The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : LE RECTEUR DU REICH

Heidegger a été l'un des philosophes les plus importants du XXe siècle et ce philosophe a collaboré avec les autorités académiques nazies. On s’accorde à louer son érudition, encenser ses dons intellectuels et célébrer son œuvre. Pourtant, il s’est voulu, malgré ses mises au point, philosophe du Troisième Reich au moment où celui-ci se préparait à investir l’Allemagne de la mission de ravaler l’Occident. Il a cru en ses vertus régénératrices et civilisatrices, il s’en est remis à son Führer, il s'est reconnu en sa rhétorique. Le nazisme n’a pas été une vulgaire propagande savamment orchestrée par un ramassis de brutes blondes ; il a requis un travail mystico-occultiste sur les racines aryennes de la Germanie qui a été relayé par un travail philosophique. Sans le ralliement des intellectuels allemands au nazisme, sans la couverture pagano-philosophique qu’ils lui assurèrent dans les années 30, le nazisme n’aurait pas conquis jusqu’aux meilleurs esprits. Heidegger – recteur de l’université de Fribourg pendant une courte période entre 1933 et 1934 – est resté, pour le meilleur et pour le pire, le personnage emblématique de ce ralliement.
Ce n’était pas chez lui un engouement passager pour le Führer, mais une véritable adhésion au nazisme. Les « Écrits politiques », pour ne point parler des « Cahiers noirs » et des nombreuses biographies, ne laissent aucun doute. Le redressement de l’Allemagne voulu par Hitler était censé assurer celui du monde : « Grâce à lui », déclare Heidegger, « les États de la Terre sont à nouveau en mouvement » (M. Heidegger, « L’étudiant allemand comme travailleur », le 25 novembre 1933, dans « Écrits politiques », 1933-1966, Gallimard, 1995, p. 133). Le socialisme national recouvrait une transmutation du sens et des valeurs. Dans le deuil qu’on porte sur le Dieu judéo-chrétien, dans la tourmente révolutionnaire qui se donnait de nouvelles processions dans des parades para militaires, dans l’incertitude la plus déliée sur les normes et les savoirs, Heidegger ne trouve, lui aussi, à s’accrocher qu’au Führer et à l’État qu’il incarne. Il réclame engagement et résolution, une volonté tranchante et une mobilisation périlleuse et audacieuse. Le nazisme de Heidegger participe de la sarabande hégélienne-nietzschéenne autour de la mort de Dieu et de sa mise sur bandes sonores par Goebbels, le ministre de la Propagande de Hitler.
Heidegger aussi souhaitait allier le travail du poing au travail du front, donner la même instruction à toutes les couches de la population, garantir l’accomplissement de l’individualité dans la communauté du travail et de la mise en chantier ou en œuvre. C’était bel et bien une tentative prophético-politique de théoriser, en la radicalisant, la révolution sociale nationale. Il restait tourné vers l’avenir, il n’invoquait que lui, il réclamait une mobilisation qui engagerait l’avenir. Lui-même n’aurait pas dit grand-chose sur son engagement, malgré ses allusions et ses bredouillements à plus d’une occasion, et c’est ce qu’on lui reproche. Plutôt que de reconnaître ses torts, il garda le silence, autorisant les pires accusations. Dans la lettre au rectorat académique de l’Université de Fribourg, en date du 4 novembre 1945, où il demande sa réintégration, il ne récuse pas son adhésion spirituelle au socialisme national. Il n’aurait souscrit à ses thèses que pour tenter de tirer le meilleur du mouvement, de surmonter les troubles qui secouaient l’Europe et de résorber la crise de l’esprit occidental. En revanche, il récuse les thèses de Rosenberg sur les prédispositions raciales pour les choses de l’esprit, de même que sa conception politique de la science, accessible à tous, requise pour l’acquisition de savoir-faire et de métiers. Il ne se souciait que de la vocation et du rôle de l’Université. C’était son rôle ; c’était son devoir. S’il s’est vraiment voulu apolitique, il aurait commis l’erreur de croire le nazisme apolitique, expression d’un mouvement poético-culturel dont la vocation était de résilier le rôle du politique dans la vie allemande.
