The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : UN TROU DE SOURIS

Heidegger se retire volontiers dans son chalet de 6 sur 7 m – « un trou de souris », dit Arendt – où il reçoit ses hôtes qui viennent le consoler de ses déboires et louer son génie. Il l’avait fait construire en 1922 sur les instances de sa femme. Il avait besoin de se donner un lieu emblématique qui correspondrait à son personnage, à sa philosophie et à son destin. Le chalet n’avait ni eau courante ni électricité et l’on devait tirer l’eau du puits. Une cuisine, une chambre à coucher et un coin de travail. Il était planqué dans la montagne, au sud de la Forêt-Noire, à 1150 m d’altitude, posé à même la roche, dans l’austère décor des hauteurs du Todtnauberg. À l’ouest se dressait le Ratschert, avec le « le Stubenwasen [qui s’élève à 1338 m d’altitude] lorsque le soleil couchant le laisse, vaste quiétude, à ses rêves » (M. Heidegger, Correspondance avec Blochmann, Lettre 18, p. 232). Un petit hameau du nom de Bureten était niché au-dessus du chalet. Heidegger ne cesse de souligner qu’il s’accorde au paysage : « Je fais l’expérience de ses variations, celles qui ont lieu chaque heure, nuit et jour, au sein de la grande montée et descente des saisons » (M. Heidegger, « Pourquoi restons-nous en province ? » dans Écrits politiques, 1933-1966, Editions Gallimard, 1995, p. 149). Le chalet dégageait comme une chaleur de pommes de pin. Un érable se dressait à l’entrée.
Le chalet pointe la retraite et le refuge – un repaire pour une vie, somme toute pastorale, où l’on ne tient d’autre rôle que celui d’être homme et ne pratique d’autre tâche que celle de vivre et de penser. Il assiste à l’interminable procession des vieux sapins hiératiques. En hiver, environné par la neige, il répercute le silence et la sérénité : « Ce calme au sein duquel le paysage et l’habitation en lui prennent leur tournure d’hiver » (M. Heidegger, Correspondance avec Blochmann, lettre 19, p. 234). La nuit, il neige ; le lendemain, le paysage est recueilli, « le banc se mariant avec le ciel ». Dans la cheminée, des bûches de hêtre crépitent. Depuis la construction de son chalet, Heidegger y retournait régulièrement pour se ressourcer : « Ce sera de nouveau la tempête de neige, les cris de renard dans la forêt toute enneigée, la hauteur du ciel la nuit, et les randonnées solitaires dans les hautes vallées silencieuses » (M. Heidegger, Correspondance avec Jaspers, Lettre 109, p. 131).
Après la guerre, Heidegger se pose en homme des montagnes et des hauteurs qui se serait compromis avec les bêtes blondes du plat pays. Malgré ses misères et ses craintes, il simule la sagesse et la résignation, acquiesçant à tout, y compris, pour reprendre Rilke cité par Arendt, « au leste secret de la balle au bond ». Plutôt que de se livrer à une autocritique, il choisit d’avouer son incompétence politique. Il se convertit à la marche, il s’invente une philosophie de la marche. Il se propose de prospecter de nouveaux chemins forestiers – Holzwege – plutôt que de piétiner le long de chemins embouteillés par la recherche et la science. Il se pose en bûcheron qui élague les branches pour se frayer un nouveau chemin. Dans son souci de se maintenir coûte que coûte dans l’ouverture de l’être – comme ouverture humaine où perce le sens de l'être – sans succomber à une ancienne ou à une nouvelle détermination qui le priverait de son rôle de sentinelle de l’éclaircie dans l’être, de gardien de l’être et de commentateur de poètes de l'être, il veille à ce que ces nouveaux chemins ne mènent nulle part – ne débouchent pas sur une détermination de l'être comme ceci ou comme cela, ne concluent pas le procès de l'être par une pensée intransitive qui se déroberait à toute clôture. Ce chalet, la vie rustique et somme toute précaire qu’il assure, garantit contre la chute dans une résidence qui ombragerait l’éclaircie à laquelle procède la pensée en son libre déploiement...
