The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : UN FETICHISME LINGUISTIQUE

La langue constitue les archives les plus éloquentes de l'être tel qu'il s'éclaircit dans l'être-là – humain – qui le questionne et le légende. Elle restitue sa trame fondamentale, telle qu'elle se dévoile aux humains et telle qu'elle est assumée par eux en la pratiquant. Son étude s'impose comme préambule à celle de l'être, c'est-à-dire comme accès à ses déterminations. Elle s'illustre en particulier dans l'examen étymologique, tentative de reconstituer l'histoire de la sédimentation du sens des mots. Cette conception de la langue se démarque de sa conception instrumentale qui ne voit dans les mots que de vulgaires instruments à la disposition de l'homme. On ne recourt pas aux mots sans se rendre à leur sens et sans endosser la trame de l'être dont ils seraient comme les pointillés de son tracé ou de son calque. Pour recourir à une métaphore de Heidegger, les mots ne seraient pas tant des seaux que des sources : « Les paroles ne sont pas des termes, et en tant que tels semblables à des seaux et à des tonneaux, d'où nous puiserions un contenu existant. Les paroles sont des sources que le dire creuse davantage, des sources qu'il faut toujours de nouveau trouver, de nouveau creuser, qui s'encombrent facilement, mais qui de temps en temps jaillissent aussi à l'improviste. Sans un retour continuel aux sources, les seaux et les tonneaux demeurent vides, ou leur contenu demeure éventé. » (M. Heidegger, « Qu'appelle-t-on penser ? » P.U.F, 1973, p. 142.) Le langage – la langue se déploie comme langage – se présente comme un procès de l'étant, les protocoles de son instruction par l'homme en tant que parleur ou diseur.
La langue restitue la constitution ontologique, langagière de bout en bout. Elle instruit, pour être plus précis, l'habitation dans l'être, architecturant l'insertion humaine dans l'être. L'homme habite sa langue – « maison de l'être » –selon les linéaments qu'elle dessine dans l'être. C’est dire que la langue qu’on pratique structure notre être, notre insertion dans l’être, notre positionnement dans l’être, notre interrogation sur l’être. Elle moule notre être et notre pensée : on ne parle pas le français ou le chinois sans contracter le sens de l’intimité que ces langues ménagent dans le monde : « Si l'homme, par la parole de sa langue, habite dans la requête que l'être lui adresse, alors nous autres Européens, nous habitons, il faut le présumer, une tout autre maison que l'homme d'Extrême-Orient » (M. Heidegger, « D'un entretien de la parole », dans « Approche de Hölderlin », p. 80).
La langue est le sédiment sur lequel se réveille la pensée, où elle se cherche et se trouve. Elle ne peut se retourner contre elle sans ressasser du vide, elle ne peut se prélasser en elle sans radoter. Penser requiert de travailler sur la langue, corrigeant ses articulations, ses tournures et son attirail, en une tentative d’en pénétrer l’univers pour l’interpréter et le revisiter. Souvent, à moins de prendre des risques périlleux, on se contente de pasticher sa sagesse, de renchérir sur elle ou – chute logistique – de la réduire à des catégories logico-mathématiques.
Heidegger se demande lui-même s'il n'est pas « victime d'une sorte de fétichisme verbal ».