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Après la guerre, Heidegger se retire volontiers dans son chalet de 6 m sur 7 m – « un trou de souris », dit Arendt – où il reçoit ses hôtes qui venaient le consoler de ses déboires et louer son génie. Il l’avait fait construire en 1922 sur les instances de sa femme pour se donner un lieu qui correspondrait à son personnage, à sa philosophie et à son destin. Le chalet n’avait ni eau courante ni électricité et l’on devait tirer l’eau du puits. Une cuisine, une chambre à coucher et un coin de travail. Il était planqué dans la montagne, au sud de la Forêt noire, à 1150 m d’altitude, posé à même le sol, dans l’austère décor des hauteurs du Todtnauberg, dégageant comme une chaleur de pommes de pin. À l’ouest se dressait le Radschert, avec le « le Stubenwasen [qui s’élève à 1338 m d’altitude] que le soleil couchant « laisse, vaste quiétude, à ses rêves » (M. Heidegger, « Correspondance avec Elisabeth Blochmann », dans « Correspondance de Martin Heidegger avec Karl Jaspers », Gallimard, 1997, Lettre 18, p. 232). Un petit hameau du nom de Bureten est niché au-dessus du chalet. Heidegger ne cesse de souligner qu’il s’accordait au paysage : « Je fais l’expérience de ses variations, celles qui ont lieu chaque heure, nuit et jour, au sein de la grande montée et descente des saisons » (M. Heidegger, « Pourquoi restons-nous en province ? » dans « Écrits politiques », p. 149). Avec son érable à l’entrée, le chalet pointe la retraite et le refuge – un repaire dans une vie, somme toute pastorale, où l’on ne tient d’autre rôle que celui d’être homme et ne pratique d’autre métier que celui de penser. En hiver, environné par la neige, cette résidence répercute le silence et la sérénité : « Ce calme au sein duquel le paysage et l’habitation en lui prennent leur tournure d’hiver » (« Correspondance avec Elisabeth Blochmann », lettre 19, p. 234). La nuit, il neige ; le lendemain, tout est blanc, et le paysage est recueilli, « le banc se mariant avec le ciel ». Depuis sa construction, Heidegger n’avait cessé de retourner au chalet pour se ressourcer : « Ce sera de nouveau la tempête de neige, les cris de renard dans la forêt toute enneigée, la hauteur du ciel la nuit, et les randonnées solitaires dans les hautes vallées silencieuses » (M. Heidegger, « Correspondance de Martin Heidegger avec Karl Jaspers », Lettre 109, p. 131).
Heidegger se pose en homme des montagnes et des hauteurs qui se serait compromis avec les bêtes blondes du plat pays. Malgré ses misères et ses craintes, il simule la sagesse et la résignation, acquiesçant à tout, y compris, pour reprendre Rilke cité par Arendt, « au leste secret de la balle au bond ». Plutôt que de se livrer à une autocritique, il choisit d’avouer son incompétence : « En matières politiques, je ne suis ni versé ni doué » (H. Arendt & M. Heidegger, « Lettres et autres documents », Lettre du 12 avril 1950, Gallimard, 2001, p. 95). Il se livre à la marche, il se reconvertit dans la marche, il s’invente une philosophie de la marche. Il se propose de prospecter de nouveaux chemins forestiers – Holzwege – plutôt que de piétiner sur des chemins embouteillés par la recherche et la science. Dans son souci de se maintenir coûte que coûte dans l’ouverture de l’être et de ne pas succomber à une ancienne ou à une nouvelle détermination de l’être comme étant qui le priverait de son rôle de sentinelle de l’éclaircie dans l’être et de gardien de l’être, il veille à ce que ces nouveaux chemins ne mènent nulle part sinon à des variations sur la poésie.
Plutôt que d’aller vers ses hôtes, redoutant de tomber dans leurs pièges, Heidegger les attire dans son terrier qu’il aménage, pour reprendre la belle fable d’Arendt, en piège : « Il s’installa à l’intérieur, comme dans un terrier normal – non par ruse, mais parce qu’il avait toujours cru que les pièges des autres étaient leurs terriers –, et ensuite décida de devenir sournois et d’adapter aux autres le piège qu’il avait conçu pour lui et qui ne convenait qu’à lui » (H. Arendt, « Heidegger le renard », dans « La philosophie de l’existence », p. 220). Le piège de Heidegger n’allait pas manquer de faire ses preuves. On accourait de partout pour le voir et même quand on répugnait à le rencontrer, on ne venait le voir que pour découvrir le piège qu’il s’était aménagé dans son chalet. Arendt, qui ne savait que penser, reconnaîtra : « Le renard qui habitait le piège disait fièrement : “Ils sont si nombreux à me rendre visite dans mon piège que je suis devenu le roi des renards.” » Heidegger découvre qu’il est plus populaire parmi les Français que parmi ses collègues allemands. Il décide de miser sur cette carte pour blanchir son nom. Il envisage même de s’occuper de philosophie française et d’animer un groupe de travail sur la différence rentre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse chez Pascal. En 1947, placé devant son destin, il doit assumer son chemin, il écrit ces vers :
« Avance, et supporte
l’échec de la question,
fidèle à ton unique sentier » (M. Heidegger, « L’expérience de la pensée », dans Questions III, Gallimard, 1976, p. 19).