Plutôt que d’aller vers ses hôtes, redoutant de tomber dans leurs pièges, Heidegger les attirait dans son terrier qu’il aménage, pour reprendre la fable d'Arendt, en piège : « Il s’installa à l’intérieur, comme dans un terrier normal – non par ruse, mais parce qu’il avait toujours cru que les pièges des autres étaient leurs terriers –, et ensuite décida de devenir sournois et d’adapter aux autres le piège qu’il avait conçu pour lui et qui ne convenait qu’à lui » (Voir H. Arendt, « Heidegger le renard », La philosophie de l’existence, Payot Rivages, 2000, p. 220). Le piège de Heidegger ne manqua pas de faire ses preuves. On accourrait de partout pour le voir et même quand on répugnait à le rencontrer, on ne venait le voir que pour découvrir le piège qu’il s’était aménagé dans son chalet. Arendt, qui ne savait que penser, reconnut : « Le renard qui habitait le piège disait fièrement : “Ils sont si nombreux à me rendre visite dans mon piège que je suis devenu le roi des renards.” » C'est ainsi que Heidegger découvre qu’il est plus populaire parmi les Français que parmi ses collègues allemands. Il décide de miser sur cette carte pour blanchir son nom. Il envisage même de traiter de philosophie française et d’animer un groupe de travail sur la différence rentre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse chez Pascal. En 1947, il est placé devant son destin, il doit assumer son chemin, il écrit ces vers :
« Avance, et supporte
l’échec de la question,
fidèle à ton unique sentier » (M. Heidegger, « L’expérience de la pensée », dans Questions III, Editions Gallimard, p. 19).
Dans les années 50, Heidegger vit toujours dans la misère. Il se sent traqué : « En tout cas, les Russes ne m’auront pas vivant, ni le NKVD. » L’homme est blessé, pris dans le piège de sa propre pensée. L’histoire n’est que bavardage et vacarme des hommes, sa philosophie, pointant une autre manière d’Histoire, lui survivra. Elle déborde le cadre du socialisme national. Les remous se calmeront, la pensée resurgira. Sinon ce ne serait à son encontre que vulgaire ressentiment alors que tout invite à la gratitude et au remerciement. Heidegger ne se soucie que de ce que « l’accord qui a fait notre bonheur se répercute en harmoniques dont les échos, ici et là-bas au loin, ne fassent plus qu’une seule voix » (M. Heidegger, Lettre du 15 février 1950, Correspondance avec H. Arendt, p. 84). Si dans une lettre à Jaspers, il est disposé à la limite à reconnaître qu’il a commis une erreur, il ne se résout pas à demander pardon. En revanche, il parle de réconciliation dans un allocution encore plus brumeuse que son discours philosophique, parlant de « cela qui abrite en soi une richesse qu’il nous faut porter à son terme jusqu’à l’intime revirement par lequel le monde surmonte l’esprit de ressentiment » (M. Heidegger, Lettre du 6 mai 1950, Correspondance avec H. Arendt, p. 105)
Le 24 juillet 1967, Paul Celan est à l’université de Fribourg pour une lecture de poèmes. Le 25 juillet, il rencontre Heidegger à sa demande à Todtnauberg. Sur le livre d’hôtes ouvert au chalet – qu’on nomme encore la hutte – il écrit ces mots qui devaient résumer le désenchantement de nombre de visiteurs face à l’imperturbabilité ou à la sournoiserie de Heidegger : « Dans le livre de la hutte, les yeux sur l’étoile du puits, avec, au cœur, l’espoir d’un mot qui viendrait. »
Malgré sa déception, Celan compose un poème auquel il donne le titre de Todnauberg :
« dans
le châlet
les lignes sur le livre
– de qui le nom nommé
avant le mien – ?
inscrites dans le livre
les lignes espérant, aujourd’hui,
la parole
à venir
d’un penseur, au cœur ».
Je ne peux m'empêcher de voir en cette hutte la caverne à laquelle, malgré sa légendaire sa sagesse, le philosophe est sans cesse acculé à retourner et j’en suis à m’interroger tant sur sa sagesse que sur son statut dans la cité…

