en la tirant vers des possibles que le poète fait miroiter dans ses poèmes. En entrouvrant l'avenir, en le proclamant, les poètes se révèlent prophétiques, si ce n’est que contrairement aux prophètes judéo-chrétiens qui invoquent et nomment le même dieu et aux devins romains qui gèrent les relations quasi domestiques entre les citoyens et les dieux de la cité, les poètes selon Heidegger pointent l'avenir sans se risquer à nommer les dieux qui l'habiteront : « Le rêve est divin, mais elle ne rêve pas un dieu[3] ».
La poésie est promue au rang de modalité fondamentale – pro-ductrice – du dévoilement qui commande tous les autres modes de dévoilement, y compris celui de l'arraisonnement – mise à la raison – en œuvre dans la science et la technique. Dans l’entrebâillement de l’être que réalise-accomplit le Dasein, on n’accède pas à la vérité, comme dans la science, mais se berce de poésie. Le dire poétique instruit le dire philosophique, le dire philosophique explicite le dire poétique. La poésie donne la légende de la soutenance (l’épreuve) de l'être par ou comme Dasein poète ; elle insinue les dieux qui résonneront dans le langage des hommes instruit par elle. Elle imprime son déploiement à la parole avant qu’elle ne se dégrade comme langage de tous les jours pratiqué dans la rue ou en logique de la recherche dans les laboratoires. L'intérêt de Heidegger pour la poésie s’inscrit dans le contexte d’un retour au sens originel de l'herméneutique comme « exégèse de ce qui a été dit par les poètes »[4]. Le Dasein n’interprète pas l'être (de son être) sans prendre ses instructions dans les archives de la langue qui documente sa présence au monde. Or celle-ci a été instruite par des penseurs qui ont commencé par écouter des poètes avant de les oublier. La poésie est d’autant plus instructive qu’elle caresse une ambition philosophique : «… la poésie qui pense est en vérité la topologie de l’Etre[5]. »
Heidegger attend des poètes de créer de nouveaux dieux, il ne se doutait pas que la science dominerait au point de museler les poètes et les dieux qu’ils pourraient insinuer. Dans la désacralisation de la nature provenant de sa maîtrise technologique, les derniers ( ?) d’entre eux seraient plutôt enclins à porter le deuil de la terre, désormais méconnue par les hommes embrigadés par la science et la technique, qu’à la ré-enchanter en aménageant des éclaircies où pointeraient de nouveaux dieux. Ceci dit, la disposition la plus fondamentale de l’homme reste poétique, en attente du sens qui viendrait mettre une légende à cette vibration du sens et du non-sens en soi et hors de soi. En soulignant le caractère poétique de l'instruction de l'insertion de l'homme dans l'être, Heidegger se réclame d'abord des présocratiques qui se laissent investir par la réalité, transcrivant leurs émois en vers poético-philosophiques. Ils ne creusent pas l’être, ils le célèbrent. Ils ont une manière d’écrire qui intime-trahit un mode rhapsodique d’exister. Heidegger restitue également au verbe la texture poétique qu’il présente dans la théologie chrétienne médiévale. Il invoque surtout Hölderlin dont la poésie traite poétiquement de la poésie. Il aime à citer cette bribe de lui : « ...l'homme habite en poète sur cette terre », pour restituer l'incontournable dimension poétique de la trame de vie des humains. Parure ou linceul, la poésie se présente volontiers comme un babil de la puérilité. Elle reste incontournable dans toute tentative d'insinuer le sens sinon de l'instituer. Pour illustrer le pouvoir de fondation de la poésie, Heidegger invoque encore Hölderlin : « Mais ce qui demeure, les poètes l'instituent. »
Pendant sa deuxième période, Heidegger s’est complu à commenter des poèmes pour leur soutirer ses considérations poético-philosophiques. Il n’était pas dupe de l'encombrement que ses commentaires créent autour des poèmes qu’il interprète. Il ne les éclaircit pas, mais brouille leur sens, pourtant lisible et clair, il les ensevelit sous l’on ne sait quelle casuistique. Il reconnaît néanmoins, un rien sardonique : « Qui voudrait abîmer par d'insistantes paraphrases ce qui est simplement dit [6]? » Il n’était, il est vrai, que philosophe sensible aux pouvoirs enchanteurs des poètes…
[1] M. Heidegger, « La Parole », Acheminement vers la Parole, Tel Gallimard, 1976, p. 35.
[2] M. Heidegger, « Hebel, l’ami de la maison », dans Questions III, Editions Gallimard, 1976, p. 56.
[3] M. Heidegger, « Souvenir », Approche de Hölderlin, Editions Gallimard, 1973, p. 146.
[4] Voir M. Heidegger, « D'un entretien à la parole », dans Approche de Hölderlin, p. 96.
[5] M. Heidegger, « L’expérience de la pensée », dans Questions III, p. 37.
[6] M. Heidegger, « Souvenir », Approche de Hölderlin, p. 124.