Le 24 juillet 1967, Paul Celan est à l’université de Fribourg pour une lecture de poèmes. Le 25 juillet, il rencontre Heidegger à Todtnauberg. Malgré sa déception, il laisse une dédicace sur le registre des visites et compose un poème auquel il donne le titre de Todtnauberg où il écrit :
« dans le
chalet,
les lignes sur le livre
– de qui le nom nommé
avant le mien – ?
inscrites dans le livre
les lignes espérant, aujourd’hui,
la parole
à venir
d’un penseur, au cœur ».
Dans les années 50, Heidegger vit toujours sobrement. Il se sent traqué : « En tout cas, les Russes ne m’auront pas vivant, ni le NKVD » (H. Arendt & M. Heidegger, « Lettres et autres documents », Lettre du 27 juillet 1950, p. 113). L’histoire n’est que bavardage et vacarme des hommes, sa philosophie, pointant une autre manière d’Histoire, lui survivra. Les remous se calmeront, la pensée resurgira. Sinon ce ne serait que vulgaire ressentiment alors que tout invite à la gratitude et au remerciement. Heidegger ne se soucie que de ce que « l’accord qui a fait notre bonheur se répercute en harmoniques dont les échos, ici et là-bas au loin, ne fassent plus qu’une seule voix » (Lettre du 15 février 1950, p. 84). Si dans une lettre à Jaspers, il est disposé à reconnaître qu’il a commis une erreur, il ne saurait demander pardon. En revanche, il parle de réconciliation dans un discours encore plus brumeux que son discours philosophique, parlant de « cela qui abrite en soi une richesse qu’il nous faut porter à son terme jusqu’à l’intime revirement par lequel le monde surmonte l’esprit de ressentiment » (H. Arendt & M. Heidegger, « Lettres et autres documents », Lettre du 6 mai 1950, p. 105).
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L’engagement nazi de Heidegger a trouvé nombre d’expressions antisémites tant à l’égard de ses maîtres que de ses disciples. Le 27 avril 1938, Husserl, qu’il considérait comme son maître et qui n’avait pas peu contribué à sa promotion universitaire, meurt ; Heidegger n’assiste pas aux funérailles ; il prétextera plus tard qu’il était souffrant ce jour-là. Il n’écrit pas de lettre de condoléances à sa femme ; il prétextera qu’il était accablé de honte par le sort fait aux Juifs par les nazis. Jaspers et Arendt établissent un lien entre l’exclusion de Husserl de l’Université et son décès. Arendt ne cache pas sa colère, Heidegger aurait dû démissionner plutôt que de signer la lettre qui demandait l’exclusion de Husserl : « Et parce que je sais que cette lettre et cette signature l’ont presque tué, je ne peux que considérer Heidegger comme un meurtrier potentiel. » L’attitude de Heidegger à l’égard de ses collaborateurs et de ses étudiants juifs n’est pas moins accablante. En 1933, il remet un rapport d’enquête à l’Association des professeurs de Göttingen où il dénonce les positions de d’Eduard Baumgarten, un doctorant qui lui servait d’assistant attitré : « Après avoir échoué auprès de moi, il est entré en relations sociales assidues avec le Juif Frankel, autrefois en activité à Göttingen et maintenant exclu d’ici... Mon jugement sur lui ne peut naturellement pas être encore définitif. Mais il y aurait à attendre un délai convenable pour qu’il fasse ses preuves avant qu’on ne l’admette dans une organisation du parti national-socialiste. »
Malgré toutes les preuves accumulées sur l’antisémitisme – opportuniste ? – de Heidegger, penseurs et poètes juifs de l’après-guerre, à l’exception notoire de Vladimir Jankélévitch, pour certains rescapés de la Shoah, s’attacheront à l’étude de son œuvre et ne cacheront pas leur fascination pour ce penseur du renouveau du paganisme, sourd aux invocations, incantations et vaticinations bibliques, partisan de la réintégration de l’Occident dans son aire d’écoute grecque. On ne comprend pas cette persistance, y compris chez Emmanuel Lévinas et Jacques Derrida, à s’accrocher à lui, même si c’est pour polémiquer avec lui. On ne comprend pas davantage qu’au sortir de l’univers concentrationnaire, Paul Celan cherche une clé auprès de ce philosophe de « la poésie de penser ». On comprend encore moins l’accompagnement qu’Arendt lui assure dans sa déchéance. Celle-ci, qui s’imposa comme la meilleure analyste du totalitarisme, choisit de s’attarder sur le personnage d’Eichmann, bourreau des Juifs, pour constater la banalité de son personnage et celle du mal. Elle se déroba au devoir qui lui était imparti de cerner les circonstances intellectuelles du glissement de Heidegger dans le nazisme. Elle se contenta, par indulgence, d’exprimer l’exaspération que provoquait chez elle comme une incartade chez l’homme qu’elle aima et admira. À l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, elle le blanchit autant qu’elle le condamne : « Nous savons tous que Heidegger aussi a cédé une fois à la tentation de changer son « séjour » et de « s’impliquer », comme on disait alors, dans le monde des affaires humaines. Et, en ce qui concerne le monde, cela a tourné pour Heidegger un peu plus mal encore que pour Platon, parce que le tyran et ses victimes ne se trouvaient pas outre-mer, mais dans son propre pays. En ce qui le concerne lui-même, il en va, je crois, autrement. Il était encore assez jeune pour – à partir du choc résultant de la collision qui le rejeta, il y a trente-cinq ans, après dix courts mois de fièvre, au séjour qui lui était imparti – tirer leçon, dans sa pensée, de ce dont il avait fait l’expérience. » Arendt limite la période occulte de Heidegger à son rectorat à Fribourg. Elle ne s’intéresse ni aux circonstances politico-académiques qui l’ont amené à briguer le poste de recteur ni aux germes dans son œuvre qui le préparaient à se poser en recteur du Reich. Surtout, elle se leurre en prêtant je ne sais quel repentir à un homme qui exaltait tant la résolution face au destin qu’il ne pouvait se dédire ou se repentir. Derrière ses considérations sur l’être, Heidegger était trop hégélien pour accorder de l’importance à l’individu. Il présumait d’une destination, inscrite dans l’histoire, qui lui dicte sa vocation sinon son destin. Elle ne lui laisse ni grande liberté ni grande responsabilité (sinon dans le sens de réponse à son destin). Les déterminations qui agissaient sur Heidegger étaient telles qu’elles lui réservaient un destin contre lequel il ne pouvait regimber : « Le cours des événements qui assombrissent la planète », écrit-il dans sa correspondance avec Elisabeth Blochmann, « ne saurait être une machination d’individus isolés, dont la fonction se borne à être de simples exécutants » (M. Heidegger, Correspondance avec Blochmann, lettre 77, p. 324). Dans une autre lettre datée du 30 mars 1933, il écrit :
« Le processus en cours a pour moi – du fait précisément que bien des choses y restent obscures et non maîtrisées – une force inhabituelle de recueillement. Il accroît la volonté et la sûreté d’œuvrer au service d’une grande mission et de contribuer à l’édification d’un monde ayant une assise populaire. Il y a longtemps que le caractère délavé et fantomatique d’une « culture » et l’irréalité de prétendues « valeurs » sont devenus à mes yeux nuls et non avenus, d’où ma recherche d’un nouveau sol dans le Dasein. Nous ne trouvons ce sol, et avec lui la vocation des Allemands dans l’histoire de l’Occident, que si nous nous exposons à l’être lui-même d’une façon et par une appropriation neuves. Ainsi, c’est entièrement à partir de l’avenir que j’éprouve le présent. C’est ainsi seulement que peut croître une authentique participation, et avec elle cette instance au cœur de notre histoire qui demeure assurément une condition préalable pour œuvrer véritablement » (Lettre 46, p. 279).
La fascination des penseurs et poètes juifs – souvent les meilleurs d’entre eux – ne laisse d’intriguer. Ils ne défendent pas l’homme, ils défendent sa pensée – et peut-être est-ce parce que cette pensée, sous ses multiples facettes, n’est rien moins que fascinante et – malgré les anathèmes – plus prometteuse encore qu’on ne le pense. Peut-être parce que l’engagement nazi de Heidegger, de même que l’éclaircissement de sa pensée, réclament d’éclaircir une économie de la pensée et de l’humain où le Juif détonne tant qu’il ne sait comment se présenter, se démarquer et se préserver, pour le meilleur et pour le pire, dans la gloire et dans la déchéance…

